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LA PALFERINE
La Parodie, du 15 au 20 décembre 1869

L'ÉDUCATION SENTIMENTALE DEVANT MESDAMES BOVARY ET SALAMMBÔ

Assises sur un sofa profond dans un pavillon aux couleurs claires, Mmes Bovary et Salammbô, les yeux légèrement cernés comme il convient, parcourent l'œuvre nouvelle de M. leur père, Gustave Flaubert.

Le pavillon est propice à ces lectures. Les murs disparaissent sous un revêtement de satin rose où sont brodés les principaux tableaux de la galerie secrète du Roi de Naples ; le plafond est peint de fleurs au milieu desquelles volent des cantharides et quelques phallus ailés. Du musc, de la myrrhe et de l'ambre gris fument dans un brûle-parfums d'un airain verdâtre portant, ciselés sur son ventre, les épisodes les plus saillants de l'Âne de Lucien.

Mme Bovary, en peignoir de cachemire blanc, entoure de son bras gauche la taille de Salammbô. Une jambe repliée sous elle, elle agite de temps à autre son pied resté libre chaussé encore de cette mignarde chaussure sans quartier qui n'y tient que par les orteils.

Salammbô porte sa tunique brodée de plumes d'oiseau et ses caleçons bleus ; à ses oreilles oscillent de lourds bijoux en or incrustés du Tau mystérieux en émeraude ; à ses chevilles sonnent les fragments de la chaînette d'or brisée par Mâtho. Sa ceinture en cuir d'hippopotame gît à ses pieds.

Les senteurs de Mme Bovary et de Salammbô circulent dans l'air comme un immense baiser épandu. Enfin on respire dans ce pavillon une ingénuité de corruption absolument louable.

MADAME BOVARY

Va, continue, Salammbô !... Jusqu'à présent, ça me paraît assez Berquin !

 

SALAMMBÔ, lisant.

« Rose Pompon, du reste, commençait à l'agacer fortement. Quelquefois elle disait du mal de l'amour, faisait sa dégoûtée, assurait que rien ne la fatiguait davantage, “ ça l'importunait ; le seul amant supportable à son avis était Abailard. ” Et un peu après elle lui sautait sur les genoux, lui baisait les lèvres, et le serrant avec emportement sur sa gorge tiède, à travers sa fine chemise, elle laissait tomber sa tête en arrière, et se secouant comme dans un spasme, elle s'écriait : “ Oh ! si ! va ! je t'aime ! c'est bon ! ” Anatole se laissait faire. Il rêvait en regardant les petits cheveux follets qui frisaient derrière sa nuque ; il la désirait ; il hésitait.

Puis il finissait toujours par prendre son chapeau et allait regarder les gravures à la montre de Goupil. »

 

MADAME BOVARY

Tiens !... voilà qui est singulier !... À la montre de Goupil ? Voyons, saute quelques pages !

SALAMMBÔ, lisant.

« Alors la Fercy lui prenant la main :

- C'est bien cela, n'est-ce pas ? On ne vous a pas ouvert.

- Non, répondit Anatole.

- Avez-vous regardé par le trou de la serrure ?

- Non.

- Hé bien ! c'était Auguste ?

- Comment, Auguste ?

- Oui, lui !... Ah ! le polisson ! le chien d'enfant !... Un garçon à qui j'ai acheté sa première culotte !... Et tout !... Faut-il être bête !... Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !... En ai-je payé des petits verres pour lui chez son marchand de vins et dans tout le quartier, que j'étais sa providence !... Et ça va coucher avec des gueuses comme ça !... Vous ne le croyez pas ?... je les ai vus entrer, moi !... Et elle, cette grande sale... Dire que c'est moi qui l'ai retirée de sa gargote et qui lui ai fait connaître un pair de France de mes amis !...Mais elle !... Mais ça roule avec tout le monde ! avec Pierre ! avec Paul ! avec Jacques ! et avec les frères, cousins et grands-oncles de Pierre, de Paul et de Jacques, et tous leurs amis encore, et les amis de leurs amis !... Ah ! malheur !... Ils sont propres, tous les deux !... Ca fait deux jolis cocos !... Un homme pour qui j'ai fait tous les sacrifices !... Mais zut ! Après tout, je m'en fiche ! »

MADAME BOVARY

Pardon !... Comment s'appelle donc cette personne qui couchait avec Pierre, et Paul, et Jacques, etc....

SALAMMBÔ

Rose Pompon.

MADAME BOVARY, rêveuse.

C'était une gaillarde !

 

SALAMMBÔ

Ici, il y a une grande description...

 

MADAME BOVARY

Saute, saute...

 

SALAMMBÔ, lisant.

« C'était la première fois que Madame Blancminet venait chez Anatole. Elle tournait vers lui ses beaux yeux noirs dont la sclérotique brillait et paraissait légèrement émue. De temps en temps elle passait sur ses longs bandeaux, qui semblaient faits d'un seul morceau, le bout de ses doigts. Toute sa robe de satin chantait à chacun de ses moindres mouvements.

Anatole n'osait lui adresser la parole, bien qu'il se sentît tout électrisé par cette chair féminine qui avait un parfum d'amour.

Voyant qu'il se taisait,

- Regardez donc !... lui dit-elle, je ne sais ce que j'ai là dans le cou !... je crois que c'est une bête à bon Dieu... je sens comme des petites pattes qui me chatouillent !

Anatole s'empressa de lui obéir... »

 

MADAME BOVARY

Pas mauvais !...

 

SALAMMBÔ

« Il inspecta consciencieusement ce cou voluptueux et gras, doux comme du velours neuf, et tirant un peu le col de madame Blancminet, il parcourut de l'œil la ligne de son dos, toute cette courbe harmonieusement serpentine, et il fut ébloui par la splendeur de cette peau brune qui sentait bon.

La bête à bon Dieu ne se trouvait pas.

- Je ne vois rien, dit-il

- Vraiment ? dit madame Blancminet... Il m'avait pourtant bien semblé... C'est que je me serai trompée...

Anatole remit ses mains dans ses poches. »

 

MADAME BOVARY

Comment !...

 

SALAMMBÔ

Ca me paraît aussi un peu fort, et certainement cet homme-là n'a pas dû connaître Mâtho !...

 

MADAME BOVARY

Enfin, continue...

 

SALAMMBÔ, lisant.

« Madame Blancminet s'aperçut alors que la porte était restée entrouverte :

- Prrr ! fit-elle... Il fait froid ici !... il vient un vent coulis par cette porte... Fermez-la donc !

Puis un peu après :

- Oh ! je ne suis pas venue pour partir tout de suite, allez !... D'abord je veux voir tout votre appartement !... Montrez-moi votre chambre à coucher, dites, vous serez bien gentil...

Alors Anatole lui offrant son bras, cérémonieusement, la conduisit à travers son salon, sa salle à manger et son cabinet de travail jusqu'à la chambre donnant sur un grand jardin qui la cachait à tous les regards. Quand il faisait du vent les branches des arbres les plus proches tapaient aux vitres.

Madame Blancminet s'assit sur le canapé et loua l'élasticité des ressorts.

Puis, montrant le lit :

- Êtes-vous bien couché au moins ?... Un bon lit est une chose bien importante dans une chambre de garçon.

Anatole souriait.

- Il faut, lui dit-il, pour que vous ayez tout vu, que je vous fasse visiter aussi le grenier... »

 

MADAME BOVARY

Ah ! c'est trop fort !

 

SALAMMBÔ

     Elle part d'un grand éclat de rire et en trépignant, elle fait sonner les bouts de la chaînette d'or rompue par Mâtho en des circonstances spéciales.

Par l'œil de Baalim, on n'a pas idée de ça à Carthage.

 

MADAME BOVARY

Allons ! va, continue... Peut-être bien qu'à la fin il se décidera...

 

SALAMMBÔ, lisant

« Quinze ans s'étaient écoulés depuis cette époque. »

Quinze ans !

« Un jour, à la tombée de la nuit, Anatole vit entrer chez lui madame Blancminet.

- Vous, s'écria-t-il, vous !

Elle se jeta dans ses bras et lui tendit ses lèvres rouges et sensuelles.

Il la baisa sur le front.

Madame Blancminet avait bien changé, mais elle n'avait rien perdu de son charme pénétrant et mystérieux. La maturité - elle touchait alors à sa trente-sixième année - lui avait apporté une plénitude qui avait quelque chose de l'épanouissement d'une fleur. Un rayonnement sortait de sa chair et enivrait les yeux et les sens.

- Oui, moi, reprit-elle au bout d'un instant... Moi, qui te reviens encore, libre, seule, veuve, toute à toi, plus à toi que jamais ! 

Et elle disait cela d'une voix vibrante, et Anatole sentait son haleine chaude et douce qui lui courait sur la joue.

Puis ils causèrent du passé, Anatole dans son fauteuil, elle à ses pieds, sur un tabouret, la tête sur ses genoux.

Elle avoua qu'elle souperait volontiers avec lui en cabinet particulier.

Il fit ce qu'elle voulait.

Quand ils rentrèrent, Mme Blancminet ôta son cachemire, et dégrafa le haut de sa robe :

- Tu permets ?... lui demanda-t-elle.

Puis elle voulut se coucher.

Anatole ne se déshabillait pas.

- Je suis un peu souffrant, dit-il, je vais demander au café, en bas, qu'on me monte du thé.

Une fois dans la rue, il se jeta dans un fiacre, se fit conduire à la gare du Havre, prit son billet pour le Havre même, et à peine arrivé dans cette ville, s'embarqua sur un vaisseau qui partait pour les Grandes Indes.

Mme Blancminet ne le revit jamais. »

 

MADAME BOVARY

Voyons, voyons ! Ce n'est pas possible !

 

SALAMMBÔ

C'est imprimé, mais je n'en reviens pas ?...

 

MADAME BOVARY

Mais c'est donc un niais, cet Anatole !

 

SALAMMBÔ

Par le saint Zaïmph de Tanit, j'en ai peur !

 

MADAME BOVARY

C'est un niais, je le jure !

 

SALAMMBÔ

Vive Mâtho !

 

MADAME BOVARY

Quelle huître !... Je crois, ma parole d'honneur, que même à moi, il ne m'aurait rien dit.

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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