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Amédée de CESENA,
Le Figaro, 20 novembre 1869

L'Éducation sentimentale

Voilà deux mots qui doivent être bien étonnés de se trouver accouplés. On naît sentimental, comme on naît rôtisseur ou poète. C'est une question d'organisation et non d'éducation.

Donc, le titre du nouveau roman de M. Gustave Flaubert n'est ni exact ni logique.

Est-ce bien un roman ?

C'est peut-être là le roman de l'avenir, comme la musique de Wagner est la musique de l'avenir, comme la peinture de Courbet est la peinture de l'avenir.

Je plains l'avenir.

On a raconté qu'une grande dame, en toilette de bal, prête à partir pour le château de Versailles où le roi donnait une fête, eut la curiosité d'ouvrir la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, mise en vente ce jour-là.

Elle fut si bien empoignée, dès les premières pages, par cette œuvre de style et de passion, que, s'oubliant dans une lecture qui l'attachait vivement, elle dévora le livre tout entier. Quand elle l'eut achevé, l'heure du bal était depuis longtemps passée.

Ce que cette grande dame a fait par goût, je l'ai fait par devoir. J'ai lu tout d'un trait, de neuf heures du soir à quatre heures du matin, les deux volumes que M. Flaubert publie aujourd'hui même.

J'y ai mis de la conscience et j'ai eu du courage.

Ce n'est pas qu'après avoir ouvert ces deux volumes on songe à les rejeter. On ne les lira pas tout d'un trait, mais on ira jusqu'au bout.

On y cherche l'intérêt ; on ne l'y trouve pas ; mais on l'espère toujours. On attend l'émotion ; elle ne vient pas ; mais on y croit jusqu'à la fin.

Le lecteur éprouve je ne sais quelle âcre impatience qui surexcite sa curiosité sans la satisfaire. Mais cette impatience le pousse jusqu'à la dernière page. Alors il se trouve dans la situation de ces voyageurs qui vont toujours, toujours en avant, attirés par des mirages trompeurs, et qui finissent par reconnaître, en voyant ces mirages s'éloigner chaque fois qu'ils croient en approcher, qu'il n'y a autour d'eux que la nudité et la stérilité du désert.
 

Quel but M. Gustave Flaubert a-t-il bien pu se donner, lorsqu'il a écrit cette œuvre  sans action et sans invention, où le charme du coloris fait défaut comme la pureté du dessin, et dont toute l'originalité est dans le réalisme minutieux des détails ? Il serait peut-être fort embarrassé de le dire.

Ce ne sont que des esquisses de caractères ou des ébauches de passions, des commencements d'aventures ou des velléités de volontés.

Le héros du livre, Frédéric Moreau, est le type de l'impuissance. Il a toutes les aspirations, et ne s'arrête à aucune ; il a toutes les ambitions, et ne s'attache à aucune. On croit entrer avec lui dans une situation. La porte, à peine entrouverte, se referme. Il n'y a plus rien. C'est ainsi de la première à la dernière page.

Frédéric est de Nogent-sur-Seine. C'est un bachelier de 1840, fils unique d'une veuve qui a un peu de fortune et beaucoup de vanité. Sur le bateau à vapeur qui le ramène auprès de sa mère, il entrevoit Mme Arnoux, jeune femme mariée à un ancien peintre, devenu marchand de tableaux.

Elle le mord au cœur d'une passion qui traversera tout le roman, et qui, après avoir commencé comme une idylle, finira comme un rêve.

Et d'une...

Madame Moreau a un voisin, M. Roques, agent d'affaires du banquier Dambreuse, grand propriétaire dans le département de l'Aube, déconsidéré, mais riche.

M. Roques a une jeune fille très précoce d'imagination. Elle est prise pour Frédéric, qu'elle n'avait pas revu depuis plusieurs années, d'une tendresse folle, naïve comme l'ignorance, mais hardie dans son expansion. Elle l'aime comme une petite sauvage qui ne sait pas dissimuler ses sentiments.

Frédéric répondra, par moments, à l'affection de Louise. Il lui promettra même de l'épouser. Mais le jour où, après l'avoir trop longtemps oubliée, il voudra tenir sa parole, il trouvera sa fiancée mariée par dépit à son ami d'enfance, Deslauriers, devenu préfet de la République.

Et de deux !...

Lorsque Frédéric part pour Paris, avec la pensée d'y retrouver madame Arnoux, M. Roques lui donne une lettre de recommandation pour M. Dambreuse, qui l'invite à une soirée.

Il voit madame Dambreuse, qui le fascine par ses manières de grande dame. Dans quelques années, il sera son amant, par aventure. Devenue veuve, elle lui offre sa main, qu'il accepte. Mais au moment d'être son mari, il rompt brutalement avec elle, parce qu'elle le blesse dans son culte pour madame Arnoux, qui a disparu.

Madame Dambreuse se remarie avec un Anglais.

Et de trois...

Devenu, dès son arrivée à Paris, l'ami d'Arnoux, il s'éprend un soir d'une fille dont le marchand de tableaux paye le luxe en compagnie de plusieurs autres.

Après quelques années d'attente et d'alternative, qui laissent à la révolution de Février le temps d'arriver, et pendant lesquelles son désir va de Rosanette à madame Arnoux et de madame Arnoux à Rosanette, ne pouvant enlever la femme au mari, il prend la maîtresse à l'amant.

Et de quatre...
 

Où est dans tout cela le sentimentalisme ?

Madame Dambreuse se donne par ennui ; Rosanette se vend par habitude. Louise n'est qu'une fille des champs qui suit les instincts de la femme. Madame Arnoux laisse seule un sillon de lumière dans ces ténèbres. Elle est toute la poésie de l'amour, tout le parfum du cœur dans cette orgie blafarde et raisonneuse où les plaisirs s'enchevêtrent avec les affaires.

Après avoir lutté dix ans contre la passion que Frédéric lui a inspirée, après l'avoir voulu pour ami, sans l'avoir pour amant, elle vient, sans scrupule, dans son appartement de garçon, lui faire, à l'improviste, une visite qui est un adieu. Elle y vient seule, mais ses cheveux sont blanchis par l'âge. Son apparition est un rayon qui s'évapore.

Frédéric aurait dû être le centre de l'action, l'élément d'intérêt. Mais il n'agit pas et il intéresse peu. Il n'est guère qu'une espèce de fil d'Ariane servant à conduire le lecteur, de 1840 à 1851, dans un labyrinthe de la vie parisienne, de haut en bas de l'échelle sociale.

Il est évident que M. Gustave Flaubert a eu surtout l'intention de retracer le tableau des mœurs et des idées de l'époque. Il est exact. Mais il a cette ressemblance terne qui ne saurait suffire dans une œuvre  d'art et d'imagination. Il y manque l'ampleur et le mouvement. C'est de la peinture en raccourci et à l'estompe.

On voit chez madame Dambreuse le vrai monde avec son ennui et ses puérilités. Chez Rosanette, on voit le monde interlope avec ses extravagances et ses ivresses.

De l'un et de l'autre on sort en se disant que la vie n'est pas drôle, parce qu'on a entendu répéter cette même phrase dans les salons de la grande dame comme dans la salle à manger de la courtisane.

Mais ce qui est moins drôle encore, ce sont les fréquentes excursions de l'auteur dans le domaine de la politique. Voilà surtout ce qui tuera l'œuvre de M. Gustave Flaubert. Ce n'est pas pour y retrouver les déclamations des réunions publiques que les femmes ouvrent un roman.

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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