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Philarète CHASLES
Le Siècle, 14 décembre 1869

DES SIGNES DU TEMPS ET DU DÉVELOPPEMENT LITTÉRAIRE EN EUROPE.
LA VÉRITÉ DANS LE ROMAN. - M. FLAUBERT
L'Éducation sentimentale. - Histoire d'un jeune homme.

Si Rosanette, demoiselle du comptoir de l'amour, a le nez rouge pour avoir bu trop de vin de Champagne rosé, - cela peut-il m'intéresser ?

Si l'auteur Trubal a jeté sur le pavé une écorce d'orange près de l'Opéra Comique, et si le facteur qui le suit a glissé sur cette écorce, - qu'est-ce que cela me fait ?

Si le cordon de sonnette du troisième, terminé par un gland en torsade... et ayant coûté chez le tapissier huit francs cinquante centimes, ... est arraché, - devez-vous me forcer à lire ce détail ?

Eh quoi ! des milliers de caractères typographiques, d'ouvriers actifs, de mains laborieuses, de feuilles maculées, de napoléons d'or versés, - vous les sacrifierez à cet enseignement et à ce plaisir ! Mais c'est énervant, dangereux, et fait pour préparer une génération de crétins ! Vous me dites que c'est de la science ? - Laquelle ? Il me semble qu'une science doit apprendre quelque chose et renseigner les hommes. Quand j'aurai, sur les timons, harnais, sellettes, anneaux, portières, roues, glaces et moyeux que le soleil des courses illumine, une série de renseignements statistiques bien complets, en serai-je plus avancé ? J'écris un roman, me dites-vous ? Tant mieux, amusez-moi, je ne me fais point sévère, et les fantasques rêveries de l'ivrogne Hoffmann, les gentillesses même de Crébillon fils ne me trouvent pas réfractaire. Ce que je blâmerais dans une église, je le vois sans peine dans un bal. La puritaine Clarisse et ses interminables combats, détaillés et débités jusqu'à satiété par le confesseur calviniste Richardson, ces volumes de pudeur in-quarto souffrante et de mièvrerie dévote qui rebutent tant de lecteurs, ne me causent aucun ennui. Je les aime, ainsi que les fantaisies de Manon Lescaut, l'avide et naïve donzelle, et les bizarres travers des cent héros de Dickens et de Thackeray, tout babillards et prolixes qu'ils soient souvent. Le brave Balzac abonde en touches trop larges, trop grasses, trop à la Lucas Jordaens ; mais partout il sème la vie, une vie exubérante, avec ses finesses et ses méplats. M. Flaubert aussi a bien du talent. Sagacité, saillie, patience de contemplation, courage de dissection, sang froid d'autopsie, un incisif et un hardi [ sic ], une touche ferme, une vigueur sans glose, qu'on a déjà reconnus et applaudis dans ses deux livres, Salammbô et Madame Bovary. Mais il a un système. Il est d'une école inhumaine, qui fait de l'homme une chose et se targue d'être sans pitié, de fouiller les chairs, de se moquer du malade, de l'anatomiser sans le secourir, de tout inspecter, comme fait dans ce tableau de Gérard Dow le docteur qui élève très haut un flacon de cristal près de la paralytique et regarde au soleil si le contenu en est louable ; puis de s'en aller plein de mépris, avec un écu de plus dans la poche.

J'en veux donc à M. Flaubert, d'abord parce que malgré son talent il ne m'amuse pas ; ensuite de ce qu'il se sert du détail comme d'un instrument de dédain cruel.

Constatez et décrivez, comptez et mesurez les mille petits trous par lesquels suinte la glu visqueuse dont l'araignée tisse sa toile. Vous faites une bonne œuvre de naturaliste. Mais l'œuvre littéraire ? Devenue statistique, compte-rendu, inventaire, mosaïque, elle ne sert à rien. Aller jusqu'au bout de ces analyses inutiles lasse ma patience. À quoi bon savoir que

« la foule des hommes qui se tenaient debout dans le salon, sur le parquet, avec leur chapeau à la main, faisait de loin une seule masse noire, où les rubans des boutonnières mettaient des points rouges çà et là, et que rendait plus sombre la monotone blancheur des cravates. Sauf de petits jeunes gens à barbe naissante, tous paraissaient s'ennuyer, et quelques dandys d'un air maussade se balançaient sur leurs talons ! Les têtes grises, les perruques étaient nombreuses ; de place en place, un crâne chauve luisait et les visages ou empourprés ou très blêmes laissaient voir dans les flétrissures la trace d'immenses fatigues, les gens qu'il y avait là appartenant à la politique ou aux affaires. »

J'ai vu plusieurs de ces salons, et je les ai fuis avec délices. Je m'y trouvais parfaitement inutile, n'ayant rien de commun avec les mobiles et avec les passions qui les dirigeaient ou les enflammaient. Cependant j'essayais de les comprendre. Je voulais aller au fond de ce mystère et de cet ennui.

Ces salons n'étaient plus des salons.

Le vieux simulacre d'une sociabilité d'autrefois n'avait plus aucune raison d'être. On ne faisait là ni de l'esprit, comme chez Madame de Tencin, ni de la galanterie comme chez Madame de Pompadour, ni des intrigues comme à l'œil-de-bœuf. Ce qui réunissait tous ces hommes graves, c'était la pose, la nécessité d'imiter autrui, la coutume, la chose du monde la plus vide, et le respect humain né de la vanité, la chose du monde la plus sotte. On tenait à se faire voir. Dans un tel endroit chacun portait sa naïve cargaison de nullités ; non pas d'immenses fatigues, comme le dit M. Flaubert, mais la conscience d'être un homme sans but et sans réalité, un acteur léger, une marionnette creuse.

Chacun avait le remords d'un si piètre rôle. C'est là le mot de l'énigme. L'ennui naissait du mensonge social.

Ce mensonge a fait toutes nos révolutions. Tel voulait une concession de chemins de fer, tel autre une recette générale ; celui-ci une sous-préfecture pour son neveu, celui-là un mari pour sa fille. Choses naturelles, désirs pardonnables. Mais pourquoi singez-vous les hommes de salon ? Allez donc à la bourse. Faites des affaires. Avouez ce que vous êtes, franchement. Hommes politiques ? Mais vous ne tenez ni à un parti ni à un principe. Hommes d'affaires ? Mais vous jouez les gentilshommes et vous jouez ce rôle gauchement.

M. Flaubert, pour éclairer sa lanterne et donner de la lumière à ces personnages étranges qui chez lui défilent en processions hideuses et énigmatiques, aurait été obligé de mentir à son système et de descendre jusqu'au métier de moraliste. Il n'en veut pas. Il le méprise. Il refuse toute explication. Il n'interprète pas. Il photographie.

C'est précisément ce système dont je conteste la valeur. On enlève ainsi toute signification à la vie, et l'on atteint ce bouddhisme définitif dans lequel languissent les nations sans liberté et sans jugement. Un titre excellent pour le livre, en élaguant le fouillis dans lequel flottent au hasard des caractères pris sur le vif et des scènes d'une réalité effrayante, eût été : - les Convoitises ou le Marché des dupes. En effet il n'y a là que des désirs trompés et point de principes, des sensualités ébauchées, des impuissances réelles, des velléités sans volonté, et des âmes vides avec des esprits frivoles. Ce tourbillon de feuilles sèches, que le souffle de l'auteur pousse en avant et fait voltiger, comme une bise froide chasse les feuilles d'automne, aurait besoin d'être expliqué. Est-ce l'hiver ? La décadence est-elle venue ? La sève est-elle tarie ? Notre France est-elle éteinte ? Mais alors, vous en parlez bien lestement, - de nous ! Et un grand peuple, réduit à ce détritus horrible, mérite une autre oraison funèbre.

J'admets votre droit scientifique d'analyser les monstres. Des mœurs si laides cependant, des hommes si puérils et si niaisement vicieux veulent qu'on les commente. Placez-les dans votre laboratoire, j'y consens ; que l'alcool les conserve ; donnez-leur un bocal étiqueté. Mais vous les isolez ; et ces monstruosités deviennent fausses, en ce qu'elles s'offrent comme des formations naturelles, ordinaires, presque nécessaires. Sans le pourquoi de ces anomalies, je ne les accepte pas ; elles me trompent en m'écœurant.

Oui, assurément, je reconnais votre monde ; ces personnages m'ont salué. J'ai vu le Martinon, et je l'ai fréquenté ; il me réjouissait de sa solennité fade qu'il prenait pour de la morale sévère. Il a réussi. Il est officier de la Légion d'honneur. Il sera grand'croix.

Nous avons dîné vingt fois ensemble ; et quand il était un peu monté, cet être magistral me contait tout bas ses bonnes fortunes, mais bien bas :

« Martinon, attaché maintenant au parquet de la capitale. Sa grosse face couleur de cire emplissait convenablement son collier, lequel était une merveille, tant les poils noirs se trouvaient bien égalisés ; et, gardant un juste milieu entre l'élégance voulue par son âge et la dignité que réclamait sa profession, il accrochait son pouce dans son aisselle suivant l'usage des beaux, puis mettait son bras dans son gilet à la façon des doctrinaires. Bien qu'il eût des bottes extravernies, il portait les tempes rasées, pour se faire un front de penseur. »

     Ce Martinon sublime, contemporain de Scribe et des vertueux colonels, à quoi devait-il donc son ascendant réel sur une société qui se prétendait éclairée ?

À la pose.

Il le devait à sa redingote longue du matin, à sa physionomie placide et composée, à sa tenue boutonnée, à son air d'autorité, à sa convenable attitude et à son front de penseur. J'ai visité aussi dans son sanctuaire la dame superbe, Mme Dambreuse, ensevelie dans ses dentelles, fine, gaie, sévère, grave, attentive, faisant mille affaires, actrice du monde, Parisienne jusqu'au bout des ongles. Et le Dambreuse, tripotant des millions et des votes, inhumainement philanthrope, roi des spéculations, souple comme du cuir bouilli, verni comme un harnais, dur et luisant, je le sais par cœur. Il est réel. Seulement dites-nous donc quelle civilisation hétérogène et antiquement égoïste a forgé ces phénomènes : si vous vous contentez de me les montrer tout nus et tout crus, je n'y crois pas.

Votre jeune homme, celui qui pendant les fusillades de juin se promène si gaiement avec une belle de louage, en calèche découverte, dans la forêt de Fontainebleau, et qui s'amuse à songer qu'on se tue là-bas ; - je le connais aussi. Il n'est pas criminel. Il n'est pas bon. Cœur vide et avide, ayant des sensations et pas un sentiment, des appétits et pas une attache ; des lectures et pas une idée ; cet être flottant, qui n'est adhérent à rien, parce qu'il ne se tient pas debout avec lui-même, et que sa pensée est sans consistance ; cet amas frivole de petites aspirations et de petites inflammations qui se prennent à tout et meurent d'un souffle, je le connais aussi ; mais qui donc a créé ce jeune homme sans jeunesse ?

Vous ne le dites pas.

Vous devriez le dire. Ce paquet de faiblesse en gants blancs est éclos de l'éducation universitaire ; de la moderne et fausse civilisation ; - et du baccalauréat classique ; - deux simulacres de morale et de savoir. La personne à laquelle il s'attache est digne de lui. C'est

« Rosanette. Plus turbulente que ses compagnes, elle se distinguait par des inventions drolatiques, comme de courir à quatre pattes ou de s'affubler d'un bonnet de coton. Pour regarder les passants par la croisée elle avait un chapeau de cuir bouilli, elle fumait des chibouques, elle chantait des tyroliennes. L'après-midi, par désœuvrement, elle découpait des fleurs dans un morceau de toile perse, les collait elle-même sur ses carreaux, barbouillait de fard ses deux petits chiens, faisait brûler des pastilles, ou se tirait la bonne aventure. Incapable de résister à une envie, elle s'engouait d'un bibelot qu'elle avait vu, n'en dormait pas, courait l'acheter, le troquait contre un autre et gâchait les étoffes, perdait ses bijoux, gaspillait l'argent, aurait vendu sa chemise pour une loge d'avant-scène. Souvent elle demandait à Frédéric l'explication d'un mot qu'elle avait lu, mais n'écoutait pas sa réponse, car elle sautait vite à une autre idée, en multipliant les questions.
Après des spasmes de gaieté, c'étaient des colères enfantines ; ou bien elle rêvait, assise par terre, devant le feu, la tête basse et le genou dans ses deux mains, plus inerte qu'une couleuvre engourdie. Sans y prendre garde, elle s'habillait devant lui, tirait avec lenteur ses bas de soie, puis se lavait à grande eau le visage, en se renversant la taille comme une naïade qui frissonne ; et le rire de ses dents blanches, les étincelles de ses yeux, sa beauté, sa gaieté éblouissaient Frédéric et lui fouettaient les nerfs. »

Celle-là contribue beaucoup à l'éducation sentimentale de notre ami. Sentimentale ! Le mot est bizarre. L'auteur entend par là l'éducation ou plutôt l'énervement des sens. Notre jeune homme ne se prive pas de cette éducation spéciale. Il y a bien dans le livre une petite femme vertueuse, mais sans ressources, très petite, sans ressort, et de nature à prouver l'insuffisance de la vertu.

Tous ces personnages, que l'auteur jette comme des logogriphes à travers sa fiction, aboutissent nécessairement à la catastrophe de 1848 et aux journées de juin. C'est ici surtout que le sang froid de l'auteur me déplaît et me blesse. Les peintures auxquelles il semble se complaire sont odieuses et d'une trop douloureuse vérité.

« La rue Saint-Victor était toute sombre, sans un bec de gaz ni une lumière aux maisons. De dix minutes en dix minutes on entendait :
- Sentinelles, prenez garde à vous !
Et ce cri, jeté au milieu du silence, se prolongeait comme la répercussion d'une pierre tombant dans un abîme. Quelquefois un battement de pas lourds s'approchait. C'était une patrouille de cent hommes au moins, des chuchotements, de vagues cliquetis de fer s'échappaient de cette masse confuse ; et, s'éloignant avec un balancement rythmique, elle se fondait dans l'obscurité.
Il y avait au centre des carrefours un dragon à cheval, immobile. De temps en temps une estafette passait au grand galop, puis le silence recommençait. Des canons en marche faisaient au loin sur le pavé un roulement sourd et formidable ; et le cœur se serrait à ces bruits confus si différents des bruits ordinaires. Ils semblaient même élargir le silence, qui était profond, absolu, - un silence noir. Des hommes en blouse blanche abordaient les soldats, leur disaient un mot, et s'évanouissaient comme des fantômes.
Le poste de l'école polytechnique regorgeait de monde. Des femmes encombraient le seuil, demandant à voir leur fils ou leur mari. On les renvoyait au Panthéon, transformé en dépôt de cadavres... »

Il y a vingt tableaux de ce genre, aussi réels et aussi glacés.

C'est bien froid.

On dirait un curieux qui, dans un hôpital rempli de blessés et de mourants, passe d'un lit à l'autre, tâte le pouls de celui-ci, sonde les plaies béantes, contemple les ulcères, ne prescrit aucun remède, ne soulage personne, décrit les tasses, les fioles, les couvertures, prend plaisir à cette inspection, n'oublie rien, fait le même cas d'un jeune homme qui meurt et d'un traversin décousu - et se croit très fort quand il a recueilli les bruits physiques, les attitudes, les aspects et attribué une valeur identique à tous les objets de son observation. Pour un talent aussi vigoureux et aussi réel que M. Flaubert, il y aurait certes mieux à faire. Ce spinosisme [ sic ] dans le roman, - quoi qu'en ait pu dire le spirituel Sainte-Beuve, - n'est pas la vérité dans le roman. Il fausse la vérité en faussant les proportions ; il la décapite en lui enlevant la causalité.

En définitive, le long avortement de nos libertés naît du vide de ces mêmes âmes, que vous décrivez sans les comprendre, que vous nous livrez sans les éclairer, et que vous excusez presque.

Renouvelez l'éducation de l'individu totalement ; changée et rajeunie, elle serait le dernier mot ; si elle pouvait donner enfin à chacun la conscience personnelle, elle réagirait contre le vieux mensonge social dont M. de Talleyrand et M. de Fontanes, en 1789 et en 1800, furent les deux expressions les plus curieuses et les plus éclatantes.

À la fête de la fédération, Talleyrand, évêque d'Autun, inaugurait le nouveau régime en célébrant, sans y croire, la messe devant un peuple qui n'y croyait guère.

Fontanes, chargé d'inaugurer le premier empire, affirmait dans un discours solennel l'identité de Washington et de Napoléon.

Ces deux simulacres publics ont servi de langes et de linceul à notre révolution. Elle en est morte.

Mensonges ! Si la conscience individuelle avait eu le temps de naître, elle se serait révoltée. Je voudrais que les hommes du talent de M. Flaubert, au lieu de nous réconcilier avec ces habitudes et de nous présenter ces résultats comme naturels, nous aidassent à nous débarrasser de nos scrupules devant l'ancien mensonge du courtisan et le vieux mensonge des rhéteurs.

[Document saisi par Joëlle Robert.]


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