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Paul [CHARVET] DE LEONI,
Le Pays, 26 novembre 1869

L'Éducation sentimentale

M. Gustave Flaubert, l'auteur de Madame Bovary et de Salammbô, publie à la librairie Michel Lévy un nouvel ouvrage qu'il intitule L'Éducation sentimentale. C'est là le grand événement du moment. Un livre de M. Gustave Flaubert mérite en effet l'attention du public. Dans le monde littéraire on considère toute œuvre émanant de cet écrivain comme un fait important.

Nul plus que lui n'est digne, il faut le dire, d'une telle distinction qu'il doit à l'étonnant succès de ses débuts. M. Flaubert s'est fait du premier coup une place à part dans les lettres, et il a su la garder, en même temps qu'il a su garder la dignité de sa situation. La réputation dont il jouit tout de suite, il ne la doit qu'à lui-même, à son talent, qu'il a eu le bon goût et la sage patience de laisser mûrir. Il avait trente-huit ans, je crois, quand parut Madame Bovary. Inconnu la veille, un procès à propos de ce livre éveilla l'attention sur lui, et, le lendemain, il était célèbre, et prenait rang immédiatement aux côtés de Balzac parmi les romanciers de ce temps.

On vit bien dès lors qu'il faudrait compter désormais avec un talent de cet éclat s'affirmant avec une hardiesse, une personnalité, une originalité exceptionnelles. M. Flaubert était une individualité cotée sur le marché littéraire, ayant une valeur hors ligne. Il n'eût tenu qu'à lui de rattraper le temps perdu, de passer des traités avantageux avec des éditeurs, de publier livres sur livres, d'inonder les revues et les journaux. Il dédaigna les plus alléchantes avances, préférant ciseler lentement ses œuvres, les travailler longtemps, les mûrir, y songer avec passion en attendant l'heure propice de les mettre au jour. À six ans de distance parut Salammbô, étude antique qu'on pourrait comparer à l'excursion d'un vigoureux peintre de genre dans le domaine de la peinture historique.

Nous voici aujourd'hui, sept ans plus tard, en présence de L'Éducation sentimentale. Dès les premières lignes on sent qu'on a affaire à une œuvre sérieuse, vigoureuse, empoignante, de la famille de Madame Bovary. Et d'abord, pourquoi ce titre un peu vague : « L'Éducation sentimentale ? » Peut-être est-ce le secret de l'auteur. Nous n'y voyons qu'une ironie amère, navrante, désillusionnante à l'adresse des imaginations ardentes, romanesques, sensibles, délicates, avec la négation la plus absolue des joies idéales. Quant à l'action, elle n'existe pas, du moins comme certains romanciers l'entendent. M. Flaubert, et nous l'approuvons, fait très bon marché de ce qu'on appelle les « péripéties. » L'intérêt n'est point pour lui dans les « combinaisons de l'intrigue », il est dans la succession, dans l'analyse des milieux où il place ses personnages.

Quand nous aurons dit qu'un jeune homme du nom de Frédéric Moreau rencontre sur un bateau à vapeur Mme Arnoux qu'il aime à première vue, et que par irritation de l'indifférence apparente de cette femme il commet lâchetés sur lâchetés, bêtises sur bêtises, se ruine, se laisse duper, exploiter, marchant de désenchantements en déceptions, nous n'aurons indiqué que le point central où convergent les principaux personnages de cette étude.

On a dit, à propos de M. Flaubert, qu'il y avait entre lui et Balzac de grandes affinités littéraires. Nous n'en voyons aucune, si ce n'est de part et d'autre une même préoccupation : la vérité, le sentiment exact du réel. Seulement Balzac voyait autrement de haut que M. Flaubert. L'exactitude des faits n'excluait chez l'auteur de la Comédie humaine ni les combinaisons de l'imagination ni les exigences de l'idéal. De là une infinie variété de types, de créations tour à tour sympathiques, répugnantes, grotesques ou sublimes. M. Flaubert témoigne au contraire une profonde horreur pour tout ce qui touche au romanesque, pour tout ce qui effleure l'invraisemblable. De là l'unité absolue de ses types presque tous coulés dans le même moule. Aussi peut-on dire qu'on retrouve dans L'Éducation sentimentale les mêmes individualités que dans Madame Bovary, des bourgeois mesquins, énervés, défiants, avares, niais, placidement agaçants.

M. Flaubert se montre sans pitié à l'égard de toute ambition élevée, de toute aspiration visant à quoi que ce soit de supérieur aux brutales exigences de la vie pratique et positive ; tout personnage pris de quelque velléité d'amour romanesque est fatalement condamné par lui à d'irrémissibles déceptions.

Tout être qui n'est pas un coquin est destiné à souffrir par son honnêteté, par sa loyauté, sa sensibilité mêmes. Il se complaît à mettre en scène ces bourgeois aux instincts cupides et cruels, aux ventres obèses, et à les englober dans un cercle de bêtise épaisse, derrière l'infranchissable rempart de leurs préjugés odieux. S'il rencontre une de ces organisations douces, pleines d'élan, ne demandant qu'à s'épancher, il lui met au nez le caveçon de la fatalité et le promène à travers tous les enfers du Mal jusqu'à ce qu'il revienne de cette excursion lamentable, brisé, écœuré, ne croyant plus à rien.

Le seul reproche, peut-être, - étant donné cet ordre d'idées, - qu'on puisse adresser à l'auteur de L'Éducation sentimentale, c'est de faire agir ses personnages trop brusquement.

À force de s'entretenir avec eux par la pensée et de les incarner en son imagination, où il les sent palpiter et vivre, il finit bien par les faire sortir de son cerveau, tel qu'il les conçoit, mais sans les présenter préalablement au lecteur. En sorte qu'on est tout étonné (parfois) de la précipitation de leurs actes. Voilà précisément où excellait Balzac et où Flaubert, lui-même, s'est montré supérieur dans Madame Bovary.

Prenons dans Le Lys dans la vallée, par exemple, Félix de Vandenesse. La scène du baiser au bal de Tours ne surprend nullement ; si émouvante qu'elle soit, elle est dictée par un sentiment si vrai, si humain, si vivant, qu'elle ne paraît ni brusquée, ni même impertinente.

Les points de contact que nous trouvons à M. Flaubert sont bien moins avec de Balzac qu'avec Charles Baudelaire, le poète des Fleurs du Mal.

Chez l'un et chez l'autre, vous trouvez le même dédain du convenu, du banal, le même attrait pour l'étrange, le bizarre, et aussi les mêmes penchants vers le stercoraire, le répugnant et l'analyse des gangrènes sociales.

Ce qui relève encore les qualités de fond chez l'un comme chez l'autre, ce sont d'étonnants et presque identiques procédés de forme. Seulement, M. Flaubert est plus profond, plus ingénieux.

L'Éducation sentimentale a fourni à l'auteur de Madame Bovary l'occasion d'une étude remarquable sur la situation des esprits durant la deuxième partie du règne de Louis-Philippe.

M. Flaubert a dépeint le monde politique d'alors avec une vérité, avec un sentiment d'impartialité qui lui font le plus grand honneur. Son amour du détail l'a fait tomber sur des rencontres heureuses, des riens qui contiennent des mondes et ouvrent à l'imagination des horizons immenses.

Le grand art du reste de M. Flaubert consiste à débarrasser le roman de tous ces éléments parasites qui asservissent la pensée. Procédant par plans, par combinaisons de couleurs, en ménageant savamment ses lumières et ses ombres comme les grands peintres, il n'est pas un mot qui n'ait sa valeur juste, qui n'exprime un sentiment exact et qui n'ait été savamment ajusté et fondu dans l'harmonie générale de l'œuvre.

Quant au style de M. Flaubert, empreint d'une valeur si personnelle qu'il fait en quelque sorte toujours partie de l'action ambiante du drame, nous nous dispenserons d'en parler davantage, quand nous aurons dit que L'Éducation sentimentale est, avec Madame Bovary, les Courbezon, Antoine Quérard, Louise et Fanny, l'œuvre d'imagination la plus remarquable qui se soit produite depuis ces vingt dernières années.

À quelque point de vue qu'elle se place, à quelque doctrine qu'elle accorde ses préférences, ce que la critique ne niera point, c'est l'immense talent littéraire de l'auteur, qui suffirait seul à justifier la situation qu'il s'est créée dans la littérature moderne, s'il n'était en même temps doublé du penseur, du philosophe, de l'observateur et du savant.

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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