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Philippe DAURIAC,
Le Monde Illustré, 4 décembre 1869, n° 660, p. 362-363

Revue littéraire

Il fut un temps — très peu éloigné — où le roman de M. Gustave Flaubert, l’Éducation sentimentale, aurait soulevé des discussions à perte de vue sur l’esthétique et la morale. Aujourd’hui, s’il parvient à vaincre l’indifférence du public, à secouer l’apathie qui envahit jusqu’aux lecteurs passionnés d’hier, ce sera un assez beau triomphe.

Je ne veux pas dire que l’auteur de Madame Bovary ait tout à fait manqué le coche. Mais il est certain que son livre, longtemps attendu avec impatience, est arrivé au plus mauvais moment, et au milieu de préoccupations antilittéraires qui lui feront un tort immérité.

Le talent de M. Flaubert a certainement grandi depuis Madame Bovary. La touche si juste, a gagné encore en netteté et en vigueur ; le procédé est devenu plus ferme et plus rigoureux. La conception des personnages et des objets est d’un esprit dégagé de tout idéalisme mensonger, libre de toutes les conventions qui faussent l’humanité et la font pencher tantôt à l’angélisme, tantôt au satanisme ; et, sur de terrain aux lignes sévères, aux horizons assombris, l’écrivain a marché d’un pas fier, sans indécision, sans faiblesse.

L’Éducation sentimentale est d’un sceptique irréconciliable. On n’en fait pas accroire à l’auteur sur le chapitre des grands sentiments, des grandes passions, des grandes idées. Il les admet, mais avec l’alliage, et quel alliage ! Suivez son analyse patiente et savante, étudiez avec lui les ressorts cachés, les contradictions, les défaillances ; regardez l’envers des héros, leur dessous et leur dedans : ce ne sont plus des héros, non certes, hélas ! ce sont des hommes. La Rochefoucauld est devenu romancier.

Donc, ni géants, ni pygmées, ni héros, ni monstres, ni anges, n i démons ; simplement ce que la moyenne humanité peut offrir. Un jeune homme qui s’abandonne aux suggestions spontanées du sentiment, un autre qui calcule sa vie ; tous les deux manquant leur but, « celui qui avait rêvé l’amour, comme celui qui avait ambitionné le pouvoir » : tel est le sujet, dont la simplicité n’exclut pas la grandeur, de l’Éducation sentimentale. Mais M. Flaubert ne veut pas faire grand ; il veut faire exact. Cet idéal, qui exclut tous les autres, peut se défendre.

La composition du roman pèche en plus d’un point. Elle flotte, sans autre lien que la série des aventures qui se déroulent dans la vie d’un homme, de sa dix-huitième à sa quarante-cinquième année. L’étape est longue, les incidents nombreux, les personnages multiples. Au fond, c’est une étude très serrée d’une portion de la société parisienne de 1840 à 1867. L’homme revenu de tous ses voyages, de toutes ses illusions, un homme de quarante cinq ans précisément, un esprit désabusé, mais calme dans son désenchantement, pourrait seul écrire cette longue histoire sans nœud et sans dénoûment, amère comme l’expérience elle-même, et triste comme la vérité.

Les côtés remarquables du livre sont dans les épisodes, les scènes ; dans certains caractères, tels que ceux d’Arnoux, certains personnages de second plan tels que Regimbart, Mme Dambreuse ; dans les descriptions, étonnantes de vérité ; dans les dialogues, où l’âme perce. Car le procédé de M. Flaubert bannit rigoureusement la fiction d’après laquelle l’auteur pénètre dans la pensée des personnages, et met le lecteur en tiers dans cette divination ; induisez la pensée du langage et des actes, voilà tout ce qui vous est permis. Il y a dans ces deux volumes un travail inouï pour mettre la vérité de l’expression au niveau de la vérité de l’observation. On s’intéresse vite à ce travail, on se met de moitié avec l’écrivain dans cette lutte difficile, et l’on s’applaudit avec lui de la difficulté vaincue.

En résumé, l’Éducation sentimentale peut se comparer à un livret médiocre, sur lequel un musicien de beaucoup de talent aurait composé une suite d’airs d’une facture savante, d’une inspiration soutenue, et au travail harmonique le plus délicat, se reliant mal les uns les autres, mais, pris isolément, d’une immense valeur artistique.

Je ne crois pas nécessaire d’indiquer les hardiesses qui émaillent —ou tachent, on choisira, l’œuvre nouvelle de M. Gustave Flaubert. On est simplement prévenu que l’auteur de Madame Bovary et de Salammbô n’écrit pas pour les pensionnats de jeunes filles.

Maintenant, l’Éducation sentimentale est-elle inférieure à Madame Bovary ? Oui, au point de vue de la composition et de la puissance des types. Non, si l’on considère le talent en lui-même et l’évidente volonté de l’auteur, de ne rien produire d’excessif. Aura-t-elle un grand succès ? Elle le mérite, et je le souhaite, sans l’espérer. Voilà, je pense, qui est net.

Notre ami le marquis de Villemer vient de faire paraître chez A. Lacroix une nouvelle série de Portraits parisiens. S’il croit que je me gênerai pour dire ce que je pense, il a grand tort. Ces portraits sont des merveilles de grâce et de finesse. Avec une plume souple et changeante comme les modèles qu’il voulait peindre, il s’est attaqué aux types les plus étranges, les plus séduisants, les plus compliqués, les plus mystérieux, les plus décevants, qui sont les planètes brillantes, et très errantes, puisque planètes, des salons de Paris. Les incarnations bizarres de l’Éternel Féminin n’ont pas troublé son regard, les électricités qu’elles dégagent n’ont point paralysé sa main. Non qu’il ait l’impassibilité de Flaubert. Il est souvent ému, impressionnable aux plus légères effluves. La Femme qui s’en va, la Charmeuse, Intimités, sont d’un homme qui sent ; l’Agitée, Ligdamire, Stratonice, la Comtesse Ismaïl, d’un homme qui sait et qui voit : tous ces portraits portent la marque d’un écrivain de race et d’un artiste.

S’ils sont ressemblants, j’en jurerais. Bien que l’auteur ait changé les yeux noirs en yeux bleus, mis des perruques rousses sur des chevelures brunes, pour dépister les malins, les faiseurs de clefs ne seront pas embarrassés.

Newton a découvert la loi de la gravitation des astres ; le marquis de Villemer a trouvé celle des ondulations féminines : si vous lui demandiez comment, il vous répondrait, tout comme Newton : « En y pensant. »

Mon appréciation sur les délicatesses de pensées et de style des Nouveaux portraits parisiens ne sera pas contredite par les lecteurs du Monde Illustré. Ce que je dis du marquis de Villemer, ils le pensent depuis longtemps de Charles Yriarte.

Les étrennes approchent, menaçantes. Les livres illustrés arrivent. En attendant que je leur consacre un article spécial, je puis dire un mot sur deux d’entre eux. Enide, poëme d’Alfred Tennyson, illustré par Gustave Doré (Hachette), complète, avec les poëmes précédents : Elaine, Viviane et Genièvre, les Idylles du Roi, récits de la Table Ronde, traduits de l’anglais par Francisque Michel. Paysages superbes, architectures grandioses, chocs de combattants, tout ce que Doré excelle à composer est prodigué dans cette publication somptueuse. Les gravures sur cuivre sont d’une exécution remarquable.

La simple chanson de Malbrough s’en va-t-en guerre, illustrée de dessins d’une fantaisie et d’une originalité rares, sera un des succès de l’année (Ducrocq). Le dessinateur Boivin, peu connu jusqu’ici, à ce qu’il me semble, s’est révélé comme l’Hervé de la caricature. C’est ingénieusement fou, et d’un drolatique intense qui désarmera les plus féroces ennemis de la parodie.

Un mot encore sur un livre modeste autant qu’utile : Les grands phénomènes de la nature, par Honoré Benoist (Brunet, bibliothèque à 1 franc). Comment, en un aussi petit espace, l’auteur a-t-il pu rassembler tous les phénomènes qui ont la terre, l’air et l’eau pour théâtre, et donner sur tous l’explication précise ? comment a-t-il pu être intéressant, accessible aux intelligences les moins ouvertes, en restant néanmoins sur le terrain scientifique ? C’est son secret. De nombreuses gravures éclaircissent encore le texte déjà si clair. Nous encourageons de toutes nos forces ces excellentes publications populaires.


[Document saisi par François Lapèlerie, 2014. Mise en ligne par Yvan Leclerc, 2014.]


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