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CUVILLIER-FLEURY
Journal des Débats, 14 décembre 1869

VARIÉTÉS - REVUE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE
L'Éducation sentimentale, par M. Gustave Flaubert
La satire dans le roman

J'ai dû prendre un détour, je ne m'en cache pas, pour arriver au nouveau livre de M. Gustave Flaubert. Il m'aurait été impossible de l'aborder de face, de le décrire, de le raconter, de le juger, sans tomber dans les excès mêmes qui en caractérisent trop souvent le fond et la forme. Le citer est parfois impossible. J'en ai détaché, il y a quelques jours, quand il a paru, une des rares pages qui pouvaient l'être dans un journal, page charmante, où les taches ne manquaient pas. Que reste-t-il à faire ? S'éloigner du détail dans le livre de M. Flaubert et tâcher de saisir sa pensée dans la diversité confuse de ses peintures, son but à travers les ignominies de toute sorte dont il sème volontiers sa route, sa morale secrète dans l'immoralité affichée de ses personnages ; chercher, en un mot, ce qu'il a pu mettre de vérité dans l'hyperbole dénigrante et satirique à laquelle il a consacré deux volumes.

I

Le livre de M. Gustave Flaubert n'est pas un roman, c'est une satire, une satire composée de récits, de tableaux, d'épisodes qu'on pourrait croire détachés les uns des autres, de personnages qui se rassemblent sans se joindre, de pièces de rapport qui ne s'emboîtent pas, d'événements sans cause et sans issue. C'est comme une succession de générations spontanées dont l'origine ne se voit pas, dont le lieu n'est nulle part. Satire, ai-je dit, au sens même que les anciens attachaient à ce mot, une sorte de « pot-pourri » d'éléments de toute sorte (farrago), tel que le plus grand des satiriques l'a défini lui-même, au début de son œuvre  si diverse par le sujet, si puissante par son génie, et pour tout dire grande comme son âme. Ah ! l'âme ! tout est là. Il faut la mettre dans son œuvre, l'œuvre fût-elle aussi terrible que l'Enfer du Dante. On peut être un très galant homme, comme M. Flaubert, une âme honnête, un cœur loyal, et garder tout cela pour soi.

J'ai autrefois jugé sans trop d'indulgence le premier ouvrage de M. Flaubert, Madame Bovary, produit de cet art tout moderne qui supprime l'auteur dans son écrit, le peintre dans son tableau, le statuaire dans son groupe, et que pour cette raison on a appelé impersonnel [note : « M. Gustave Flaubert ou le Roman réaliste », dans mes Dernières Études historiques et littéraires (Paris, Lévy, 1859)]. L'aveu était naïf. Qui a fait cette peinture ? Personne. Elle s'est faite toute seule. C'est la réalité crue, prise sur le fait, qui s'est reproduite par une sorte de procédé automatique. Ne demandez pas l'auteur ; il n'y est pour rien. Soit ! Madame Bovary n'en était pas moins, dans cette mesure, une œuvre bienvenue, une étude de physiologie plus que complète, avec des accessoires habilement choisis pour encadrer et faire ressortir la physionomie principale ; cela ne criait pas sur les toits que nous sommes une société morte et une nation pourrie ; cela disait simplement, avec plus de vérité que de charme, que dans un coin de la Normandie, au foyer d'un ménage bourgeois, au sein d'une petite ville, une femme, mourant d'ennui, échappait à l'uniformité de ses habitudes par le désordre de ses mœurs, puis s'empoisonnait après avoir éprouvé que le désordre est pire que l'ennui. En sorte que, sans avoir été cherchée le moins du monde, la morale, honteuse d'arriver si tard et assez peu vêtue, accourait au dénouement.

M. Flaubert nous a-t-il, cette fois, donné quelque chose de pareil ? L'unité de la première œuvre a disparu. Ce souffle qui l'avait, avec un certain effort non dépourvu de puissance, remplie de passion et de vie, ce souffle est tombé ; le livre se donne une carrière de dix ans, à travers les révolutions et les émeutes ; il hante tous les étages de la société, depuis la mansarde de l'étudiant jusqu'au boudoir de la grande dame, depuis le bal de barrière jusqu'aux fêtes brillantes du banquier anobli ; il touche à tout, à l'art, à la littérature, à la politique, aux partis, à tous les drapeaux, à toutes les cocardes. Il touche à tout et il flétrit tout. Il a la rage d'abaisser ce qui s'élève, d'éteindre ce qui brille, la science, le talent, le patriotisme, l'indépendance, la noblesse, la pudeur, la fortune bien acquise, l'élégance courtoise, les grandes vertus comme les petites. Vicomte de Cisy, qui êtes-vous ? Un descendant des croisés par mon blason, un poltron l'épée à la main. Et vous, Deslauriers ? Un avocat brasseur d'affaires équivoques. Et Pellerin ? Un Raphaël brocanteur. Et Hussonnet ? Un journaliste à tout faire. Et Sénécal ? Républicain en Février, homme de police après Décembre. Et la comtesse Dambreuse ? Elle passe du lit de mort de son mari dans les bras de son amant.

Et vous, la jeune femme aux chastes plis qui semblent empruntés à quelque statue de matrone romaine, vous traversez toute cette histoire le front calme, le regard tranquille, plus étonnée qu'inquiète des périls qui vous entourent, jamais entraînée, souvent défaillante, - Sophie Arnoux, qui êtes-vous ? J'avais compté sur votre gracieuse figure et sur votre éblouissante beauté pour laisser dans l'ombre tous ces fétiches créés par le sombre crayon du satirique. Mais non, vous n'échappez à l'amour d'un sot et à ses dernières atteintes que parce que vous avez partout, à l'instant de la chute, l'imprévu qui se met presque malgré vous à votre service, pour vous défendre et vous sauver.

Malgré tout, ce personnage de Mme Arnoux, vivant dans une société d'artistes manqués, de lettrés impuissants, d'exaltés fastidieux, de penseurs ridicules, - associée à un commerce interlope et une industrie sans probité, placée entre un mari vicieux et un poursuivant sans cœur, et gardant dans ce milieu malsain une sorte de pureté relative et de noblesse ingénue, - Mme Arnoux est une conception d'un vrai mérite. Elle a du charme et du « ragoût », comme on disait autrefois. Si l'émotion a chance d'éclore quelque part dans ce livre, c'est dans ces scènes intimes et dans ces fugitives rencontres où Mme Arnoux ne fait qu'apparaître, un peu comme la Galatée du poète, voulant être vue en fuyant. Défendue par sa faiblesse même, forte dans sa timidité et sa langueur, protégée par le hasard des rencontres qui en perd tant d'autres, cette fille d'Ève retiendra, dans la lecture du livre de M. Flaubert beaucoup de ceux que les hyperboliques violences de son pinceau auraient fait cabrer dans tout le reste.

Ceci me ramène à ma thèse. Le livre de M. Flaubert est la confusion des genres ; il veut être un roman, il est une satire. Qu'importe ? me dira-t-on. Est-ce qu'il y a des genres aujourd'hui ? On a laissé à la comédie son nom : quelques œuvres d'élite exceptées, qu'en a-t-elle fait ? Drame, satire, thèse philosophique, mémoire sur procès, émotion physiologique, farce et pantalonnade, elle fait un peu de tout, et elle étudie nos mœurs, quand elle en a le temps ; elle nous fait rire quand elle le peut. Le roman n'a pas meilleure fortune. Il n'a plus d'autre loi que la curiosité d'un public peu difficile. Il hante les Cours d'assises et les tapis-francs. Il a un sténographe dans tous les procès, un écho dans toutes les prisons, un confident dans tous les bureaux de police. C'est le goût du jour. Un autre travers du moment, c'est la passion d'une certaine médisance publique, nos vices mis en relief, nos vertus dépréciées ou dissimulées, nos bons instincts raillés, un petit nombre de vauriens braillards, de politiques avinés, de philosophes atrabilaires, d'agioteurs véreux, d'écrivains sans style, de brouillons affamés, servant de types et comme de représentants à la société tout entière. Ces gens passent et repassent, comme ces grandes armées des anciens mimodrames, composées d'un simple peloton de soldats, toujours les mêmes. Et comme il est plus commode de s'acharner à la peinture de ces tapageurs et de remplir la scène des éclats de leur voix que de pénétrer par une étude ingénieuse et profonde dans les secrets du genre humain, c'est autour d'eux, par un procédé d'attraction singulière, qu'on ramène en quelque sorte tout le mouvement social de notre époque, tandis que c'est le contraire qui est la vérité. Ce mouvement se fait malgré eux et contre eux.

Prenez le livre de M. Flaubert. Son héros n'est ni un enfant trouvé, ni une nature malhonnête, ni un esprit sans culture ; sa famille est honorable, son extérieur distingué. Le livre n'est pas arrivé à son premier quart que notre jeune homme hérite d'une belle fortune, et il a entrevu à peine Mme Sophie Arnoux, qu'il prend feu pour elle, en véritable écolier, et qu'elle se laisse attirer à la flamme, sans y prendre garde. Tous ces débuts ont bien l'air de nous mener à un roman, - Allons donc ! M. Flaubert a bien d'autres visées. Il lui faut peindre la société parisienne pendant dix années de sa vie morale, entre le traité de juillet 1840 et le coup d'État. Entre 1840 et 1851, la France a une physionomie qui avait besoin d'être saisie au vif et reproduite avec relief. M. Flaubert s'est dit que c'était affaire à lui. Il a pris ses pinceaux, sa palette s'est couverte de toutes sortes de couleurs voyantes et violentes, des difformités , des hontes, tranchons le mot, des ordures qu'une patiente recherche lui avait permis, non sans quelque courage, de recueillir dans tous les bas-fonds ; et il s'est mis à l'œuvre, ainsi armé en guerre contre nos vices. Nous étions donc bien corrompus et bien « pourris » (le mot est partout) avant décembre 1851 ?

Je ne songerais pas à reprocher cette enquête à M. Flaubert, si, acharné à sa mission de satirique, il avait obéi à ce puissant ressort qui est l'âme de la satire et la raison de ses violences, l'indignation. Juvénal, même si nous faisons la part du latin « qui brave l'honnêteté », Juvénal va cent fois plus loin que M. Flaubert dans la peinture de la dépravation romaine, mais il est en colère, ce sottisier sublime, et sa colère nous gagne ; elle est toute la moralité de son œuvre. M. Flaubert, lui, fait défiler devant nous une vraie descente du Courtille, aussi bruyante que confuse ; il fait parler à tout ce monde une langue qui n'a de variété que par les nuances de l'argot dans une vulgarité commune ; il leur fait commettre toutes sortes d'actions étourdies jusqu'à la bêtise ou salissantes jusqu'au dégoût... Et quand son armée a défilé avec tambours et trompettes, je veux dire avec tout le tapage descriptif qui est aujourd'hui de mode, et sous le regard des honnêtes gens que ce spectacle n'amuse guère, le satirique a l'air de nous dire : J'ai voulu vous montrer ce que vous êtes. Votre corruption est affreuse et vos vices crient vengeance ; mais cela m'est bien égal !

     L'Éducation sentimentale de Frédéric Moreau se fait dans ce milieu où le sentiment n'est qu'un objet de raillerie, quand il n'est pas une denrée sujette à toutes les variations de l'offre et de la demande. En sorte que le titre de l'ouvrage lui-même est une satire. Frédéric, qui avait bien commencé sur le bateau de Nogent-sur-Seine, et qui nous promettait un premier ténor discret et agréable, n'est plus, une fois à Paris, que l'âme damnée de ce mauvais monde où il se fourvoie. Son histoire ne sert plus que de cadre aux tableaux de facture que l'auteur a préparés d'avance, et qu'il rapproche plus qu'il ne les assemble ; et le héros du livre, devenu l'introducteur de tous ces personnages en sous-ordre et l'ordonnateur de tous ces accessoires, - le héros du livre n'a plus l'air d'en être que le domestique. Son éducation prétendue, qui n'est que l'absence de toute règle morale et de toute occupation virile, le fait passer par toutes les épreuves où sombrent les âmes faibles, à la fois irritées et charmées de leur naufrage. « Quelle canaille je fais ! » dit-il un jour, dans je ne sais quelle rencontre de cynique infidélité. Et l'auteur ajoute : « Il s'applaudissait de sa perversité... »

C'est assez, n'est-ce pas ? et vous n'en demandez pas davantage.

II

Une tête de linotte, tournant à toutes les brises folles de la licence et de la perversité, ce n'est pas là un roman ; la chose est trop claire ; mais ce mannequin, pris pour type d'une société, armé d'une baguette avec laquelle il désigne ses pareils sur les tréteaux où se fait la parade, c'est la satire, la satire froide, impersonnelle, nullement gaie, mais nullement railleuse, la satire réaliste sans un cri du cœur, sans une émotion, sans une leçon. Eh bien ! c'est à cette impartialité navrante que je m'attaque dans le moraliste, comme je m'attaquais autrefois à l' « impersonnalité » dans le romancier et dans l'artiste. « Une copie qui n'est qu'exacte, disions-nous alors, calomnie son modèle. » Un moraliste étroitement borné à la peinture matérielle du vice, trahit la vertu. Ne dites pas que vous faites un roman, non, un sermon, et que ce n'est pas votre faute si l'humanité est laide et le vice contagieux ; soit, n'y mettez pas du moins de secrète complaisance. Laissez au bien la part que Dieu lui a faite sur la terre. Montrez-vous vous-même, puisque vous n'avez que d'honnêtes sentiments, montrez-vous dans votre œuvre, et ne vous cachez pas derrière les méchants.

Je veux que l'on soit homme et qu'en toute rencontre

Le fond de notre cœur dans notre discours se montre.

Vous le voulez comme nous. Pourquoi cet effort stoïque qui bannit votre âme de votre écrit ? Cette force s'y voit partout, l'expansion y manque. Votre esprit est sans passion ; mais son impartialité ne veut voir qu'un côté des choses humaines, et c'est le mauvais. Tout le faux de votre satire est là.

Quel âge avait donc M. Flaubert quand la génération, née avec le siècle, les uns simples spectateurs, mais animés et relevés par le spectacle, les autres acteurs dans la vie publique, se préparaient, l'Empire tombé, à la fondation du gouvernement libre, au sein d'un peuple que la liberté rendue à la France avait si promptement relevé de ses désastres ? Cette mémorable époque a duré près de quarante ans de 1815 à 1853. Étudiants d'abord, apprentis, débutants dans toutes les carrières ouvertes à l'intelligence et à l'industrie, puis, hommes faits sous le gouvernement de Juillet et sous la République de 1848, les Français de ces temps-là n'ont eu ni le privilège de la sainteté, ni le prestige du succès continu. Ils étaient des hommes, des hommes faillibles, passionnés par leurs opinions et leurs entreprises, ayant les défauts, bien souvent les vices que la forte discipline de la liberté contient plus qu'elle ne les détruit dans l'humanité. Mais du sein de cette imperfection originelle et de cette atmosphère plus ou moins troublée, est-ce qu'il ne sortait que les pantins tapageurs ou les sybarites malsains de M. Flaubert ? Si cela s'appelle vivre, ces types existaient, nous ne le contestons pas. « Ce sont des viveurs, dit un des personnages de la nouvelle comédie d'Émile Augier ; ils ne vivent pas. » Ces caractères sont l'écume des sociétés humaines, que leur agitation produit, que rejette loin d'elles leur mouvement régulier. Ils n'en sont pas le fond, ils n'en constituent pas la force. Ils n'ont aucun droit de poser pour elles. Toute société a ses talents d'exception. Le génie lui-même a parfois dans ses créations les plus hautes une allure révolutionnaire, Victor Hugo dans la poésie et le roman, Eugène Delacroix dans la peinture, Armand Carrel dans la polémique, Arago dans la science, Enfantin dans l'économie politique. Tous ces hommes avaient leur école ; le bruit était grand autour d'eux ; le fanatisme des sectaires les eût rendus ridicules si la sagacité des vrais juges ne savait distinguer, dans cette poussière d'enthousiasme soulevée autour des idoles, leur valeur réelle et durable. Quant à ceux qui n'avaient pas renoncé à être plus pratiques, même en s'élevant très haut par l'éloquence, par le génie des affaires, par le don du style, par l'élan philosophique et littéraire, leur nom plane sur cette belle époque, dans une lumière qui les montre encore aujourd'hui, morts ou vivants, à tous les regards.

Et tous ces hommes n'auraient représenté de 1840 à 1851 que la société imbécile et frivole, inerte et perverse, lâche et cruelle, qu'a prétendu peindre l'auteur de L'Éducation sentimentale !

On se vengeait à la fois, dit-il, des journaux, des clubs, des attroupements, des doctrines, de tout ce qui exaspérait depuis trois mois (juin 1848) ; et, en dépit de la victoire, l'égalité se manifestait triomphalement, une égalité de bêtes brutes, un même niveau de turpitudes sanglantes, car le fanatisme des intérêts équilibra les délires du besoin, l'aristocratie eut les fureurs de la crapule, et le bonnet de coton ne se montra pas moins hideux que le bonnet rouge...

Voilà comment se résume, dans le livre que nous étudions, la douloureuse victoire de la société sur les insurgés de juin 1848, cette victoire où d'héroïques bourgeois, d'intrépides enfants de Paris, d'énergiques soldats, conduits par les plus valeureux chefs et associés aux plus grands noms de l'ancienne France, firent reculer pour vingt ans la démagogie parisienne. Où était le héros de M. Flaubert ? Pendant les journées de Février, « quand les tambours battaient la charge et qu'un remous continuel faisait osciller la multitude », Frédéric, pris entre deux masses profondes, ne bougeait pas, fasciné d'ailleurs et s'amusant extrêmement (il avait alors plus de trente ans). Plus tard, pendant que tonne le canon de juin, il est à Fontainebleau, couché à l'ombre des hêtres, comme le berger de Virgile, ou courant la vallée des Roches avec la Rosanette. Non, cet impertinent sensualiste, jeté au milieu d'une société pleine de passions viriles, ne représente rien que l'éternel égoïsme du libertinage et de la sottise.

Le livre de M. Gustave Flaubert s'arrête à 1852. En deçà du coup d'État, c'est la société que nous venons de voir ; de l'autre côté de cette date, est-ce la terre promise ? M. Flaubert nous le dira peut-être quelque jour, s'il veut aborder le vrai terrain de la satire. Quant à moi, mon estime pour son caractère et pour son talent ne me laisse nullement inquiet pour cette suite de son œuvre. Le despotisme est, souvent malgré lui et quoi qu'il fasse, la plus grande des corruptions. Voyez ce qu'il a fait du plus noble esprit dans le Panégyrique de Trajan. Titus lui-même, les délices du genre humain, voilà qu'aujourd'hui la rigueur éloquente d'une enquête historique semble le faire descendre de son piédestal convenu. M. Flaubert, on le dirait, a eu comme une révélation de cette influence funeste des gouvernements absolus sur les mœurs d'une société, dans ces anachronismes par trop complaisants dont il a semé son œuvre, et dans ces descriptions antidatées qu'il nous donne comme des tableaux où nous devrions nous reconnaître... « Il y avait aussi (l'auteur nous mène aux courses du Champ de Mars, celles d'autrefois), il y avait des illustrations de bals publics, des comédiennes du boulevard ; et ce n'était pas les plus belles, encore moins les plus jeunes, qui recevaient le plus d'hommages. La vieille Géorgine Aubert, celle qu'un vaudevilliste appelait « le Louis XI de la prostitution », horriblement maquillée et poussant de temps à autre une espèce de rire pareil à un grognement, restait tout étendue dans sa longue calèche, sous une palatine de marbre, comme en plein hiver. Mme de Remoussot, mise à la mode par son procès, trônait sur le siège d'un break en compagnie d'Américains, et Thérèse Bachelu, avec son air de vierge gothique, emplissait de ses douze falbalas l'intérieur d'un escargot qui avait, à la place du tablier, une jardinière pleine de roses. » Changez la date, le tableau est exact, et le détail en est vrai. Cette insolence des mauvaises mœurs attendait, pour faire explosion, que la liberté politique, inséparable d'une certaine décence publique, lui eût décidément abandonné le terrain.

Non que le gouvernement libre ait la prétention d'avoir inventé la vertu ; il vise à la lumière qui condamne tout au moins l'impudeur au seul hommage qu'elle puisse rendre, par la contrainte, à l'honnêteté. Les hommes ne sont naturellement ni pervers, ni impudents, ni serviles. Ils ont presque tous un grand penchant à l'insouciance devant les difficultés du gouvernement des affaires publiques ; et si on parvient à les convaincre, un jour de grand émoi, qu'on les conduira mieux à soi tout seul qu'ils ne l'ont fait eux-mêmes en y mettant tous la main, leur paresse pour un temps s'accommode d'une telle illusion. La mollesse dans les dangers politiques de l'État, c'est la pente qui mène les peuples aux abîmes où les attend la corruption. « Il y a en France, aujourd'hui, plus de servilité que de tyrannie », disait en 1852 un homme illustre . On aurait dû ajouter : « et plus de mollesse encore que de servilité. » Mais les peuples ont beau dormir ; le désordre des affaires, les grands mécomptes politiques, les humiliations nationales, la ruine des finances, un jour les réveillent en sursaut, et ils se retrouvent, après vingt ans, devant ces vieux fantômes qui leur avaient fait autrefois si peur. Les fantômes sont vieux, leur escorte est jeune, et le despotisme ne nous a pas fait avancer d'un pas. Si nous avons changé de place, c'est pour être entraînés en arrière.

En toute circonstance, un peuple doit aller droit aux fantômes qui font mine de l'entraîner hors de sa voie, ou de l'arrêter dans son progrès. Despotisme ou démagogie, c'est le même mensonge sous des formes différentes. Ni l'un ni l'autre ne sont de vrais guides et de solides soutiens. La prétention à l'omnipotence est aussi radicalement fausse dans un homme que dans une foule, et la république de droit divin aussi contraire à nos mœurs libérales que la Sainte Ampoule. Fantômes galonnés ou fantômes en guenilles, le gouvernement du monde moderne vous échappe. Il faut donc que M. Gustave Flaubert nous apprenne une autre fois, dans une satire qui n'ira pas se perdre au milieu des bas-fonds, quel est le néant de ces fantômes qui habitent les sommets, quand c'est l'orgueil qui les a créés, la mollesse publique qui les encourage, la servilité qui les entretient. Et cette fois, le romancier satirique aura fait œuvre de philosophe et de citoyen. 

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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