ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Alfred DARCEL
Journal de Rouen, 2 décembre 1869

 L'Éducation sentimentale, Histoire d'un jeune homme
roman par M. Gustave Flaubert

Il y a dans les dernières œuvres de Gavarni un type de cynique, Thomas Vireloque, philosophe en haillons, qui, regardant la société avec mépris du haut de ses souliers éculés, la défiait ainsi : « un tas de blagueurs et de blagues ». Ce n'est pas du côté des seconds que s'est placé M. Gustave Flaubert dans son roman : L'Éducation sentimentale. Les hommes y sont vus par le côté grotesque, les événements par le petit côté, et les hommes et les choses sont noyés dans une immense mer de sottise qui les submerge.

Le roman commence entre jeunes gens, dans le quartier latin, pendant les années qui précèdent la révolution de 1848. Comme de raison, dans cet âge d'enthousiasme où l'on remue plus de questions vitales qu'on n'en agitera dans tout le reste de son existence, la philosophie, l'art, la politique et tout le reste sont discutés par le héros du roman et par ses amis. On est à dix-huit ans passablement ignorant des choses de la vie et du reste, les discussions tombent parfois dans d'étranges chemins ; nous nous en souvenons bien, car ce débat nous a malheureusement rappelé une période de notre jeunesse, mais jamais nous n'avons vu la bêtise s'y étaler comme M. Gustave Flaubert l'a fait à plaisir.

Il y a réunion chez Dussardier, un commis de magasin, le seul honnête homme de la bande, être nul d'ailleurs ; Frédéric Moreau, le héros, y assiste avec son ami d'enfance, l'avocat stagiaire Deslauriers, envieux et sans scrupules, prêt à toutes les perfidies ; Sénécal, un répétiteur de mathématiques, dogmatique comme ceux de sa profession, et plusieurs autres, « tous ayant contre le pouvoir la même exaspération. Elle était violente, sans autre cause que l'injustice, et ils mêlaient aux griefs légitimes les reproches les plus bêtes. »

C'est l'auteur lui-même qui le dit, et il étale complaisamment ces bêtises. On parle bien des mariages espagnols, des traités de 1815, mais en passant, et ce sont les deux sentinelles qui gardent la porte du maréchal Soult, les jésuites qui se répandent, l'éclectisme de M. Cousin, qui tolère et absout tout, le wagon royal sur la ligne du Nord ; les loups-cerviers de la Bourse, et « les amis du duc de Montpellier revenant de Vincennes, ivres sans doute, et troublant de leurs chansons les ouvriers du faubourg Saint-Antoine. »

Si, lorsque les événements ont marché, la révolution de février étant accomplie, M. Gustave Flaubert nous transporte dans un salon réactionnaire, la sottise est la même, mais la peinture est d'une vérité effrayante.

M. Dambreuse (un banquier), tel qu'un baromètre, en exprimait constamment la dernière variation. On ne parlait pas de Lamartine sans qu'il citât ce mot d'un homme du peuple : « Assez de lyre ! » Cavaignac n'était plus, à ses yeux, qu'un traître. Le Président, qu'il avait admiré pendant trois mois, commençait à déchoir dans son estime (ne lui trouvant pas « l'énergie nécessaire ») ; et, comme il lui fallait toujours un sauveur, sa reconnaissance, depuis l'affaire du Conservatoire, appartenait à Changarnier : « Dieu merci, Changarnier... Espérons que Changarnier... Oh ! rien à craindre tant que Changarnier... »

Puis, parmi les républicains de la veille, voici ce qui se dit :

« [La réaction] se démasquait. Le sac des châteaux de Neuilly et de Suresnes, l'incendie des Batignolles, les troubles de Lyon, tous les excès, tous les griefs, on les exagérait à présent, en y ajoutant la circulaire de Ledru-Rollin, le cours forcé des billets de Banque, la rente tombée à soixante francs, enfin, comme iniquité suprême, comme dernier coup, comme surcroît d'horreur, l'impôt des quarante-cinq centimes ! ¾ Et, par-dessus tout cela, il y avait encore le Socialisme ! Bien que ces théories, aussi neuves que le jeu d'oie, eussent été depuis quarante ans suffisamment débattues pour emplir des bibliothèques, elles épouvantèrent les bourgeois, comme une grêle d'aérolithes. »

Et c'est parce que ces idées auraient été débattues parmi la jeunesse surtout, que nous aurions désiré que M. Gustave Flaubert eût fait ses jeunes gens moins vulgaires à l'endroit des questions politiques et sociales, quitte à les faire guérir par les faits de leurs théories ou même de leurs vagues espoirs d'un mieux possible à l'aide d'emprunts faits aux idées socialistes.

Mais, comme il fait moins profession d'être historien que satirique, sans paraître y toucher, il poursuit de sa raillerie d'autant plus impitoyable, qu'il la dissimule, les hommes et les événements.

Voyez Paris au lendemain de la révolution :

« Le spectacle le plus fréquent était celui des députations de n'importe quoi, allant réclamer quelque chose à l'Hôtel de Ville, - car chaque métier, chaque industrie attendait du Gouvernement la fin radicale de sa misère. Quelques-uns, il est vrai, se rendaient près de lui pour le conseiller, ou le féliciter, ou tout simplement pour lui faire une petite visite, et voir fonctionner la machine. »

« Vers le milieu du mois de mars, un jour qu'il traversait le pont d'Arcole, ayant à faire une commission pour Rosanette dans le quartier Latin, Frédéric vit s'avancer une colonne d'individus à chapeaux bizarres, à longues barbes. En tête et battant du tambour marchait un nègre, un ancien modèle d'atelier, et l'homme qui portait la bannière sur laquelle flottait au vent cette inscription : “Artistes peintres”, n'était autre que Pellerin. »

« Il fit signe à Frédéric de l'attendre, puis reparut cinq minutes après, ayant du temps devant lui, car le Gouvernement recevait à ce moment-là les tailleurs de pierre. Il allait avec ses collègues réclamer la création d'un Forum de l'Art, une espèce de Bourse où l'on débattrait les intérêts de l'Esthétique ; des œuvres sublimes se produiraient puisque les travailleurs mettraient en commun leur génie. »

Ce Pellerin, qui a fait comme un autre sa figure de la République, et a passé par tous les systèmes et a essayé de toutes les écoles, discute ainsi sur l'art avec Sénécal, le professeur de mathématiques :

« L'Art [suivant Sénécal] devait exclusivement viser à la moralisation des masses ! Il ne fallait reproduire que des sujets poussant aux actions vertueuses : les autres étaient nuisibles. »
- « Mais ça dépend de l'exécution ? » cria Pellerin. « Je peux faire des chefs-d'œuvre ! »
- « Tant pis pour vous, alors ! on n'a pas le droit... »
- « Comment ? »
- « Non ! monsieur, vous n'avez pas le droit de m'intéresser à des choses que je réprouve ! Qu'avons-nous besoin de laborieuses bagatelles, dont il est impossible de tirer aucun profit, de ces Vénus, par exemple, avec tous vos paysages ? Je ne vois pas là d'enseignement pour le peuple ! Montrez-nous ses misères, plutôt ! enthousiasmez-nous pour ses sacrifices ! Eh ! bon Dieu, les sujets ne manquent pas : la ferme, l'atelier... »

Pellerin appelle son interlocuteur « garde national », et la discussion est close.

Enfin, pour en finir avec cette raillerie constante, qui est ce qui représente la province, accourant en armes à Paris, pour y défendre la société menacée, un brave garde national de Nogent, étant de faction dans le jardin des Tuileries, contre l'un des soupiraux du souterrain de la terrasse du bord de l'eau, rempli des insurgés de juin prisonniers, répond par un coup de fusil au cri d'un jeune homme qui lui demande du pain.

C'est trop d'ironie, et la grandeur de la cause valait bien, ce nous semble, quelque trêve à cette belle insouciance.

Nous trouvons, certes, que le romancier est dans son droit lorsqu'il nous montre son héros arpentant avec impatience les trottoirs de la rue Tronchet, attendant une femme qui ne viendra pas, tandis que l'émeute, qui prépare la révolution, s'agite sur le boulevard.

Nous ne trouvons point à redire qu'il promène ses amoureux dans la forêt de Fontainebleau, surtout lorsque cela nous vaut une magnifique description de cette forêt, alors que l'émeute de juin ensanglante Paris, et que le bruit des tambours qui battent le rappel dans les villages des environs est le seul écho qui leur arrive de la grande lutte. Il compose un roman et n'écrit point une histoire de la révolution de 1848. Mais au moins lorsqu'un pays donne ce grand spectacle de se lever tout entier pour défendre comme je ne sais quel amas de mécontents, de désillusionnés, de conspirateurs et de démagogues sans scrupules, l'ombre d'un gouvernement abritant à peine la société, il semble permis de se départir de son indifférence, de ressentir quelque émotion, et de représenter ce pays en armes par autre chose qu'un garde national cruel par effarement.

Sans faire « monter » la propriété dans les respects au niveau d'une religion et la confondre avec Dieu ; sans assimiler ceux qui l'attaquaient à des anthropophages, ainsi que le firent beaucoup en ces temps néfastes, et que le dit avec raison M. Gustave Faubert, il est permis de croire que personne n'ayant encore trouvé, depuis que le monde est monde, mieux que la propriété et la famille pour base de toute société, ceux qui sacrifient leur vie en croyant défendre celles-ci ne sont point tant à blaguer.

Nous croyons trouver la cause de cette indifférence souveraine, énoncée dans cette phrase :

- « “Ah ! tiens ! l'émeute !” disait Frédéric avec une pitié dédaigneuse, toute cette agitation lui apparaissant misérable à côté de leur amour et de la nature éternelle. »

« L'homme s'agite et Dieu le mène », a dit Bossuet. L'homme s'agite et la nature est éternelle, impassible, sourde à ses douleurs comme à ses joies ; régie par des lois immuables « qui l'écrasent comme le chant de la divinité indienne écrasait sous ses roues ses adorateurs prosternés », telle est la paraphrase qu'en semble faire le romancier. Et il décrit, et il passe.

Les hommes sont peu de chose. Le plus honnête, Dussardier, est un brave garçon, à la condition de ne pas avoir d'idées. Il meurt le 2 décembre en criant « Vive la république ! » tué par un sergent de ville, qui n'est autre que son ancien ami Sénécal, l'austère.

Deslauriers, après avoir vécu aux crochets de Frédéric, s'être brouillé par jalousie, et raccommodé par intérêt, lui veut souffler celle qu'il croit sa maîtresse, et, n'y réussissant pas, lui souille sa fiancée. Il est vrai que celle-ci le plante là, plus tard. Un joli monde, on le voit !

Mais les femmes !

Nous venons de voir ce que devient l'idéale jeune fille de tout roman qui se respecte.

Voyons les autres, et commençons par les citoyennes de la revendication des droits de la femme. M. Gustave Flaubert les traite singulièrement. Il semble s'acharner sur elles avec un malin plaisir. La Vatnaz, en qui il résume la personnalité de ces dames, est quelque peu entremetteuse, catin, voleuse et usurière. Elle traverse l'action en y jouant nous ne savons trop quel rôle aux allures mystérieuses.

« Elle était une de ces célibataires parisiennes qui, chaque soir, quand elles ont donné leurs leçons, ou tâché de vendre de petits dessins, de placer de pauvres manuscrits, rentrent chez elles avec de la crotte à leurs jupons, font leur dîner, le mangent toutes seules, puis, les pieds sur une chaufferette, à la lueur d'une lampe malpropre, rêvent un amour, une famille, un foyer, la fortune, tout ce qui leur manque. Aussi, comme beaucoup d'autres, avait-elle salué dans la Révolution l'avènement de la vengeance ; - et elle se livrait à une propagande socialiste, effrénée. »

« Mais l'affranchissement du prolétaire, selon la Vatnaz, n'était possible que par l'affranchissement de la femme. Elle voulait son admissibilité à tous les emplois, la recherche de la paternité, un autre code, l'abolition, ou tout au moins « une réglementation du mariage plus intelligente ». Alors, chaque Française serait tenue d'épouser un Français ou d'adopter un vieillard. Il fallait que les nourrices et les accoucheuses fussent des fonctionnaires salariées par l'État ; qu'il y eût un jury pour examiner les œuvres de femmes, des éditeurs spéciaux pour les femmes ! Et, puisque le Gouvernement méconnaissait leurs droits, elles devaient vaincre la force par la force. Dix mille citoyennes, avec de bons fusils, pouvaient faire trembler l'hôtel de ville ! »

Tout ceci est un peu poussé à la charge ; mais on y sent un certain dépit contre le bas bleu, surtout lorsqu'il n'est pas de soie, et qu'il est sali par le battement d'un jupon crotté à courir de journal en journal pour y placer quelque roman, et augmente ainsi la concurrence que se font les hommes.

Les citoyennes d'aujourd'hui ont des idées moins belliqueuses que la Vatnaz. En 1869, le souffle est à la paix, et il en est qui prétendent la porter dans les plis de ce même jupon crotté qu'on leur reproche. Elles vivent peut-être d'autres extravagances que la Vatnaz, mais du même ordre. Qu'importe, si quelques idées justes et pratiques se glissent derrière les exagérations de la revendication ? Elles ont réussi à fonder un journal, où leurs idées seront passées au crible de la discussion.

Si les libre penseuses sont maltraitées par M. Gustave Flaubert, les autres femmes ne le sont guère mieux.

La grande dame, qui finit par récompenser Frédéric de sa trop longue station à la porte de toutes les chambres et de tous les boudoirs, voyez comme elle se comporte :

- « “Tu souffres ?”
- « “Moi, Non, pas du tout.”
« Comme elle se retournait, elle aperçut la robe, l'examina ; puis elle lui dit de ne pas se gêner.
- « “Fume si tu veux ! Tu es chez moi !”
« Et, avec un grand soupir :
- « “Ah ! sainte Vierge ! quel débarras !”
« Frédéric fut étonné de l'exclamation. Il reprit en lui baisant la main :
- “On était libre, pourtant !”
« Cette allusion à l'aisance de leurs amours parut blesser Mme Dambreuse.
- « “Eh ! tu ne sais pas les services que je lui rendais, ni dans quelles angoisses j'ai vécu !”
- « “Comment ?”
- « “Mais oui ! Etait-ce une sécurité que d'avoir toujours près de soi cette bâtarde, une enfant introduite dans la maison au bout de cinq ans de ménage, et qui, sans moi, bien sûr, l'aurait amené à quelque sottise ?”
« Alors, elle expliqua ses affaires. Ils s'étaient mariés sous le régime de la séparation. Son patrimoine était de trois cent mille francs. M. Dambreuse, par leur contrat, lui avait assuré, en cas de survivance, quinze mille livres de rente avec la propriété de l'hôtel. Mais, peu de temps après, il avait fait un testament où il lui donnait toute sa fortune ; elle l'évaluait, autant qu'il était possible de le savoir maintenant, à plus de trois millions.
« Frédéric ouvrit de grands yeux.
- « “ça en valait la peine, n'est-ce pas ? J'y ai contribué, du reste ! C'était mon bien que je défendais ; Cécile m'aurait dépouillée, injustement.”
- « “Pourquoi n'est-elle pas venue voir son père ?” dit Frédéric.
« À cette question, Mme Dambreuse le considéra ; puis, d'un ton sec :
- « “Je n'en sais rien ! Faute de cœur, sans doute ! Oh ! je la connais ! Aussi elle n'aura pas de moi une obole !”
« Elle n'était guère gênante, du moins depuis son mariage.
- « “Ah ! son mariage !” fit en ricanant Mme Dambreuse.
« Et elle s'en voulait d'avoir trop bien traité cette pécore-là, qui était jalouse, intéressée, hypocrite. “Tous les défauts de son père !” Elle le dénigrait de plus en plus. Personne d'une fausseté aussi profonde, impitoyable d'ailleurs, dur comme un caillou, “un mauvais homme, un mauvais homme !”
« Il échappe des fautes, même aux plus sages. Mme Dambreuse venait d'en faire une, par ce débordement de haine. Frédéric, en face d'elle, dans une bergère, réfléchissait, scandalisé.
« Elle se leva, se mit doucement sur ses genoux.
- « “Toi seul es bon ! Il n'y a que toi que j'aime !”
« En le regardant, son cœur s'amollit, une réaction nerveuse lui amena des larmes aux paupières, et elle murmura :
- « “Veux-tu m'épouser ?”
« Il crut d'abord n'avoir pas compris. Cette richesse l'étourdissait. Elle répéta plus haut :
- « “Veux-tu m'épouser !”
« Enfin, il dit, en souriant :
- « “Tu en doutes ?”
« Puis une pudeur le prit et, pour faire au défunt une sorte de réparation, il s'offrit à le veiller lui-même. Mais comme il avait honte de ce pieux sentiment, il ajouta d'un ton dégagé :
- « “Ce serait peut-être plus convenable.”
- « “Oui, peut-être bien”, dit-elle, “à cause des domestiques !” »

Lorsque cette scène se passe entre les deux amants, le mari vient de mourir, et son cadavre, encore chaud, gît abandonné dans une chambre voisine.

Rosanette, la femme entretenue, qui partage avec Mme Dambreuse les amours physiques de Frédéric, est un peu mieux traitée. Celle-là fait son métier en conscience. Folle créature d'ailleurs, n'ayant guère d'autre souci que d'être belle ; toute à celui de l'heure présente, mais changeant d'avis avec les circonstances ; avide avec les riches, et bonne fille avec ceux qui ne le sont pas. Puis, elle a le sentiment maternel.

N'étant pas Mme Arnoux, on croirait que l'opinion du romancier sur les femmes est celui de l'un de ses personnages qui s'exprime ainsi : « La femelle de l'homme est une créature inférieure dans la hiérarchie esthétique... » et morale.

Mme Arnoux, que l'on a vu apparaître dans le premier chapitre du roman, celui que le Journal de Rouen a publié, est l'idéal de Frédéric. Etre passif, qui parle peu, agit encore moins, se laisse tromper et ruiner par son mari, - un excellent type, d'ailleurs, - et résiste doucement aux désirs de Frédéric, lequel n'est point très entreprenant.

C'est même un joli niais. Non pas que nous trouvions à redire à ses délicatesses avec Mme Arnoux. Il y a entre elle et lui des scènes charmantes, menées avec un tact exquis, écrites d'une plume très chaste.

Pourquoi Frédéric aime-t-il Mme Arnoux ? On n'en sait rien, et il n'en sait rien lui-même. Son amour est une de ces cristallisations dont parle Stendhal. Il traverse toute l'action, charmant et discret, et lorsqu'à la fin, Mme Arnoux, un peu vieillie, blanchie par le chagrin, vient trouver Frédéric et lui dire qu'elle l'aime, se donner à lui peut-être, mais pour une fois seulement, Frédéric résiste à la tentation, comme il a résisté à Mme Dambreuse, trop oublieuse de son mari qui vient de mourir. Il préfère conserver et l'illusion des sens et l'illusion de l'idéal, et nous sommes loin de l'en blâmer.

Ce Frédéric, amoureux de toutes les femmes, ardent et réservé, voulant goûter à tout, et n'osant jamais étendre la main, se laissant ballotter par les événements, et ruiner sottement par ses amis plutôt que par ses maîtresses, est peut-être humainement vrai ; mais comme les êtres irrésolus, est un piètre héros de roman. Puis, pourquoi lui avoir, à la fin, fait commettre cette infamie d'accuser inutilement d'un vol l'ami sincère qui vient de lui porter quelque argent, sa seule fortune, le seul homme franchement honnête de toute la bande ? Balzac, en ses romans les plus désespérants, a-t-il fait un pareil étalage de la lâcheté et de la perversité humaines ? Nous ne le croyons pas.

Ce roman, qui est surtout un prétexte à la satire de la société parisienne d'il y a vingt ans, abonde nécessairement en descriptions. Un volume, le premier, en est presque rempli, et le second n'en est point veuf. Là, M. Gustave Flaubert excelle, donnant plus de précision à l'ensemble par quelques touches de détail, comme les paysagistes par la tache rouge du casaquin ou du parapluie d'une paysanne donnent plus de valeur aux verdures. Mais la répétition du même procédé sent un peu le système, et plus d'art à dissimuler la composition serait parfois à désirer, la logique y trouverait son compte, et le lecteur, n'ayant point toujours l'attention en suspens, lirait avec plus de calme et de plaisir. Puis, trop souvent, la phrase se termine par un adverbe, qu'elle traîne après elle comme la queue d'un manteau de cour, pompeusement.

Enfin, pour tout dire, en évitant d'alourdir la phrase par l'emploi de pronoms fort laids assurément, comme celui-ci ou celle-ci, lequel ou laquelle, et en s'en tenant aux simples mots il ou elle M. Gustave Flaubert risque parfois de n'être pas toujours clair et de forcer le lecteur de revenir sur ce qu'il a lu, afin de saisir le sens exact de la phrase.

Privée de cas et de déclinaisons, notre langue est forcée de s'appuyer pour se tenir droite sur quelques béquilles, que tout l'art de l'écrivain s'efforce de dissimuler. Nos grands prosateurs y ont réussi, et M. Gustave Flaubert est trop de leur race pour ne point y réussir aussi pour peu qu'il le veuille. Lorsqu'on a le courage de polir une œuvre pendant sept ans, on peut bien y mettre six mois de plus et en effacer des négligences comme : « Elle était trop grande pour la conduire au bal. » À peine, nous pardonnerait-on cette chose peu analysable à nous autres journalistes, hommes de peu de grammaire, forcés d'improviser nos articles.

Mais ces taches ou ces desiderata de réalisation facile s'effacent bien vite devant la vérité des descriptions ou des tableaux contrastés avec un art infini.

La journée entière des courses, avec le Champ de Mars, le retour aux Champs-Élysées par le soleil couchant après une ondée, et le dîner à la Maison d'Or ; le bal travesti, chez Rosanette ; le cercle de Mme Dambreuse, où les femmes en grande toilette, s'installent cinq minutes dans le boudoir après avoir débité les nénies d'une conversation banale, et puis après le cabinet de toilette de Rosanette, où l'on entre en passant par la cuisine ; la forêt de Fontainebleau, dont nous avons déjà parlé ; le voyage en bateau à vapeur sur la Haute Seine, que nous avons reproduit ; l'attaque du Château d'Eau, les Tuileries envahies par le peuple, les souterrains de la terrasse du bord de l'eau, où les insurgés meurent de faim parmi les immondices, s'asphyxiant eux-mêmes : le Paris de la révolution, enfin, et par-dessus tout cela, le torrent de bêtise humaine qui envahit tout, forment de L'Éducation sentimentale un livre hors ligne, dont peu d'écrivains et de penseurs seraient capables, et qui restera comme un document à consulter sur le mouvement et la transformation des idées il y a vingt ans.

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


Mentions légales