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Jules LEVALLOIS
L'Opinion nationale, 2 2 novembre 1869

REVUE LITTÉRAIRE
L'Éducation sentimentale
par m. Gustave Flaubert

Les événements littéraires sont rares. On peut, je crois, sans exagération, qualifier ainsi la publication d'un ouvrage qui, déjà longtemps avant de paraître, excitait, piquait la curiosité générale. Cette curiosité, en ce moment, se trouve portée à son comble. - Quel est le sujet du roman de M. Flaubert ? Vaut-il Madame Bovary ? Le talent de l'auteur s'est-il modifié ? Vient-il de se montrer sous un jour nouveau ? - Telles sont les questions qui, de toutes parts, s'élèvent, se croisent, et auxquelles la critique, surtout dans la presse quotidienne, ne saurait se dispenser de répondre aussi promptement que possible. Son devoir est de courir au plus pressé.

On ne sera donc pas surpris, si nous ajournons la conclusion de notre étude sur les commentateurs et les modernes continuateurs de Lucrèce. Ce n'est, du reste, que partie remise. Les controverses philosophiques sont toujours de saison, et la moindre vertu de ceux qui s'y intéressent est une patience à toute épreuve. Il faut, au contraire, avec le grand public, profiter de l'instant où il a l'oreille ouverte, et bien ouverte, pour lui glisser, en même temps que les informations ardemment sollicitées, quelques bons conseils, quelques vérités utiles. Demain, peut-être, des préoccupations plus impérieuses l'empêcheront d'entendre.

En ouvrant le premier volume de L'Éducation sentimentale, je n'éprouvais, il convient de l'avouer, aucune appréhension, aucune inquiétude, quant au mérite de l'exécution littéraire. Pour moi, M. Gustave Flaubert est un des trois ou quatre écrivains de notre époque dont le talent est au-dessus de toute contestation. Il pourra sortir de sa plume des ouvrages conçus d'après un système d'esthétique ou de morale que je regarderai comme incomplet, comme inexact, mais il n'en sortira jamais rien de médiocre.

Lorsque le talent - ainsi que cela est arrivé à l'auteur de Madame Bovary - se produit à la lumière, à l'heure même où l'existence entre dans sa maturité puissante, où l'expérience rend irrésistible l'action de la force en s'y ajoutant et la redoublant, il n'est point exposé à ces variations, à ces défaillances qui suivent trop souvent les plus brillants débuts de jeunesse. Docile serviteur d'une pensée fortement arrêtée, il ne connaît ni les caprices, ni les trahisons.

Ma confiance, sous ce rapport, a été pleinement justifiée. Je ne dirai pas que L'Éducation sentimentale surpasse Madame Bovary, mais assurément elle l'égale au point de vue de la science, de la justesse et de l'intensité d'expression. Cet accord entre les sentiments et les sensations, entre les impressions physiques et les affections morales, qui donnait tant de charme au premier roman de M. Flaubert, est sévèrement observé et maintenu dans celui-ci.

Sauf en de très rares passages, la description minutieuse des détails n'y paraît point fatigante, n'y fait pas longueur, parce qu'elle est toujours amenée naturellement et motivée. Le même éloge s'applique à l'analyse, à la mise en jeu des nombreuses individualités qui peuplent ces deux volumes. Il n'y en a pas une qui soit factice ou parasite. Toutes se meuvent librement, aisément, se détachent avec vigueur et précision, sont à la fois consistantes et vivantes.

J'énumère les qualités, et n'en suis pas encore à discuter la conception qui a inspiré à l'auteur tel mode d'observation plutôt que tel autre. Je dois donc indiquer comme empreinte de vérité, de force, souvent de profondeur, un certain nombre de mots caractéristiques, placés par le romancier dans la bouche de ses personnages, et à l'aide desquels il nous les fait connaître sans analyses aucunes et sans phrases.

L'Éducation sentimentale est bourrée de mots, comme une pièce de M. Dumas fils. Il n'y a là rien que de légitime. Pourquoi l'art d'écrire n'aurait-il pas ses raccourcis comme la peinture ? Pourquoi perdre dix lignes en circonlocutions, quand une parole heureusement trouvée, nettement articulée, suffit. Les mots dans L'Éducation sentimentale sont si bien en situation, ils échappent si naïvement, si spontanément à ceux qui les disent, que la science consommée de l'auteur disparaît en quelque sorte sous la perfection du résultat et ne se sent qu'à la réflexion. Quelques-uns seront bientôt célèbres et courront tout Paris. J'en citerais volontiers deux ou trois, mais le journal n'a pas les franchises du livre, et puis, ce qui, dans une scène filée avec art semble simplement d'une vérité crue, risque, une fois hors de son cadre, de paraître cynique.

Je ne serais pas étonné du tout quand on adresserait ce reproche à M. Flaubert. Ce serait spécieux, mais absolument injuste. La crudité dans l'art n'est blâmable que lorsqu'on en fait son objectif et son but, lorsqu'on y rapporte tout avec une complaisance maladive et dépravée. Si l'on n'y voit qu'un accessoire dont l'emploi est indispensable pour accentuer une situation, pour dénoter certaines tendances, pour donner la mesure de l'immoralité ou du manque d'éducation de tel individu, on est parfaitement en droit de s'en servir et la morale n'a rien à voir dans une telle hardiesse qui, en définitive, doit tourner à son avantage.

Aussi, dans la prévision que la vivacité, la brutalité voulues de quelques paroles, de quelques situations, de quelques tableaux pourra soulever contre le procédé ou même contre les intentions de M. Flaubert des objections, des reproches de ce genre, je me hâte de déclarer qu'à mon avis, il n'a pas excédé son droit de romancier observateur et moraliste. « Ce livre s'adresse aux bons et non pas aux méchants » écrivait gaillardement Bettina Brentano. Cette épigraphe doit être sous-entendue en tête de tout livre où l'auteur a entrepris de peindre à fond et à nu la société de son temps.

En somme, et pour résumer mon impression avant d'aborder un autre ordre d'idées, L'Éducation sentimentale, au point de vue du talent et comme mérite d'exécution littéraire, est, avec Madame Bovary, ce que le roman d'analyse sociale et d'observation positive a produit de plus remarquable, de plus complet et de plus fort depuis la mort de Balzac.

L'idéal, un idéal humain et poétique à la fois, n'a pas cessé d'être magnifiquement représenté par George Sand et Victor Hugo. Les Misérables, les Travailleurs de la mer, l'Homme qui rit, la Mare au Diable, les Maîtres sonneurs, Monsieur Sylvestre ont dignement soutenu l'honneur et augmenté, si c'est possible, l'éclat du roman idéaliste. Il n'en est pas moins vrai de dire que depuis les Parents pauvres, aucune grande œuvre purement réaliste n'était venue solliciter et obtenir l'attention publique, quand parut Madame Bovary.

Les esprits déliés et pénétrants sentirent dès lors que Balzac avait un héritier. La chaîne se renouait. Madame Bovary donnait la main à la Muse du département, à Eugénie Grandet, à La Recherche de l'absolu. Elle reste avec Antoine Quérard et les Courbezon la plus belle étude de la vie de province en dehors de l'œuvre du maître. Mais les Scènes de la vie parisienne, qui oserait les reprendre juste au point où Balzac les avait abandonnées ? Qui se hasarderait à peindre ce nouveau tableau que sa main n'avait pas eu le temps d'ébaucher, l'écroulement d'une monarchie, la chute momentanée et la décomposition morale d'une classe, les fluctuations et les déchirements d'une société désemparée ?

Nos jeunes romanciers, exacts et consciencieux avant tout, se bornaient à peindre les mœurs actuelles, et l'on en était réduit, pour saisir un reflet de cette époque de transition, à consulter quelques pages agréables, mais bien superficielles, de Murger. Les Scènes de la vie de bohème nous faisaient seules entrevoir un infiniment petit coin de ce monde si confus, si mélangé. Pour essayer de combler cette lacune, il fallait avoir un grand sentiment de sa force, une résolution invincible, une très haute ambition littéraire. M. Gustave Flaubert réunissait toutes ces conditions. Il a tenté l'aventure, il a réussi. La solution de continuité a disparu, et les chapitres de notre histoire sociale intime qui menaçaient de rester en blanc, ont été traités de main de maître.

Toutefois, si M. Flaubert excelle à peindre le monde que Balzac vit se briser et sombrer en grande partie, s'il aime, comme l'auteur d'Un ménage de garçon à pousser ses analyses à outrance, s'il arrive sur la société qu'il étudie à peu près aux mêmes conclusions que lui, il s'en sépare et s'en distingue sur plus d'un point. Quelques-unes de ces différences sont très sensibles dans L'Éducation sentimentale. Dans l'œuvre du romancier contemporain vous chercheriez vainement ces couleurs fantasmagoriques, ce troublant et prestigieux tourbillon dont Balzac se plaît à entourer les personnages de ses romans, ne leur permettant de se mouvoir que dans cette étrange et séduisante atmosphère.

Chez M. Flaubert au contraire la lumière tombe impitoyablement, limpide, claire et crue sur tous les personnages et, ce qui est à remarquer, elle y tombe également. Dans L'Éducation sentimentale, il n'y a pas plus de dégradation de teintes, de clair-obscur, de nuances assorties, d'ombres ménagées que de magie, ou de prestige dans les rayons lumineux. Entre les personnages et nous, il n'existe pas même un voile de gaze, si léger qu'il puisse être. Nous pouvons les toucher du doigt si nous voulons ; ils sont à notre portée. Pas une minute d'éblouissement ou d'enivrement.

Chaque personnage, baignant en pleine lumière, se détache avec un extrême relief, mais comme entre les diverses individualités qui s'agitent dans ce roman il n'existe aucun classement, aucune hiérarchie ; comme elles sont placées sur le même plan, éclairées du même rayon, il est difficile d'accorder à celle-ci plus d'attention qu'à celle-là, de s'intéresser plus vivement à l'une ou à l'autre, d'avoir une préférence, une prédilection, de se passionner. C'est précisément ce que l'auteur a voulu. Son but n'est pas de vous raconter une histoire, une fable plus ou moins amusante, émouvante, dramatique. Il vise à toute autre chose. Il désire vous faire voir, sentir, toucher les dessous, les rouages, les coulisses d'une société, et même, qui sait ! ce qu'il appellerait au besoin, sans se gêner le moins du monde, les ficelles de l'âme humaine.

On conçoit que sous l'empire d'une telle pensée il se soit peu préoccupé de la composition proprement dite. Entendons-nous bien là-dessus. L'Éducation sentimentale est un roman fortement composé, si ce mot signifie que pas une parole, pas une ligne, pas une virgule ne sont mises au hasard, que, pris un à un, ces détails, dont la multitude nous déconcerte, ont été pesés, calculés, distribués selon une économie savante et avec un art infini, qu'enfin ce désordre apparent dissimule une secrète unité de dessein et nous pousse à notre insu dans une certaine direction, vers une solution inéluctable. Oui, en ce sens, j'en conviens, la composition de L'Éducation sentimentale est irréprochablement correcte.

Mais on peut encore attacher à ce mot une autre signification. On peut, par composition, entendre dans une œuvre  l'établissement d'une unité visible, dominante, qui relie et coordonne les détails, dispose entre eux des distances, des degrés, étage ces perspectives, jette de l'intérêt sur l'ensemble et lui communique le mouvement. D'après cette dernière interprétation, il y a dans le roman de M. Flaubert absence totale de composition.

Les deux méthodes se peuvent défendre, et je ne juge pas ici. Balzac se prononce pour l'unité à la mode française. Il complique l'observation d'événements et de péripéties. M. Flaubert se rapproche des romanciers anglais, surtout de Thackeray. Il existe même comme méthode des analogies frappantes entre L'Éducation sentimentale et l'Histoire de Pendennis. Je conçois fort bien ce procédé et j'approuve le romancier français de vouloir mêler à son vrai le moins de faux possible. Mais j'ai tenu à l'expliquer pour mettre en garde contre un désappointement inévitable ceux qui cherchent avant tout, dans un roman, les combinaisons dramatiques, les aventures, le mystère. L'Éducation sentimentale ne plaira guère, je le crains, aux admirateurs de Monsieur Lecoq.

Ce manque d'unité, cette extrême dispersion ne laisse pas d'avoir ses inconvénients. J'en aperçois un tout d'abord. Avec la meilleure volonté du monde, il m'est impossible de donner à mes lecteurs la moindre idée de ce roman. Le Père Goriot, César Birotteau, Mauprat, se peuvent raconter en dix lignes, mais L'Éducation sentimentale ne se prête pas plus à une narration succincte que Gil Blas ou, dans un ordre plus élevé, Wilhelm Meister.

Quand j'aurai dit qu'en 1840, un jeune homme de Nogent-sur-Seine, M. Frédéric Moreau, s'éprend d'une femme mariée, Mme Arnoux, puis, rebuté par les rigueurs de cette dame, vit maritalement avec une lorette, manque d'épouser par intérêt la veuve d'un banquier, dépense son argent le plus inutilement du monde, use, dessèche son cœur en des convoitises aussi âpres que vaines, et finalement végète au coin de son feu en petit bourgeois, mécontent d'avoir raté sa vie, je n'aurai donné à personne une idée même approchante de ce que c'est que L'Éducation sentimentale, et, pour avoir voulu à toute force raconter l'action, j'aurai presque calomnié un très beau livre. On me permettra donc de ne pas aller plus loin dans cette voie-là.

Mais le titre au moins, va-t-on me crier, ce titre irritant, provocant, énigmatique ! Que signifie-t-il ? Expliquez-nous le. - Oh ! le titre, c'est la première et la plus grosse ironie d'une œuvre essentiellement ironique. Mais ceci vaut la peine d'être étudié de plus près.

L'intérêt de ce livre - car il est fort attachant et captivant, malgré la ténuité, l'insignifiance de l'action principale, - tient à ce qu'on ne s'écarte pas un instant du vivant et du réel. Vérité dans la peinture du monde extérieur, dans le langage et la conduite des personnages, dans l'analyse de leurs sentiments, il n'en faut pas plus pour retenir, enchaîner l'attention. C'est assurément le plus grand éloge qu'on puisse faire du procédé de l'auteur, de sa méthode comme artiste. Il y a néanmoins, au milieu et en dépit de cette vérité continue, quelque chose qui m'inquiète et sur quoi je voudrais avoir le cœur net.

Le vrai moral - celui en somme qui nous importe le plus à connaître - se détermine moins par la constatation exacte de nos actions mêmes que par la pénétration et l'évaluation du mobile qui les a inspirées. L'homme est tout entier dans ses intentions. C'est là qu'il faut le prendre, le voir et le juger. M. Flaubert est trop bon psychologue pour avoir manqué à cette règle, mais ce qui m'étonne c'est que, sauf chez deux personnages, Mme Arnoux et Dussardier, il n'ait jamais rencontré qu'un seul mobile, l'intérêt.

La passion chez Frédéric Moreau n'est que de l'intérêt et du moins noble, tranchons le mot, du désir pur et simple. Le républicanisme chez Sénécal n'est que de la convoitise et de l'envie. M. Dambreuse est conservateur par cupidité, Martinon par bassesse. Toujours l'intérêt, rien que l'intérêt. Vient-il à être contrarié, il se tourne en méchanceté féroce. Se brise-t-il contre une impossibilité relative, il apparaît dans tout le grotesque et le désarroi de son ridicule.

Je sais que l'époque où se passe le roman de M. Flaubert n'a pas laissé de bons souvenirs, et qu'en effet l'intérêt y exerçait une domination quasi absolue. La jeunesse elle-même était loin d'en être exempte. Un esprit fin, qui n'a pas échappé pour sa part aux travers et à quelques-uns des vices de ce temps, mais qui s'en était assez dégagé pour jeter sur le passé le coup d'œil froid et perçant du moraliste, de l'historien, Charles Baudelaire a écrit :

Rappelons-nous les dernières années de la monarchie. Qu'il serait curieux de raconter dans un livre impartial les sentiments, les doctrines, la vie extérieure, la vie intime, les modes et les mœurs de la jeunesse sous le règne de Louis-Philippe ! L'esprit seul était surexcité, le cœur n'avait aucune part dans le mouvement... 

Ce témoignage d'un observateur dilettante, naturellement porté vers une indifférence indulgente, s'accorde parfaitement avec le jugement implacablement sévère de M. Gustave Flaubert.

N'est-ce pas juger une époque et de la façon la plus terrible que de nous la montrer exclusivement livrée aux plus basses passions, aux plus mesquines convoitises !

Ce n'est certes pas moi qui m'inscrirais en faux contre ce tableau des dernières années d'un règne dont la corruption excessive a préparé l'énervement actuel. Pourtant, même sous Louis-Philippe, il y avait des honnêtes gens, et je regrette qu'ils soient par trop absents d'une composition qui, comme L'Éducation sentimentale, côtoie l'histoire et servira peut-être un jour à la compléter ou à la rectifier.

Il y avait aussi à cette époque, à côté de ce qui tombait de décrépitude et de pourriture, des forces généreuses, des éléments rénovateurs qui s'agitaient, se lançaient dans la lutte et qui, en dépit de circonstances de fer, ont rendu plus d'un service.

Ces éléments, M. Flaubert ne les a pas tout à fait négligés ; ces forces n'ont point complètement échappé à son regard, mais à aucun degré il n'en a compris la valeur, il n'a pas cru un seul instant à leur efficacité possible. Libéraux, républicains, socialistes figurent dans ce livre au même titre que les légitimistes, les orléanistes, les conservateurs de tout bord et de tout rang, ils sont passés au même crible, flagellés avec la même ironie méprisante.

Évidemment aux yeux de l'auteur les uns ne sont ni plus intéressants, ni plus méritants que les autres. Ils se valent tous et, selon lui, nous n'avons pas beaucoup plus à espérer des conservateurs que des socialistes.

C'est, j'en conviens, de l'impartialité. Je me plains seulement qu'elle soit excessive. Ce n'est pas parce que j'appartiens à la démocratie, assez maltraitée dans L'Éducation sentimentale, que j'élève cette réclamation. Orléaniste, conservateur à un titre quelconque, je me plaindrais de même. Je n'admets pas, au point de vue de la vérité historique, qu'il soit possible et légitime de tenir si rigoureusement égaux les plateaux de la balance. Je voudrais plus ou moins.

Nous arrivons ici à rencontrer le fond de la pensée de l'auteur. La vérité historique se subordonne, dans son esprit, à une conception mûrement réfléchie, très arrêtée, de la nature humaine, de la destinée terrestre.

Ce qui frappe le plus M. Flaubert dans le spectacle de la vie générale, c'est moins encore la cupidité de l'homme avec les vices et les désordres qu'elle engendre, que notre radicale impuissance à modifier les êtres et les choses d'une manière durable au gré de nos désirs.

La conclusion désespérante et désespérée de son livre est tout l'opposé de celle du Second Faust : « Tu as agi, et à cause de cela même, tu seras sauvé. » C'est sur cette parole de justice et de rédemption que se clôt l'œuvre  de Gœthe. « À quoi bon agir ? - À quoi bon aimer ? - À quoi bon vivre ? - Cela ne mène à rien. » Telle est l'impression sous laquelle nous laisse M. Gustave Flaubert.

On comprend maintenant l'ironie du titre. Par éducation sentimentale, il faut selon l'écrivain, entendre l'éducation qui conduit à nier la légitimité, la réalité même du sentiment dans ce qu'il a de fécond, de pur et d'élevé. On pourrait, je crois, sans remonter aux principes, sans se perdre dans les nuages, combattre M. Flaubert sur son propre terrain.

Si l'on instituait une discussion en règle à propos de quelques-uns des principaux personnages, il serait peut-être moins difficile que ne le pense l'éminent romancier d'établir qu'en plus d'une circonstance et par un entraînement involontaire, il a exagéré le rôle de la fatalité. J'essaierai peut-être cette étude, et très probablement ce trop court article n'est pas mon dernier mot sur L'Éducation sentimentale.

Aujourd'hui, j'ai voulu, en rendant hommage à l'éclatante supériorité du mérite littéraire, signaler avec une égale franchise les dangers d'une conception ironique et négative. Pourquoi dans cette composition si vaste, si complète, n'y a-t-il pas une place, un refuge pour l'espérance ?

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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