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Henri LAVOIX
Journal Officiel, 23 décembre 1869

L'ÉDUCATION SENTIMENTALE
Histoire d'un jeune Homme

par gustave flaubert

Je veux tout d'abord, et d'un mot, dire mon sentiment sur le nouveau roman de M. Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale. Je n'aime pas le livre ; il a des partis pris de tout oser et de tout dire qui froissent mon goût littéraire et irritent mon esprit. Malgré tout le talent que je trouve dans cette dernière œuvre de l'auteur de Madame Bovary, certains passages du roman me reviennent en mémoire, et au souvenir de ces pages, je condamne l'ouvrage tout entier. Je suis injuste, je le sais, mais j'obéis malgré moi à cette mauvaise humeur qui me travaille, et je sens que mon jugement ne sera assaini que lorsque ces premières impressions se seront calmées par la critique.

Certes, je reconnais un maître dans M. Flaubert, mais un maître que je ne subis pas cette fois sans révolte. Comment ! cet esprit élevé, délicat à ses heures, cet observateur si profond, si vrai, n'a d'autre but que celui de me faire assister aux lâchetés et aux bassesses humaines ? C'est son droit, soit ; mais il en abuse. Quoi ! dans ce groupe de personnages à travers lequel passe lentement l'action dramatique, pas un brave cœur, pas un honnête homme qui repose de toutes ces vilenies ? Toujours et partout la monotonie de la médiocrité humaine dans les vertus et dans le vice ? Car notez que nous ne sommes plus maintenant aux grandes et fortes passions de Madame Bovary ; nous voilà bien loin de cette manière large et franche de l'auteur qui donnait à ses héros tant de puissance et tant de relief. Nous n'assistons plus aux grandes causes, pour ainsi dire, aux grands drames judiciaires de la passion : nous n'avons plus affaire qu'à ce menu peuple, cette plèbe insignifiante qui n'est bonne à traduire que devant la police correctionnelle du roman.

Ainsi l'a voulu M. Flaubert : il a rejeté volontairement de son tableau les physionomies morales par trop accentuées et dans le bien et dans le mal. Ni géants, ni pygmées, ni démons, ni anges : une humanité moyenne, le roman des médiocres. Demi-caractères de malhonnêtes gens, figures effacées de coquins ou de sots restés à moitié chemin, ou vice, ou niaiserie ; la menu monnaie de la bêtise, dira-t-on après tout. Assurément ; mais ils ont une physionomie banale, et c'est se donner une peine inutile que de les peindre au passage et dans la foule. Les voilà l'un après l'autre, avec leurs instincts communs, leurs vulgaires aspirations, et tout ce qui grouille d'infiniment mesquin au fond des âmes infiniment petites : orgueil du talent impuissant, basses et lâches envies, impudeur et impudence des honteuses ambitions ; mensonges de l'esprit, trahisons du cœur, spéculations de la camaraderie, placements usuraires d'amitié, désintéressements calculés, dévouements à gros revenus. M. Flaubert a parcouru ce cercle des mauvaises passions qui ont chacune leur type dans ce roman : et Sénécal, et Dussardier, et Pellerin le peintre, et Hussonnet le journaliste, et M. de Cisy, lâche et hypocrite, et Martinon, et Deslauriers, cet homme qui aime bien ses amis mais qui n'aime pas leurs succès, et les bohèmes de l'art et de la politique souffrant de leur impuissance du fond de leur obscurité, tous ces gens enfin qui ne s'élèvent que lorsque le niveau social s'abaisse. J'arrive à Arnoux, le marchand de tableaux, le fabricant de faïences, le protecteur des artistes dont il vit, l'homme qui fonde tant de journaux et tant d'industries, qui ruine sa maîtresse et qui ruine sa femme. Du moins, celui-là, s'il trahit ses amis à la journée et à l'heure, s'il est sans honneur et sans foi, il a le vice aimable. Ce que je dis là, du reste, c'est pour l'honneur de ce malhonnête homme. Tout ce groupe mériterait à peine de traverser la scène dans le drame. Figures de second plan : je ne dis pas non ; mais ces personnages se meuvent, s'agitent, se multiplient tellement, qu'on croirait qu'ils occupent à eux seuls le théâtre.

Et puis les premiers rôles sont-ils vraiment plus accentués que les comparses ? Qu'est-ce que Frédéric Moreau, le héros du roman ? Un bon jeune homme. Chérubin, mais Chérubin sans hardiesse, la conscience troublée de ses rêves d'amour ; Fortunio, mais Fortunio honteux de ses timidités, si bien qu'au milieu de ces hésitations perpétuelles nous n'avons ni l'un ni l'autre de ces deux personnages : Fortunio s'enfuit quand Chérubin se montre, et Chérubin se cache la figure quand Fortunio reparaît. Il faudrait se décider pourtant ; si l'éducation sentimentale a jeté Frédéric dans l'idéal des amours platoniques, qu'il y reste ; si les ardeurs de la vingt et unième année l'entraînent dans les jouissances des sens, qu'il fasse son métier de jeune homme ; l'un ou l'autre : mais qu'il prenne un parti.

Le voilà à dix-huit ans pris de passion subite pour Mme Arnoux, une belle et chaste créature, qui souffre de l'abandon de son mari et de l'indignité d'un pareil homme, et qui impose silence à son âme ouverte aux murmures d'amour de Frédéric. Frédéric ne devine rien de cette tendresse qui voudrait se cacher d'elle-même, et, désespéré, il se jette au hasard des passions qui s'offriront à lui : car faire un pas, ce garçon en est incapable, il faut qu'on vienne le chercher. Il faut qu'une enfant de quinze ans, Mlle Louise Roque, lui dise, par un beau soir de printemps, qu'elle l'aime. Il faut que Mlle Rosanette, - Dieu sait dans quel monde vit Mlle Rosanette ! - se jette à sa tête. Et encore n'est-il pas bien sûr du sens de cette manifestation. Ce n'est pas que Mlle Rosanette lui déplaise, non ; mais il hésite à se déclarer. « Je vous ai bien aimée, madame, disait un gentilhomme timide du siècle dernier à une beauté sur le retour. - Il fallait donc le dire, répondit la dame, vous m'auriez eue tout comme les autres. » Je dois l'avouer, mis en face de Rosanette, Frédéric finit par faire « tout comme les autres ». Mais ce ne sont là que des amours indignes, et Frédéric les subit en esclave, par faiblesse, disons mieux, par lâcheté. Une fois maîtresse de cet homme, cette créature insulte Mme Arnoux, et Frédéric, offensé de la sorte dans cette femme qu'il adore, ne chasse pas cette indigne fille ! Mais vraiment, qu'a-t-il donc au fond de l'âme ? Je ne puis accepter sa passion pour Mme Arnoux, puisque rien de tout ce qui touche au cœur de cette idole de sa vie ne le révolte. On l'humilie dans sa tendresse, on le meurtrit dans le bonheur le plus intime de sa pensée, et il reste impassible et comme indifférent à toutes ces grossièretés, à toutes ces profanations.

Et pourquoi ? Est-ce pour se venger des rigueurs de Mme Arnoux qu'il dégrade ainsi son âme ? De tels amours, nés d'un sentiment élevé, délicat, n'admettent pas de telles représailles. Je veux bien qu'ils n'emprisonnent pas dans la chasteté des héros de tendresse. Mais ils se font une place au cœur même du plus débauché ; là, ils s'isolent, et si on les sent vivre encore, c'est par le respect qu'ils commandent.

Frédéric, lui, sacrifie Mme Arnoux à la première venue. Il était l'amant de Rosanette, le voici l'amant de Mme Dambreuse. Passons Mme Dambreuse, c'est le vice pour le vice, l'art pour l'art ; le cynisme. M. Dambreuse vient de mourir ; le corps est là étendu sur un lit. Frédéric monte dans la chambre de Mme Dambreuse. Elle, qui vient de rendre les devoirs suprêmes au mourant, la voilà maintenant, au coin de la cheminée, debout.

Sans lui supposer de violents regrets, il (Frédéric), - c'est le roman qui parle, - la croyait un peu triste ; et, d'une voix dolente :
- « Tu souffres ? »
- « Moi ? Non, pas du tout. »
Comme elle se retournait, elle aperçut la robe, l'examina ; puis elle lui dit de ne pas se gêner.
- « Fume si tu veux ! Tu es chez moi ! »

Voilà la scène qui m'était restée en mémoire, celle qui troublait mon jugement et qui m'imposait à moi-même tant de restrictions sur ce roman, dans lequel j'aurais à louer, malgré tout ; mais j'avoue que je l'ai encore sur le cœur, cette scène, elle et bien d'autres du même genre. C'est raide, pour me servir d'une expression du jour, et cela est dit avec une impassibilité qui est une des forces de M. Flaubert, et que je voudrais pourtant bien lui voir disparaître à certains moments donnés.

La scène est vraie : la belle réponse ! tout est vrai ! mais tout n'est pas à dire ! et, en tout cas, je ne serais pas fâché, quand je m'emporte en face de certaines crudités de la vie, de voir l'auteur s'emporter avec moi.

Mais ce n'est pas le sujet de M. Flaubert : il est observateur avant tout ; peu lui importe votre sensation, il n'a qu'à vous traduire la réalité. Eh bien ! si devant un pareil mot Frédéric n'a pas fui à l'instant de cette maison, c'est que ce garçon est atteint d'atrophie morale, et je n'ai plus à m'intéresser à lui. Aussi bien en avait-il fait déjà d'autres avant d'en arriver là, et son amour pour Mme Arnoux qui, après tout, le rachetait de ses faiblesses, n'a plus rien qui me touche ; il ne mérite pas d'être aimé de cette femme. J'ajouterai même que ces quatre amours groupés autour de lui me paraissent absolument inadmissibles. L'homme que les femmes aiment est d'une toute autre trempe que Frédéric. Il n'a ni les hésitations, ni les timidités ; il ne subit pas l'amour, il l'impose.

Il me reste à parler de Mme Arnoux. Mme Arnoux est touchante et sincère : c'est une figure qui contraste absolument avec Mme Bovary ; elle a la pureté, cette pureté qui prend tant de charme et tant de force par la lutte même. Elle se défend de Frédéric, elle se défend d'elle avec un courage touchant, avec des délicatesses infinies. Mais par quelle cruelle et douloureuse scène ce roman la sépare à jamais de Frédéric ? Mme Arnoux a échappé par un miracle de stratégie féminine à cette passion qui la domine depuis tant d'années, elle s'est tue pendant toute sa jeunesse, mettant les deux mains sur ce cœur toujours prêt à parler, et auquel elle impose silence ; enfin l'âge est venu, le calme s'est fait au fond de cette âme, l'oubli peut-être. Elle arrive sans crainte chez Frédéric. Je cite le roman :

« Alors, Frédéric soupçonna Mme Arnoux d'être venue pour s'offrir ; et il était repris par une convoitise plus forte que jamais, furieuse, enragée. Cependant, il sentait quelque chose d'inexprimable, une répulsion, et comme l'effroi d'un inceste. Une autre crainte l'arrêta, celle d'en avoir dégoût plus tard. D'ailleurs, quel embarras ce serait ! - et tout à la fois par prudence et pour ne pas dégrader son idéal, il tourna sur ses talons et se mit à faire une cigarette. »

Ainsi meurt cet amour de Frédéric si longtemps rêvé. Amour vaguement défini, faux, impuissant et sur lequel le roman s'énerve. Il disparaît à la vue des premiers cheveux blancs de Mme Arnoux, mais il persiste dans l'âme de la pauvre femme. Je sais gré à M. Flaubert de cette conclusion.

Les personnages de ce roman, M. Flaubert, je le répète, les a voulus tels qu'ils sont, car, il faut bien le dire, il y a dans tous ces portraits une merveilleuse sûreté de main. Les physionomies sortent du tableau avec une grande vérité. Il y a des traits d'une touche exquise de justesse. Cet Arnoux, par exemple, est pris sur le vif : « Excellent d'ailleurs, il prodiguait les cigares, tutoyait les inconnus, s'enthousiasmait pour une œuvre  ou pour un homme, et, s'obstinant alors, ne regardait à rien, multipliait les courses, les correspondances, les réclames. Il se croyait fort honnête, et, dans son besoin d'expansion, racontait naïvement ses indélicatesses. »

Ce dernier trait est excellent, il est d'un moraliste. Et quelle figure que celle de Mme Vatnaz ? : « Elle était une de ces célibataires parisiennes qui, chaque soir, quand elles ont donné leurs leçons, ou tâché de vendre de petits dessins, de placer de pauvres manuscrits, rentrent chez elles avec de la crotte à leurs jupons, font leur dîner, le mangent toutes seules, puis, les pieds sur une chaufferette, à la lueur d'une lampe malpropre, rêvent un amour, une famille, un foyer, la fortune, tout ce qui leur manque. Aussi, comme beaucoup d'autres, avait-elle salué dans la Révolution l'avènement de la vengeance. »

Je pourrais citer bon nombre de passages de ce genre, car ce livre abonde en observations. À côté des scènes que je vous ai dites, il contient des pages les plus élevées, les plus touchantes. Je ne puis résister au plaisir de transcrire encore quelques lignes du roman : Mme Arnoux a consenti à un rendez-vous ; elle se prépare à quitter sa maison, à partir ; son fils est atteint du croup. C'est un petit chef-d'œuvre que cette scène de la maladie de l'enfant. L'enfant est sauvé ; Mme Arnoux revient à elle-même. « Tout à coup l'idée de Frédéric lui apparut d'une façon nette et inexorable. C'était un avertissement de la Providence. Mais le Seigneur, dans sa miséricorde, n'avait pas voulu la punir tout à fait ! Quelle expiation, plus tard, si elle persévérait dans cet amour ! Sans doute, on insulterait son fils à cause d'elle ; et Mme Arnoux l'aperçut jeune homme, blessé dans une rencontre, rapporté sur un brancard, mourant. D'un bond, elle se précipita sur la petite chaise ; et de toutes ses forces, lançant son âme dans les hauteurs, elle offrit à Dieu, comme un holocauste, le sacrifice de sa première passion, de sa seule faiblesse. »

Cette Mme Arnoux, car il faut toujours revenir à elle comme à une figure singulièrement sympathique, sauvera le roman. Et puis, il faut le reconnaître, la qualité de description, cette vérité de l'ensemble, cette exactitude du détail, n'ont jamais été poussés plus loin dans aucun ouvrage de M. Flaubert. Je recommande au lecteur un merveilleux paysage de la forêt de Fontainebleau ; c'est d'un grand peintre. M. Flaubert nous a raconté chemin faisant les journées de février 1848. Il nous a rejetés dans ce passé avec une puissance de vérité sous laquelle nous avons senti revivre nos impressions d'alors ; ces pages appartiennent moins au roman qu'à l'histoire.

En fin de compte, cet ouvrage aura subi bien des critiques, et moi-même je ne les ai pas épargnées à un homme dont je tiens le talent en très haute estime ; mais cette É ducation sentimentale n'en restera pas moins un livre qui s'impose et par l'autorité de l'écrivain et par la conscience de l'œuvre.

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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