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Jacques DURAND
La Parodie, 1re année, no 16, 15-20 décembre 1869

LA SEMAINE

Trois livres, un sanglot, un sourire : L'Éducation sentimentale, Nos Fils, Lettres de mon moulin : un Musard qui meurt, un César qui rit.

Les livres : trois catéchismes de jeunesse.

M. Gustave Flaubert a écrit le sien, brutal et sans foi. C'est un bouquet d'orties poudreuses et sèches, qui font saigner la peau, point le cœur.

Le livre de M. Alphonse Daudet a tout le parfum d'un bouquet de violettes qui s'est tiédi dans des mains blanches : le parfum d'une âme tendre - avec une petite odeur de fièvre comme il y en a dans les chambres d'enfant malade.

L'œuvre de M. Michelet sent l'encre, la bonne encre dont il reste des gouttes dans l'écritoire de Jean-Jacques : j'aurais préféré peut-être qu'il y eût un peu plus ce goût de terre et d'eau salée qui était dans ses derniers livres.

C'est l'enfant et le jeune homme qui tiennent maintenant la grande place dans les écrits.

Sur le sol que ne peut plus bêcher la béquille des vieux et qu'engraisse mal le fumier des cités mortes, une génération s'avance qui ne croit pas au passé et ne voit pas clair encore dans l'avenir.

Hésitants, les écrivains s'arrêtent.

Le monde contemporain n'a pas de phare et de boussole ! Pour éclairer son livre, l'écrivain, suivant qu'il s'appelle Flaubert, Michelet ou Daudet, allume le punch du lupanar, le quinquet de l'école, ou une chandelle rose dans un moulin.

Les hommes, depuis vingt ans, vont à l'aventure. C'est un tohu-bohu terrible de triomphes sans joie, de défaites sans bruit : l'individu ne s'appartient pas, en ce temps de chocs et de chaos.

Restent les souvenirs doux ou amers du printemps de la vie. C'est la consolation de retourner ainsi vers les jours perdus, où l'on avait le cerveau vierge et l'âme neuve.

Quelques-uns n'ont pas cette consolation : ils tombent à l'entrée du cirque.

L'autre matin on apporta à l'hôpital un garçon de vingt-deux ans, dont le médecin dit : « Dans huit jours, nous l'enterrerons. »

Je vins, la veille du huitième jour, je voulais le voir avant qu'il mourût, pour lui demander si c'était la misère qui l'avait mené là, et pour dénoncer tout haut ceux qui pouvant le secourir l'avait laissé misérable.

Quand j'arrivai, il était trop tard.

Je ne sais pas s'il faut faire honte à quelqu'un de ses souffrances et de sa mort. Monsieur Musard, vous qui donnez des cartes pour faire voir vos écuries, avez-vous détaché des râteliers deux chevaux noirs ferrés d'argent, pour traîner le corbillard où l'on a jeté votre neveu ?

Votre femme a-t-elle mis un crêpe noir à sa capote bleu de roi ?

Tous les neveux ne finissent pas à l'hôpital.

Celui-ci disparaît misérable et pleure sa dernière larme sur le coton de son drap d'hôpital : l'autre rit sur le velours d'un trône.

Il rit. Je n'oserais pas rire si je demeurais si près des Tuileries, dans une maison assez haute pour que son fils pût voir, d'un côté l'endroit où l'on guillotina le père, de l'autre, l'endroit où le fils mourut : je croirais entendre le cordonnier Simon qui jure ou Santerre qui crie : « Roulez, tambours ! »

[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2006.]

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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