RECHERCHE

Léon DOMMARTIN
Le Gaulois, 21 novembre 1869

L'ÉDUCATION SENTIMENTALE
PAR GUSTAVE FLAUBERT

Les personnages de ce livre appartiennent à la génération qui s'en va ; leur temps est fait ; ils sont mûrs pour l'histoire.

Ils avaient trente ans déjà, quand l'empire de Napoléon III, comme celui d'Auguste, vint tout pacifier. Les dix années précédentes - leur jeunesse - s'étaient écoulées, rapides comme un songe, dans des luttes de toute sorte, luttes ardentes, trop souvent stériles, d'une époque transitoire, pleine de misères, d'hésitations et de discordes. Ils virent tomber Louis-Philippe, s'élever la République, puis, bientôt après, l'Empire, ainsi que cela se pratique généralement chez les peuples civilisés. Toute leur vie est là ; après, ils n'ont plus d'histoire, et s'il arrive que quelques-uns, par un phénomène de galvanisme, reparaisse dans les luttes actuelles, on s'étonne de voir ces fantômes.

L'auteur a voulu peindre la société parisienne de ce temps déjà mythologique compris entre 1840 et 1850.

Il a fait un roman intime, une œuvre d'analyse psychologique - L'Éducation sentimentale - qu'il a mise dans un cadre énorme, un beau cadre merveilleusement ciselé, profondément fouillé, parfait avec tout le soin que l'on devait attendre du grand ouvrier qui refit naguère le palais d'Hamilcar. Ce cadre, pourtant, n'est point sans défaut ; en quelques endroits il semble un peu surchargé d'ornements ; dans son extrême et assidue préoccupation, l'artiste s'est laissé entraîner ; parfois, un peu plus loin qu'il ne le fallait ; il s'est attardé dans son œuvre, le poète, comme un voyageur qui s'assied sur les talus, oubliant dans la contemplation des choses, le but du voyage. Mais de cela, on ne peut guère lui en vouloir.

Comme sur le bouclier d'Achille, où Vulcain, « avec son intelligence expérimentée figura tant de merveilles », on voit se dérouler ici une suite de tableaux d'un dessin précis, d'une coloration exacte, toujours subordonnée aux nécessités du sujet.

Les événements sont racontés tels qu'ils se passèrent, les choses sont figurées comme elles étaient, les personnages sont vivants.

Aussi, on ne manquera pas de reprocher à l'auteur l'exactitude de ses peintures ; on l'appellera photographe. J'entends d'ici le concert qui se forme. Déjà, ils ont commencé à le houspiller ; ils ont dit : « la littérature de l'avenir », se donnant ainsi l'occasion de faire également un peu de musique, et de lancer en passant un coup de pied à Wagner, ce qui est bien méchant, en vérité, bien méchant !

Donc, l'auteur n'a point cherché comme on dit vulgairement, « à poétiser. »

À quoi bon ? Pourquoi ? Les œuvres « poétisées », c'est bon pour les gens qui croient encore aux arts d'agrément. Est-ce que cela existe ?


Et puis, n'a-t-il pas la poésie des choses, dont il connaît si bien le secret ? Lui, mieux que personne, sait ce qu'elles disent, ces choses muettes, et comment elles s'harmonisent et s'associent d'une façon discrète et mystérieuse avec les pensées humaines.

De là, ce besoin de description : à tel moment, tandis que mon âme se trouvait dans telle situation, que je sentais, que je pensais ceci, que j'éprouvais cette joie ineffable ou cette torture horrible, les choses autour de moi avaient cet aspect et la nature se conduisait ainsi. Vous souvenez-vous du jour où l'on enterra Madame Bovary ? Il y avait, dans le cœur du pauvre médecin de village, la souffrance la plus atroce que l'on puisse endurer ; il suivait le cercueil de sa femme. Cependant « une brise fraîche soufflait, les seigles et les colzas verdoyaient, et des gouttelettes de rosée tremblaient au bord du chemin sur les haies d'épines. Toutes sortes de bruits joyeux emplissaient l'horizon : le claquement d'une charrette roulant au loin dans les ornières, le cri d'un coq qui se répétait ou la galopade d'un poulain que l'on voyait s'enfuir sous les pommiers. Le ciel pur était tacheté de nuages roses ; des fumignons bleuâtres se rabattaient sur les chaumières couvertes d'iris... »

Est-ce assez terrible, cette nature qui n'a pas daigné mettre un crêpe ! Flaubert possède à un degré extraordinaire ce sens de la description. Étant donné une situation morale, il trouve immédiatement, dans les choses environnantes, les détails matériels, des éléments d'un accord merveilleux. Cela fait comme une symphonie, et, vraiment, je ne puis trouver de meilleure comparaison que celle-ci. Ce style aux allures antiques, savamment coupé, fortement scandé, donne en maintes occasions, une sansatko~ presque musicale, qui fait penser aux symphonies de Beethoven. Je pourrais multiplier les exemples ; je n'aurais qu'à puiser au hasard dans l'œuvre de Flaubert, dans Salammbô plus particulièrement, à cause du caractère de solennité antique : « L'Annonciateur-des-Lunes, qui veillait toutes les nuits en haut du temple d'Eschmoun, pour signaler, avec sa trompette, les agitations de l'astre, aperçut un matin, du côté de l'Occident, quelque chose de semblable à un oiseau frôlant de ses longues ailes la surface de la mer..., etc. »

Cela ressemble aux premières mesures d'une grande ouverture. En lisant, on élève la voix, machinalement et comme par instinct.
 

L'œuvre nouvelle est faite ainsi ; les symphonies se succèdent à l'infini, douces, riantes ou mélancoliques, selon les circonstances. Un moment, cette musique devient terrible : c'est que le grondement du canon s'y mêle ; nous traversons les jours sanglants de la révolution de Février.

Écoutez : on saccage les Tuileries :

On n'entendait plus que le piétinement de tous les souliers, avec le clapotement des voix. La foule, inoffensive, se contentait de regarder. Mais, de temps à autre, un coude trop à l'étroit enfonçait une vitre ; ou bien un vase, une statuette déroulait d'une console par terre. Les boiseries, pressées, craquaient. Tous les visages étaient rouges, la sueur en coulait à larges gouttes... Ils entrèrent dans un appartement où s'étendait, au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône, en dessous, était assis un prolétaire à barbe noire ; la chemise entr'ouverte, l'air hilare et stupide comme un magot. D'autres gravissaient l'estrade pour s'asseoir à sa place... Le fauteuil fut enlevé à bout de bras, et traversa toute la salle en se balançant... On l'avait approché d'une fenêtre, et, au milieu des sifflets, on le lança. Alors, une joie frénétique éclata, comme si à la place du trône un avenir de bonheur illimité avait paru...

Dans la chambre de la reine, une femme lustrait ses bandeaux avec de la pommade ; derrière un paravent, deux amateurs jouaient aux cartes... Des galériens enfoncèrent leurs bras dans la couche des princesses, et se roulaient dessus pour consolation de ne pouvoir les violer.

D'autres, à figures plus sinistres, erraient silencieusement, cherchant à voler quelque chose, mais la multitude était trop nombreuse.

Dans l'antichambre, debout sur un tas de vêtements, se tenait une fille publique, en statue de la Liberté, immobile, les yeux grand'ouverts, effrayants...

Le héros - est-ce un héros ? Non, il n'y a plus de héros, ou plutôt il n'y en a jamais eu ; il y a, comme disait Sainte-Beuve, des sujets, des malades, des patients, des victimes. Donc, le sujet de cette histoire s'appelle Frédéric Moreau. Il est de Nogent-sur-Seine et il vient faire son droit à Paris. Il est suffisamment honnête, suffisamment bon, suffisamment intelligent : c'est l'homme médiocre, le type qu'il fallait. Quand on nous le présente, il a dix-huit ans, beaucoup d'expérience, d'ambition, et ne manque pas de moyens d'arriver. Or, il n'arrive pas, ce qui est juste : c'était l'époque par excellence des vies manquées.

Son ami, son Pylade, Desrosiers [ sic pour Deslauriers], avec d'autres moyens, n'arrive pas davantage. Tous les deux se retrouvent à la fin ; ils ont passé par mille vicissitudes. Frédéric, le sentimental, a voltigé d'amour en amour, de Mme Arnoux à la Rosanette, de Rosanette à la petite Louise, la provinciale aux cheveux rouges, puis à Mme Dambreuse, toujours hésitant, toujours indécis, dépensant sa vie comme de l'eau qu'on laisse couler en inclinant le vase. Desrosiers s'y est pris d'une autre façon ; sa vie a été austère, la femme n'y a tenu aucune place.

À cinquante ans, ayant obtenu l'un et l'autre le même résultat, ils se mettent à résumer cette vie.

« Ils l'avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l'amour, et celui qui avait ambitionné le pouvoir. Quelle en était la raison ? »

Ils cherchent et ne la trouvent point. Et ici se place la terrible moralité. Les deux amis, leur compte fait, se mettent à évoquer ensemble les bonheurs perdus. Ils se rappellent un jour de leur extrême jeunesse, un dimanche, où, pendant qu'on était aux vêpres, ils se glissèrent dans une maison « située au bord de l'eau, derrière le rempart », et que l'on désignait dans l'arrondissement par des périphrases : « l'endroit que vous savez, - une certaine rue, - au bas des ponts ».

- C'est là ce que nous avons eu de meilleur ! dit Frédéric.

- Oui, peut-être bien ! C'est là ce que nous avons eu de meilleur ! dit Desrosiers.

Le livre finit ainsi.
 

Ce dernier ouvrage de Gustave Flaubert me paraît la suite naturelle des deux autres. Il devait, à un moment de sa vie, faire le tableau du Paris qu'il avait connu, lui, aux jours de la jeunesse. Il devait faire cela, comme il a dû faire Salammbô après Madame Bovary.

Le village, le pays natal, ce coin chantant, cette parcelle de la terre bénie entre toutes, avait été nécessairement le cadre du premier drame. Après, l'homme semble épuisé ; il a donné le meilleur de lui-même, il s'est en quelque sorte, vidé. Il demande à l'histoire une nouvelle inspiration, il cherche une civilisation disparue, une ville morte et effacée de la surface de la terre, - il reconstruit Carthage.

Voici maintenant Paris, sujet bien plus terrible. L'auteur, en s'attaquant à cette réalité terrifiante, en la prenant corps à corps, en s'y attachant comme un lutteur s'enlace au corps de l'adversaire, - s'est-il rendu maître de son redoutable ennemi ?

Je ne jurerai point que les deux épaules aient touché terre. Ce qui est certain, et ce que je me permettrai de soutenir au milieu des contradictions de la galerie entière, c'est qu'il s'en est fallu de bien peu.

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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