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Cuvillier-Fleury,
Journal des Débats, 20 novembre 1869

Je me suis autrefois trop compromis avec Salammbô (sans le regretter ni m'en repentir), pour refuser aujourd'hui mon attention et, si l'auteur veut bien me permettre de le dire, mon intérêt sympathique à un nouvel ouvrage de M. Gustave Flaubert. L'ouvrage paraît aujourd'hui même chez Michel Lévy. Il est intitulé : L'Éducation sentimentale : histoire d'un jeune homme. Je ne l'ai pas lu. Je l'ai ouvert seulement. Je sais par avance que ce jeune homme n'est pas un frère de Salammbô. Il est de Nogent-sur-Seine, département de l'Aube. J'en suis fâché. J'aimais mieux Carthage, au temps d'Hamilcar. Le genre me plaisait. C'était là, tout compte fait, une œuvre virile, d'érudition patiente, alliée à une imagination brillante, pleine d'émotion et d'imprévu, touchant nos souvenirs historiques les plus sérieux, avec respect et décision, avec un mélange d'enthousiasme et d'austérité. J'aimais le livre, je l'ai dit franchement, sans merci pour ses défauts. Les « irréconciliables » du genre classique auraient voulu une érudition plus complète. Je n'en suis pas resté moins classique pour cela, ni moins fidèle à mes vieilles admirations. Mais il serait impossible de parler jamais des modernes, si on ne leur pardonnait quelquefois de ne pas ressembler trait pour trait aux anciens génies. Jugeons les modernes sans les adorer, je le veux bien ; ne les condamnons pas sans les entendre, et surtout, quand ils font des livres, avant de les avoir lus.

Je lirai le nouvel ouvrage de M. Gustave Flaubert, et j'en dirai mon avis à nos lecteurs. Il me semble bien, rien que pour avoir regardé un moment entre les pages, que l'auteur fait mine de rentrer, après dix ans, dans le genre qui l'a, en 1857 et du premier coup, rendu célèbre. Si son nouvel écrit ne procède pas de Carthage, il pourrait être tout au moins un arrière-cousin de Mme Bovary. Nous verrons bien. Nous sommes tantôt à Nogent-sur-Seine, tantôt en plein Paris de la fin du dernier règne ; et quelques pages lues en courant m'ont laissé entrevoir des mœurs et un langage qui auraient peut-être gagné, en vérité historique, à être plus vieux de quinze ou vingt ans. N'importe, tous les partis, tous les ridicules, même ceux des démagogues, les mauvaises mœurs de tous les mondes, les vices de tous les étages, me semblent représentés, dans les récits, avec une certaine vigueur qui n'est pas le moindre des mérites de M. Gustave Flaubert, quand il n'en abuse pas. Et puis, cherchant au hasard, avec un peu de mauvais vouloir peut-être, quelques traces d'une Mme Bovary, voici que je tombe sur cette page où, au lieu d'une femme qui va audacieusement au-devant de sa destinée perverse, c'est une jeune et honnête mère de famille qui se défend :

« ... Depuis le matin, Frédéric (le héros du livre) cherchait l'occasion de se déclarer. Elle était venue. D'ailleurs, le mouvement spontané de Mme Arnoux (qui avait pris son bras) lui semblait contenir des promesses ; et il demanda, comme pour se réchauffer les pieds, à monter dans sa chambre.
« Mais, quand il fut assis près d'elle, son embarras commença : le point de départ lui manquait. Sénécal, heureusement, vint à sa pensée.
« - Rien de plus sot, dit-il, que cette punition ! (Il s'agissait d'une amende d'atelier.)
Mme Arnoux reprit :
« - Il y a des sévérités indispensables.
« - Comment, vous qui êtes si bonne ! Oh ! je me trompe ! car vous vous plaisez quelquefois à faire souffrir !
« - Je ne comprends pas les énigmes, mon ami.
« Et son regard austère, plus encore que le mot, l'arrêta.
« Frédéric était déterminé à poursuivre. Un volume de Musset se trouvait par hasard sur la commode. Il en tourna quelques pages, puis se mit à parler de l'amour, de ses désespoirs et de ses emportements.
« Tout cela, suivant Mme Arnoux, était criminel ou factice.
« Le jeune homme se sentit blessé par cette négation ; et, pour la combattre, il cita en preuve les suicides qu'on voit dans les journaux, exalta les grands types littéraires, Phèdre, Didon, Roméo, Des Grieux. Il s'enferrait.
« Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, la pluie fouettait contre les vitres. Mme Arnoux, sans bouger, restait les deux mains sur les bras de son fauteuil ; les pattes de son bonnet tombaient comme les bandelettes d'un sphinx ; son profil pur se découpait en pâleur au milieu de l'ombre.
« Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le couloir, il n'osa.
« Il était empêché, d'ailleurs, par une sorte de crainte religieuse. Cette robe, se confondant avec les ténèbres, lui paraissait démesurée, infinie, insoulevable ; et précisément à cause de cela son désir redoublait. Mais, la peur de faire trop et de ne pas faire assez lui ôtait tout discernement.
« - Si je lui déplais, pensait-il, qu'elle me chasse ! Si elle veut de moi, qu'elle m'encourage !
« Il dit en soupirant :
« - Donc, vous n'admettez pas qu'on puisse aimer... une femme ?
« Mme Arnoux répliqua :
« - Quand elle est à marier, on l'épouse ; lorsqu'elle appartient à un autre, on s'éloigne.
« - Ainsi le bonheur est impossible ?
« - Non ! Mais on ne le trouve jamais dans le mensonge, les inquiétudes et le remords.
« - Qu'importe ! s'il est payé par des joies sublimes.
« - L'expérience est trop coûteuse !
« - Il voulut l'attaquer par l'ironie.
« - La vertu ne serait donc que de la lâcheté ?
« - Dites de la clairvoyance, plutôt. Pour celles même qui oublieraient le devoir ou la religion, le simple bon sens peut suffire. L'égoïsme fait une base solide à la sagesse.
« - Ah ! quelles maximes bourgeoises vous avez !
« - Mais je ne me vante pas d'être une grande dame !
« À ce moment-là, le petit garçon accourut.
« - Maman, viens-tu dîner ?
« - Oui, tout à l'heure !
« Frédéric se leva ; en même temps Marthe parut.
« Il ne pouvait se résoudre à s'en aller ; et, avec un regard tout plein de supplications :
« - Ces femmes dont vous parlez sont donc bien insensibles ?
« - Non ! mais sourdes quand il le faut.
« Et elle se tenait debout, sur le seuil de sa chambre, avec ses deux enfants à ses côtés. Il s'inclina sans dire un mot. Elle répondit silencieusement à son salut.
« Ce qu'il éprouva d'abord, ce fut une stupéfaction infinie. Cette manière de lui faire comprendre l'inanité de son espoir l'écrasait. Il se sentait perdu comme un homme tombé au fond d'un abîme, qui sait qu'on ne le secourra pas et qu'il doit mourir... »

Que deviendra Mme Arnoux, ainsi assiégée par un jeune amoureux d'une timidité ardente et agressif avec respect ? C'est sans doute ce que la suite de cette histoire nous apprendra. Je manquerais pourtant, même dans cette simple annonce, à mes devoirs de critique si je ne signalais à la sévérité du lecteur quelques mots qui font tache sur le fond de cette scène intime. Ils font tache dans la langue comme dans le goût. C'est le grand défaut du roman qu'on a appelé physiologique : il aime à se compromettre sur les terrains glissants et il croit que l'intention morale, quand par hasard elle est morale, sauve la crudité du pinceau. Est-ce encore un roman physiologique que M. Gustave Flaubert a voulu faire ? Je le répète, je n'en sais rien ; mais j'ai grand'peur. Nous sommes dans un étrange monde. Je vois là rien que pour avoir ouvert le livre, de bien vilaines figures d'hommes, et des femmes, une seule exceptée, bien emportées dans les plus honteuses folies ! Et quelles scènes de nuit ! Et le jour, quand il paraît, que de turpitudes il éclaire ! Étudiants, commerçants, nobles ou bourgeois, conservateurs ou démocrates, quelles gens on nous montre ! Est-ce que nous étions ce monde-là, de 1840 à 1848 (tout le premier volume) ? Quoi ! nous aurions coudoyé ces fétiches et ces marionnettes ! Le régime libéral sous lequel nous vivons les aurait laissé croître et prospérer ! M. Gustave Flaubert les aurait connus ! Nous avions eu la « bohème » dépenaillée, au demeurant amusante, de Henri Murger. Le besoin se faisait-il sentir d'une « bohème » mieux vêtue, plus correcte, plus perverse, parlant un autre jargon, avec moins de jovialité et plus de cynisme ? Soit ! mais pourquoi avoir changé sa date historique ? J'en demande pardon à M. Flaubert ; je n'ai pas encore le droit de juger ses héros. Je ne les ai vus que de loin. Ils font un bruit qui attire. Dans le second volume, il y a comme un tapage continu de révolutions et de coups d'État, de mousqueterie et de barricades, mêlé à toutes sortes d'aventures intimes : un grand attrait pour la curiosité. Celle-ci n'est pas difficile de nos jours. La critique est bien obligée de l'être davantage ; mais M. Gustave Flaubert est de force à lui tenir tête et de taille à la supporter.

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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