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Adrien DESPREZ
La Gironde, 27 novembre 1869

La quinzaine LITTÉRAIRE
Nos fils, par M. Michelet ; librairie internationale.
L'Éducation sentimentale, par M. Gustave Flaubert ; librairie Michel Lévy. - [...]

[...] Si M. Michelet arrive à faire un roman folâtre en voulant écrire un ouvrage pédagogique, M. Flaubert compose une étude physiologique et médicale sous le prétexte de faire un roman ; il n'est pas moins fidèle à son passé, et L'Éducation sentimentale dérive en droite ligne de Madame Bovary. Pour s'en convaincre, il n'est pas besoin de chercher longtemps, et le volume ouvert au hasard nous en apportera aussitôt la preuve : « Des jeunes femmes, avec leurs enfants, mangeaient debout contre le buffet de marbre, où se pressaient, sous les cloches de verre, les assiettes de petits gâteaux. Rosanette avala deux tartes à la crème. Le sucre en poudre faisait des moustaches au coin de sa bouche ; de temps à autre, pour l'essuyer, elle tirait son mouchoir de son manchon ; et sa figure ressemblait sous sa capote de soie verte, à une rose épanouie entre ses feuilles. »

À cette description de commissaire priseur, aussi précise et aussi exacte qu'inutile, vous avez reconnu M. Flaubert et « son système » : pour lui, la vie n'est autre chose que la réalité vulgaire présentée dans tous ses détails, et envisagée sous son jour le plus brutal. Veut-il peindre un nouveau-né qu'on montre à son père, il dit : « Il écarta les rideaux et aperçut, au milieu des linges, quelque chose d'un rouge jaunâtre, extrêmement ridé, qui sentait mauvais et vagissait. »

Cette affectation à ne pas laisser faire un mouvement à ses héros sans le décrire aussitôt, sans expliquer de quelle façon ils mettent un pied devant l'autre et quelle sorte de plis font leurs pantalons quand ils croisent les jambes, loin de passer à nos yeux pour un procédé littéraire, nous semble au contraire, une naïveté de prud'homme qui va jusqu'au ridicule.

Ces taches et ces défauts existaient déjà dans Madame Bovary ; mais ils étaient rachetés par une vigueur de conception, par une unité de composition qu'on ne retrouve pas dans le nouveau roman de M. Flaubert. Son héros, Frédéric Moreau, n'a ni caractère, ni individualité propre. C'est un jeune homme en quête d'aventures ; il rencontre sur sa route une femme mariée dont il devient amoureux, et qu'il poursuit sans pouvoir jamais arriver à sa possession. Il s'en console avec une courtisane nommée Rosanette, et avec une grande coquette, Mme d'Ambreuse, absolument comme Pétrarque, qui oubliait les rigueurs de Laure dans les bras d'une concubine dont il eut plusieurs enfants naturels. Seulement, Pétrarque faisait d'admirables sonnets, tandis que le héros de M. Flaubert prête de l'argent au mari de son adorée. Cette histoire est sans doute très vraie, elle doit arriver tous les jours ; mais valait-il la peine de la raconter en deux gros volumes ? Il est permis d'en douter. « Eh, quoi ! vous siffleriez la nature ? » disait Diderot. Et pourquoi pas, répondait-il aussitôt, ne le mérite-t-elle donc jamais ? » M. Flaubert n'est pas de cet avis, aussi il a fait un roman qui se traîne interminable, faisant espérer un intérêt qui n'arrive jamais. Son livre est une succession de scènes détachées, qui n'ont presque aucun lien entre elles. Beaucoup sont remarquables, et traitées de main de maître ; mais d'autres sont inutiles, et quelques-unes tout à fait puériles. Il leur manque cette harmonie de la composition qui aurait dû les réunir en un faisceau savamment combiné, et les faire ressortir par leur opposition même.

La peinture du demi-monde occupe dans l'ouvrage une place beaucoup trop large ; avec quelque vigueur qu'elle soit faite, elle ne pourra faire oublier celles que nous connaissons déjà, et qui ont l'avantage d'être beaucoup plus complètes, et d'être venues les premières. Quant à la prétention d'avoir représenté fidèlement la société de 1848, et les principaux événements de la révolution de février, nous ne croyons pas que l'auteur y ait réussi. Y cherchait-il seulement un cadre à son tableau ? Alors il lui a donné un développement trop considérable. Voulait-il, au contraire, en faire le fond même ? Dans ce cas, il l'a laissé trop incomplet et ne l'a pas assez intimement uni à l'action. Sans doute il y avait alors des braillards, des mécontents, et des brouillons ; le spectacle des dernières réunions électorales nous a montré le peu d'influence que ces hommes exercent sur l'opinion publique, et qu'il y aurait injustice à confondre avec eux la démocratie libérale et l'opposition républicaine. Il y avait autre chose en 1848 que des Sénécal, des Pellerin ou des Deslauriers. M. Flaubert l'a oublié ; de là l'insuffisance du tableau qu'il a essayé de tracer.

L'œuvre de M. Flaubert n'est pas médiocre, elle est franchement mauvaise ; mais ce n'est pas celle du premier venu. Loin de tomber devant l'indifférence publique, elle sera avidement lue et passionnément discutée. Ce n'est pas l'auteur qui sera vaincu ; son incontestable talent d'observateur et d'écrivain apparaît à chaque page ; c'est son système qui sera condamné et nous nous en réjouissons sincèrement dans l'intérêt de l'art. Il ne s'agit ici ni de question d'école, ni de classicisme ou de romantisme, mais du simple bon sens et de l'esthétique la plus vulgaire. Les imitateurs de M. Flaubert, qui ont tous ses défauts sans posséder son talent, nous ont déjà conduits dans les prisons, dans les bagnes et dans les cours d'assises. Dieu sait où ils s'arrêteront ; réalité pour réalité, nous préférons celle de la vie à celle inventée par les romanciers. La Gazette des Tribunaux a deux avantages : elle est plus vraie d'abord, puis elle ne nous décrit pas la couleur des cheveux des juges et l'odeur qui s'exhale des bottes des gendarmes. [...]

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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