ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

DURANTY
Paris-Journal, 14 décembre 1869

L'ÉDUCATION SENTIMENTALE
de m. flaubert

Ce livre, à travers la politique, on l'attendait ; et d'avance les jeunes Davids littéraires provoquaient du regard les Philistins ironiques.

Il avait été apporté solennellement, en pompe, chez Michel Lévy.

Des émanations en étaient déjà venues jusqu'à la critique. Pour ma part, je m'en sentais tout couvert, comme on revient des bords de la mer tout brillant de sel.

Malgré moi je flaubertisais, et, en effet, j'ai vu passer le cortège. Lui marchait en tête. De grands rubans tricolores flottaient à sa boutonnière ; une rosette les retenait, et ils battaient de leurs lanières les basques de son habit. Il avait des souliers vernis qui craquaient avec un bruit doux. Une humidité tendre et profonde était épandue sur sa sclérotique. Ses moustaches, submergées dans des flots de gloire, tamisaient comme un store la lumière crue que les vitres des boutiques rejetaient sur la pourpre de ses lèvres. De temps en temps il relevait ses bretelles de la main gauche. Sa main droite roulait un puro. En arrière venaient quatre hommes vigoureux. Ils portaient un parapluie rouge à franges d'or, dont l'ombre transparente laissait trembler un reflet coloré. Sous le parapluie on voyait l'écrin où était le chef-d'œuvre.

Malgré moi, je fléchis le genou. J'étouffais du désir de le lire. Je m'arrêtai pour respirer. Le commissionnaire était assis sur sa boîte à cirage. Les boutons d'acier de sa veste de velours vert maculée de taches reluisaient. Le ciel avait une profondeur limpide. Les omnibus roulaient. Les passants parlaient des élections. Les marchands ambulants criaient : Pois verts au boisseau ! Les garçons épiciers tournaient leurs brûloirs à café. L'odeur de la Seine, traversant le Carrousel, rafraîchissait. Je me résignai à attendre.

Et aujourd'hui, le livre est sorti de l'écrin ; et je l'ai dans les mains, et je l'ai sous les yeux.

Sur la couverture j'ai lu ces titres : Madame Bovary, Salammbô.

Vingt ans de littérature : quatre volumes ! ai-je songé durant assez longtemps ; quatre volumes : vingt ans de littérature !

Heureux homme, homme véritablement à son aise pour travailler.

Voilà avec quels sentiments j'ai fait mes premiers pas dans L'Éducation sentimentale, pensant encore à la profonde admiration de M. Flaubert pour Flaubert, révélée par cet écrin.

Il s'agit d'un égoïste moderne nommé Frédéric Moreau (de Nogent), et qui finit par rester entre quatre femmes, comme on reste entre deux selles... sans que pour conter cette histoire M. Flaubert se déride un seul moment.

Ces quatre femmes m'ont rappelé un livre d'Eugène Sue, intitulé Arthur, où il y a aussi une espèce d'éducation sentimentale qui exige de même quatre femmes, tour à tour il est vrai, et non à la fois comme ici. Mais enfin, il paraît que ce nombre forme le cycle nécessaire.

Pour M. Flaubert, l'important paraît moins avoir été l'affaire de ces femmes tournant autour d'un homme égoïste mais sensible, que de donner une espèce de tableau général de la vie parisienne autour de 1848.

Il s'est, toutefois, borné à la bohème artistique, politique, galante et marchande, effleurant bien timidement ce qu'on appelle le monde.

Frédéric Moreau s'éprend, sur un bateau à vapeur, de Mme Arnoux, femme d'un faiseur d'entreprises, vulgaire, bon enfant, facile, insouciant et maladroit. La dame ne rendant pas, il se tourne vers une petite provinciale, sauvage et naïve, de Nogent. Il s'en ennuie, revient à Mme Arnoux, n'y trouve pas encore son compte, car elle est vertueuse, s'égaie avec une lorette célèbre, retourne à Mme Arnoux, en obtient enfin un rendez-vous auquel elle ne vient pas, parce que la révolution de Février éclate et que son enfant a le croup, s'installe maritalement avec la Maréchale, reparaît chez Mme Arnoux, y est surpris par sa maîtresse, et, mécontent de la scène qu'on lui fait, abandonne des projets de mariage formés depuis quelque temps avec la provinciale, pour en nouer d'autres avec une Mme Dambreuse qu'il voyait aussi parfois.

Celle-ci enterre son mari, qui l'ennuyait, et est toute à Frédéric, mais elle a le malheur de blaguer Mme Arnoux, et Frédéric la lâche. La provinciale épouse l'ami intime de Frédéric, la Maréchale retourne à son vieux, et Mme Arnoux quitte Paris avec son mari, dont Moreau a plus d'une fois payé les dettes par amour pour elle.

Cela se brode sur les scènes de la Révolution, clubs, guerres des rues, qui servent de repoussoirs.

Mais, au fond, les vrais personnages du roman sont des bateaux à vapeur, des chambres, des rues, des escaliers et des paysages.

Un tiers de l'œuvre est consacré à une sorte de ritournelle, qui revient constamment et qui consiste en théories d'art et de politique, toujours les mêmes, proclamées à chaque instant par les bohèmes et les bourgeois, pour faire contraste aux entretiens des personnes à sentiments.

Le second tiers se compose de descriptions. Quand il n'y en a plus, il y en a encore : les personnages finissent par se faire des descriptions entre eux. Par moments ils ne vont plus que par gestes, il semble qu'on lise la monographie d'une pantomime.

Le troisième tiers est occupé par le roman.

Tantôt, en lisant, je me disais que l'auteur réimitait les MM. De Goncourt, qui l'ont imité.

Tantôt, à tous ces propos décousus, hachés menu, sans but pour le livre, d'une observation patiente, mais connue et sans pénétration, je crois être devant de l'Henri Monnier enguirlandé de feuillages, agrémenté de fonds de décors.

Parfois, en face de tous ces gens dont je ne voyais que l'extérieur, jamais le dedans, il me semblait contempler des boîtes et des armoires fermées sur lesquelles la muse un peu farceuse avait écrit : M. Flaubert n'entre pas ici.

À la longue, j'étais surpris de la patience obstinée avec laquelle était inventorié ce matériel.

Commissaire-priseur ! disais-je en 1857 de M. Flaubert.

Commissaire-priseur ! écrivait Sainte-Beuve à propos de Salammbô.

Commissaire-priseur ! répétais-je hier.

Par moments je rendais hommage à cette minutie sérieuse, dramatique, solennelle, car M. Flaubert ne dit rien légèrement, oh non pas ! Et elle me rendait plus saillantes certaines pages heureuses, enfin prises dans le dedans des êtres.

Je voyais bien que les personnages réussis, ceux d'Arnoux et de Rosanette la lorette, qui d'ailleurs se ressemblent, étaient d'autant plus faciles à faire pour M. Flaubert, qu'ils manquent d'esprit et ne sont point neufs, non plus que ses bohèmes d'art et de politique, qui se ressemblent tous également.

Je voyais bien qu'il faisait allusion, par portraits, à quelques figures de ce temps-ci.

Je reconnaissais que les descriptions et les paysages avaient été faits à part pour être plaqués aux endroits qui les appelleraient, sauf à n'être point toujours rigoureusement ajustés.

Quelque chose encore me dérangeait. Pourquoi, me demandais-je, n'y a-t-il, dans ce livre, que Frédéric Moreau qui sente et serve de bobine à enrouler les paysages et vues d'intérieur, tandis que les autres êtres se bornent à gesticuler autour de lui, ou à l'ennuyer de leur chœur d'opinions politiques et artistiques ?

Ce Frédéric n'aurait-il pas remplacé un je primitif, un je flaubertien (bien que Moreau soit un vil égoïste), et le roman, traité de compendium de descriptions n'aurait-il point passé par deux formes, dont l'ancienne repousserait sous la nouvelle ?

Je reconnaissais que M. Flaubert, tourmenté par le désir de se varier lui-même, avait changé la notation de ses dialogues. Il donne aux théories des bohèmes d'art et de politique un échappement immodéré, et réduit le dialogue de sentiment. Il ne le suit plus tout au long comme dans Mme Bovary, il le rompt par des résumés ; supposez le morceau suivant, renouvelé très souvent :

- « Bonjour » ou de « bonsoir. »

Il avait un pantalon gris. Elle était prise d'une vague torpeur.

« Vous souffrez ? »

Elle ne souffrait pas. C'était du désir. Elle n'avait pas vu son mari depuis huit jours. Sa fille avait le matin renversé des confitures sur son tablier. Elle cherchait des prétextes et n'en trouvait pas.

Ses ongles roses polissaient ses bandeaux. Il remonta ses bretelles et tendit son pantalon.

« Je vous aime. »

Elle alla à la fenêtre. Dans la rue, en face, sur le trottoir, le portier prenait une prise de tabac. Les nuages étaient comme une masse de plomb.

Il la regarda. Ils se sentirent pleins de pudeurs sexuelles.

Le lendemain il arriva chez la Maréchale,

etc. -

Il ne met plus de dit-il, demanda-t-elle, comme au bon vieux temps.

J'ai remarqué aussi quelques mots bien lourds, comme ces pudeurs sexuelles : concupiscence trompée, un quadragénaire, un domestique mâle, désir de possession physique, atrophie sentimentale, courbature infinie, et d'autres.

Mais aussi j'étais certain que Frédéric plairait aux femmes et aux jeunes gens, parce qu'il achète sans cesse des potiches, des meubles, des tableaux, et prête de l'argent à tout le monde.

Quant à madame Arnoux, c'est une dame chargée de donner une leçon à Mme Bovary.

J'ai été bien frappé par les aventures d'une assiette jetée à la tête de quelqu'un : « Elle passa comme un éclair par-dessus la table, renversa deux bouteilles, démolit un compotier, et, se brisant contre le surtout en trois morceaux, frappa le ventre du vicomte. » (I, p. 389)

Comme tout le monde, comme les admirateurs, je conviens qu'il y a des morceaux bien faits et une excellente intention de reproduire la vie avec tous ses recoins.

L'auteur est un habile calculateur, il coordonne bien. Il amasse tout ce qui est connu, en fait d'éléments, de matériaux d'observation, les assemble, les cote, les numérote.

Il ne trouve pas, il ne pénètre pas ; sa façon de parler des choses et des gens a du montreur armé d'une baguette.

Son cercle d'observation est juste, mais sans imprévu, sans recherches. Et s'il a déshabillé un peu sa rhétorique, il ne l'a point rendue bonne fille du tout.

Le livre est sec, pesant, monotone, froidement papillotant, avec beaucoup d'adresse à écrire et à combiner.

Mais les scènes sont toujours de même coupe, la phrase de même travail et de même tournure dans toutes les situations ; la répétition est perpétuelle.

Les qualités de mode, les qualités qui passent y sont ; celles qui restent ne s'y voient guère : souplesse, gaieté, émotion, naïveté, ingéniosité, passion !

Madame Bovary, ce livre déjà si artificiel, si rhéteur, tout en contrastes méticuleusement dosés, est plein d'abandon et d'émotion comparativement à celui-ci.

Ainsi que je m'y attendais, M. Flaubert ne pouvait se varier, se développer, qu'en outrant, surmenant ses procédés. Ils ont crû en excroissances, la maladie est venue.

Je suis convaincu d'une chose, c'est que si M. Flaubert, au lieu d'avoir une douzaine de mille livres de rentes, n'en avait eu que sept, il n'aurait jamais pu écrire.

Maintenant, laissons les admirateurs s'extasier.

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


Mentions légales