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Camille PELLETAN
Le Rappel, 7 février 1870

L'ÉDUCATION SENTIMENTALE
par Gustave Flaubert

I

L'apparition d'un roman de M. Flaubert ne peut pas ne pas être un événement littéraire. Son immense talent, l'influence qu'il a exercée, le petit nombre de ses productions, sa conscience d'artiste, qui ne lui laisse livrer que les œuvres longtemps méditées et travaillées, commandent forcément l'attention, et je ne crois pas que personne ait ouvert froidement son nouveau volume.

L'idée première du roman était neuve et grande : au lieu de charpenter une action plus ou moins ingénieuse, couper dix ou vingt ans dans un ensemble d'existences réelles, prendre tout un groupe d'hommes à vingt ans, avec toutes leurs ambitions, et les laisser à quarante avec toutes leurs déceptions ; c'était élargir doublement le roman : au lieu de le restreindre à une intrigue, on lui donnait la complexité de la réalité ; au lieu de le borner à un certain nombre de personnages, on prenait pour héros toute une génération ; chaque mouvement de cette période s'incarnait dans un type ; et les grands événements de l'époque servaient de fond au récit.

Naturellement l'amour devait tenir une grande place dans cette histoire. Le héros principal n'est qu'un amoureux. Nous le montrer apprenant la femme à travers des insuccès et des dégoûts sans nombre, jusqu'à ce qu'il arrive à l'âge mûr, à l'indifférence et au dégoût définitif, tel est le principal sujet du volume ; d'où le titre : L'Éducation sentimentale.

On voit ce qu'un pareil sujet doit devenir entre les mains d'un impitoyable observateur, qui expose, avec une froideur absolue, toutes les misères, toutes les hontes et toutes les déceptions.

Ce qui domine dans le roman, ce qui frappe d'abord dans le héros, Frédéric, c'est la maladie du siècle, dépouillée, il est vrai, de sa grandeur et de sa poésie. Nature sans ressort, incapable d'une décision, ses plus grands efforts aboutissent à des velléités, son existence flottante n'est pleine que de rêves vagues dont l'objet change sans cesse : des aspirations qui se contrarient le font tourner à chaque instant, des convoitises, qui n'aboutissent à aucun désir précis, l'ébranlent sans le mouvoir ; et sa volonté, dans ses plus grands essors, retombe au bout d'un instant, épuisée. Ballotté dans le vague de ses ambitions, il y perd forcément de vue la règle morale ; il commet à chaque instant des actes monstrueux, avec inconscience, par impuissance et par gaucherie. Son histoire n'est qu'une série d'élans vers les mille choses qui l'attirent - élans sans suite, brisés avant qu'ils l'aient porté à leur but. Soit malheur, soit hésitation, il échoue toujours ; et son existence se débat dans un brouillard, sans rien de précis, jusqu'à ce qu'à la fin, il en vienne à ne plus même désirer.

Il y avait à dégager le drame qui ressort de ces existences modernes où il y a plus de songes que d'actions, et plus de velléités que de songes ; aussi tous participent un peu de cette vie décousue où le rêve ne va jamais jusqu'à l'idéal, ni le désir jusqu'à la volonté. Tous, après des  pointes poussées sans ordre dans divers sens, en arrivent à la misère, ou à la médiocrité, ou à la honte. Frédéric poursuit l'amour : après avoir, par ses timidités, ses hésitations, les contre-temps et les alternatives de la passion et de [ sic ] dégoût, flotté sans résultat entre trois femmes qu'il convoite à la fois, par boutades, il reconnaît, à moitié ruiné, que sa vie est gâchée, et il finit dans la peau d'un petit rentier. Arnoux, - une des belles créations de M. Flaubert, - le spéculateur infatigable, une de ces activités remuantes que les affaires, la débauche, la vie de famille et l'autre réunies ne peuvent fatiguer, un admirable dupeur doublé d'un bon garçon bête, - que tout le monde tutoie, qui vole tout le monde, dont tout le monde a besoin, et que tout le monde méprise, finit, après avoir fait le commerce des tableaux, dirigé un journal, fondé des industries, spéculé sur tout, par se ruiner et s'embarquer pour l'Amérique, son seul refuge contre les créanciers. L'ambitieux Deslauriers, l'avocat sec comme un article du code, raide comme un syllogisme, l'envieux râpé, être inélégant, venu de sa province avec un féroce appétit de succès, aboutit, après avoir essayé tout, une étude d'avoué, l'agrégation,  le préfectorat, l'Algérie, l'Orient, à une maigre place d'employé dans une administration. Le peintre Pellerin, après avoir jeté à tous les vents ses théories changeantes et avoir poursuivi ses amis de l'expression prolixe de ses engouements, se fait photographe ; et l'on retrouve le républicain Sénécal, déporté en juin, agent de police du Deux-Décembre !

En somme, qui voit-on réussir ? Deux hommes seulement : l'un, type parfait de magistrat, stupide, fat, lourd, correct, prêt à toutes les immoralités, arrive au Sénat ; l'autre, littérateur bohême, petit éreinteur de petits journaux, parvient à une place considérable, où il a sous sa dépendance la presse et le théâtre.

Les types de femmes, observés avec la même force, créés avec la même rigueur, ne sont pas faits pour nous consoler. C'est la courtisane avec son implacable stupidité, la femme du grand monde, avec sa sèche et cruelle corruption. On trouve à la fin deux figures sympathiques : une jeune fille nerveuse et amoureuse, mais elle se fait enlever par un chanteur ; une femme honnête - un peu niaise ; mais elle frise à chaque instant la chute, et après l'avoir évitée tant que dure sa jeunesse, elle revient, vieille, en cheveux blancs, faire une visite bien équivoque à un ancien adorateur, qui la laisse partir avec dégoût.

Et après avoir vu défiler ces personnages plus ou moins corrompus, et quand l'auteur est allé sans pitié saisir avec le scalpel, au fond des cerveaux, les plus fugitives arrière-pensées honteuses qui s'y cachent ; - quand il a déroulé la série de ces existences stériles, qui presque toutes aboutissent à l'insuccès, le lecteur se trouve amené logiquement, à la monstrueuse conclusion du roman.

II

Au premier moment, on est saisi par ce récit d'événements épars, puissamment liés cependant, - par ces types créés avec une force étonnante - par cette reproduction prodigieuse du réel. On voit, ensuite, des objections nombreuses ; on fait des réserves capitales. Avant de les exprimer, relevons, dans ce tableau évidemment vrai par beaucoup de côtés, des détails qui nous intéressent. Ce roman est en quelque sorte un livre d'histoire sur une période du dix-neuvième siècle, sur la période dont nous liquidons actuellement l'arriéré, et par là il a droit à notre attention.

L'auteur nous introduit par instants dans le monde des hauts fonctionnaires de Louis Philippe. Il nous montre ce luxe coûteux et bête, ce monde fermé à toutes les idées, qui va s'ennuyer solennellement à ses fêtes glacées, la méfiance contre tout ce qui est l'avenir, l'égoïsme de la jouissance, l'impénétrable dureté de ces vieux crânes chauves. Il était impossible de mieux peindre cette race haïssable, mais éternelle, du bourgeois très riche, grand personnage, qui a gouverné sous Louis Philippe, et qui gouverne encore aujourd'hui, - après avoir passé par la rue de Poitiers, entre ces deux règnes.

On le voit, après Février, pris de lâche terreur, jouer un amour extraordinaire pour la République, qu'il va égorger, la peur passée ; on le voit, un instant après, propager toutes les calomnies qui courent contre les hommes alors au pouvoir, et hurler, au milieu de son luxe volé, contre les dilapidations de ces hommes qui sont tous sortis pauvres de leurs fonctions ; on assiste, après Juin, au déchaînement de la bourgeoisie, jusque-là tremblante ; on aperçoit, derrière les Républicains qui voulaient sauver la République, toute une armée féroce qui voulait sauver la caisse ; on entrevoit ce funeste malentendu, exploité des deux côtés par des ennemis, et qui a permis le crime de 51 ; on a sous les yeux ces gardes nationaux jetant les insurgés dans un caveau infect, sous la terrasse des Tuileries, et repoussant à coups de baïonnette, à coups de fusil même, ceux qui viennent à la grille demander du pain : ce lugubre et hideux spectacle se déroule devant vous ; et l'auteur n'est pas un républicain, un adversaire de ces hommes qu'il peint : c'est un artiste, impartial jusqu'à l'insensibilité, n'ayant d'autre souci que d'être vrai ; c'est en quelque sorte une photographie qu'on a sous les yeux.

Et quand on arrive au Deux-Décembre, on ne peut s'empêcher de penser à cette génération sans caractère, sans idéal, sans volonté, sans moralité, que l'auteur vous a montrée : on voit alors comment cette chose invraisemblable, - le silence devant une violation avouée de tous les droits, - a été possible en France ; on a pu juger ceux qui nous ont laissé leurs fautes à racheter, et l'œuvre qu'ils ont légué faire à détruire [ sic ].

III

Venons maintenant aux objections.

Nous ne reprocherons pas à M. Flaubert l'absence de lignes générales dans l'action : c'est la donnée même de l'œuvre. Que l'intrigue soit brisée, reprise, coupée en courts fragments, - c'est la vie habituelle d'abord, - c'était ensuite la conséquence forcée des caractères hésitants et impuissants qui sont peints ici. Nous ne lui reprocherons pas non plus des procédés de description perpétuelle, ils sont sous sa main d'un grand effet : le décor, mis toujours derrière le personnage, précise l'action et force le lecteur à la vivre. J'ai dit le décor. Rien n'est pourtant plus réel que ce paysage de campagne et de ville qu'on aperçoit à chaque instant derrière les héros. D'ailleurs, l'admirable description de Fontainebleau ferait pardonner toutes les autres, si elles étaient à pardonner.

Mais il y a une critique que tout le monde a faite à L'Éducation sentimentale, et qu'on ne peut s'empêcher de trouver juste. Tous ces personnages qu'il nous présente sont des êtres ternes et médiocres ; et sur ce grand théâtre de Paris, il semble n'avoir vu que les comparses. Caractères, intelligences, tout y est petit. Dans cette vie fiévreuse de la capitale, ils ont conservé la mesquinerie de la province ; ils sont laids, mais d'une laideur atone et sans intérêt. Jetés dans tous ces mouvements, dans cette révolution, on croit qu'ils vont coudoyer quelques êtres plus grands et qu'on verra passer, au second plan au moins, une figure plus puissante, fût-ce pour le mal. C'est une erreur. On est maintenu jusqu'à la fin dans ce milieu lilliputien et l'attention se fatigue d'être sans cesse attachée à ces personnages vulgaires et gris.

Comme artiste, nous n'en voyons qu'un, celui qui se fera photographe ; comme politique, nous ne trouvons personne en dehors du politique de café, fantoche imbécile, et du futur mouchard. Quel beau type à faire que celui de la femme de lettres ! Personne plus que M. Flaubert n'en était capable ; il a choisi celle qui est en même temps revendeuse à la toilette. Et cela est d'autant plus invraisemblable que ses héros sont mêlés à tous les mondes, qu'ils jouent presque un rôle, et qu'on ne peut pas admettre qu'aucun d'eux ne sorte de cette petite ville de province que M. Flaubert a transporté dans Paris. De là plusieurs conséquences. Défaut d'intérêt, - car les êtres que nous suivons pendant vingt ans n'ont rien d'intéressant : ils sont choisis parmi ceux sur lesquels on n'aurait jamais l'idée d'attacher son regard ; chacun n'est qu'une réduction d'un type plus fort, et les yeux se lassent d'être fixés sur ces types effacés. - Défaut de vérité, car le milieu dans lequel nous vivons est autre, et le mouvement moderne devient inexplicable s'il n'a que des hommes semblables pour le diriger. - Défaut de portée de la désolante conclusion qui termine le roman : ces êtres-là sont fruits secs de naissance. Ils perdent leurs espérances, que voulez-vous que cela me fasse ? Ils échouent : ils devaient échouer. Il ne peut y avoir de place pour ces ambitieux médiocres, ni de lumière pour ces natures ternes.

Non seulement les personnages sont faux à force de vulgarité, mais il leur manque aussi l'atmosphère dans laquelle ils doivent vivre. Dans ce grand centre de travail, de révolution, de débauche et de rêve, les idées, les aspirations se répandent dans l'air ambiant et le pénètrent de leurs émanations. On respire malgré soi à pleins poumons les théories, les plaisirs, les désirs de Paris, sa vie prodigieusement active, un peu maladive et factice. Voilà ce qu'on ne sent pas dans le roman de M. Flaubert. Ses personnages se meuvent dans le vide ; la lumière tombe sur eux d'aplomb, sans friser une couche d'air autour d'eux. Dans cette action bruyante et fourmillante, on sent qu'il manque quelque chose, et on a, on ne sait pourquoi, l'impression du désert. Toutes ces figures remuent, elles ne respirent pas.

Voilà bien les gens qui vivent de l'idée, artistes, politiques. Mais où sont ces grands courants qui entraînent à de certains moments toutes les pensées vers une forme quelconque du beau ou de la société ? Je voudrais en sentir l'impulsion. Il y a, dans les moments les plus calmes, un mouvement d'idée qui incline tous les esprits, comme il y a toujours sous les nuages une brise si légère qu'elle soit, qui courbe les brins d'herbe et met un frisson dans le feuillage. Or, dans le roman de M. Flaubert, je vois bien bouger le feuillage, les brins d'herbe se pencher ; mais j'ai beau faire, tout est mort et immobile sous le ciel, et je ne sens pas le moindre souffle.

Voilà maintenant la vie des plaisirs. Soupers, courses, bals équivoques, rien n'y manque. Mais le fourmillement de la foule, la splendeur du luxe, la prodigalité insoucieuse, l'éclat des lumières, le mouvement et le rythme des robes flottantes, l'atmosphère où nage un brouillard de poudre de riz, où passent les cadences joyeuses, l'ivresse de la vie à grandes guides, l'air chargé de parfums dont tant de cerveaux furent grisés, le tourbillon dans lequel toute une jeunesse, brusquement affolée, fut saisie, emportée, - tout cela où est-ce ? On dirait, en voyant la foule qu'il nous montre grouillante dans ce monde joyeux, des mannequins dont on a graissé les ressorts et ouaté les membres, tant il y a un grand silence sur leur cohue ! En vérité, devant ces fêtes lugubres, le vice est, je ne dis pas sans excuse, mais sans explication.

Ceci est plus grave encore quand il s'agit de l'histoire de la République. Sans avoir vu 48, nous avons assisté à des émotions populaires, nous sommes dans un moment où on les sent autour de soi : il y a quelques jours à peine, nous avons vu la Marseillaise planer sur la foule frémissante, et le ciel en est resté chargé.

Les événements qui font ces grands mouvements du peuple, laissent, comme un orage, l'air imprégné d'une électricité diffuse, qui trouble toutes les têtes, et fait vibrer tous les nerfs. Avant même qu'on sente l'odeur de la poudre, on sent l'odeur de la Révolution ; et, le vent étant complice, on devient émeutier en l'aspirant. Au fond de la rue la plus muette, la plus éloignée du combat, il y a de la révolte éparse dans l'air. La brise apporte des bouffées d'héroïsme et charrie des étincelles qui, tombant sur le plus lâche, l'embrasent et le transfigurent. Une ivresse étrange saisit tout le monde. Les cœurs, allumés par la lutte, raidis par l'acharnement, tout à coup se fondent en attendrissements, en effusions de fraternité. Quel magnifique vertige saisit les masses ? Quelle rosée tombée brusquement, amène cette formidable éclosion de sentiments inconnus ?

Quelle force fait que ces hommes, vulgaires et mesquins hier, transportés aujourd'hui en pleine épopée, se sentent grandis à l'échelle des choses immenses qu'ils accomplissent ? Par quelle loi l'âme de la foule, flottant au-dessus d'elle, fond-elle en un vaste concert les volontés isolées ? On ne sait, mais cela est, et cela manque encore au roman de M. Flaubert. Toute sa multitude gesticule, crie, ondoie sous le regard. Il ne lui manque que le mobile, la bonne électricité de l'émeute, le saint enthousiasme de la révolte.

Devant le récit de M. Flaubert, nous nous rappelions forcément la barricade des Misérables ; ce récit sublime qu'on voudrait relire avant de marcher au feu, et nous nous en sentions bien loin, trop loin ! En lisant ces lignes :

« Frédéric, pris entre deux foules profondes, ne bougeait pas, fasciné d'ailleurs et s'amusant extrêmement. Les blessés, les morts étendus n'avaient pas l'air de vrais blessés, de vrais morts. Il lui semblait assister à un spectacle. »

IV

En somme, ce qui manque au roman de M. Flaubert, où tant de qualités magistrales se déploient, c'est l'amour de l'auteur pour sa création. On dirait que M. Flaubert s'y est ennuyé le premier. Il semble qu'il a obéi à contre-cœur, aux nécessités de sa renommée, qui l'obligeait à faire un chef-d'œuvre, et à sa puissante intelligence qui lui en donnait les moyens. Dans le parti pris de cette œuvre, si forte d'ailleurs, il y a comme une lassitude et un dégoût. Cela se sent dans les plus petites choses. Les littérateurs qui font beaucoup de descriptions, d'habitude, en traitant le détail, laissent voir qu'ils en ont l'amour, que cela les a amusés. C'est sensible surtout chez MM. de Goncourt, si voisins de l'auteur de L'Éducation sentimentale. Il en est tout autrement de M. Flaubert. Les détails plastiques ressortent avec un relief étonnant, une surprenante couleur, une réalité puissante, mais sans charme, comme si le peintre ne les avait indiqués que par conscience ou système.

L'ensemble du roman suggère encore une autre réflexion plus importante pour nous. M. Flaubert a peint sa génération ; et quand il en est venu à conclure, il a conclu comme l'on sait. Les derniers mots du livre sont en quelque sorte la démission des hommes qui ont vécu sous l'empire : dégoût de tout, impuissance à tout, voilà à quoi ils aboutissent. D'autres hommes arrivent aujourd'hui, qui naissaient à l'époque où se passe L'Éducation sentimentale : leur heure est venue ; sauf quelques glorieuses exceptions, leurs aînés leur laissent la place.

C'est à eux d'agir.

[Document saisi par Joëlle Robert.]


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