ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Armand de PONTMARTIN
Gazette de France, 12 décembre 1869

XIX
M. Gustave Flaubert
[L’Éducation sentimentale]

On m’assure que ce gros roman réussit très peu : je n’en suis pas surpris, si je le juge d’après mes impressions personnelles ; mais alors, que devient le succès de Madame Bovary ?

Ne comptons pas Salammbô, lourde fantaisie d’archéologue, provisoirement sauvée du naufrage par un caprice de grandes dames et de modistes. Tenons-nous-en au premier et au dernier ouvrage de M. Gustave Flaubert. Ce sont exactement les mêmes effets, les mêmes séries de tableaux, ou, pour parler plus juste, de morceaux, juxtaposés au récit, au lieu d’en faire partie essentielle, comme chez les vrais maîtres. L’Éducation sentimentale, ainsi que Madame Bovary, donne l’idée d’une mélopée continue, à la Wagner, qu’interrompraient, de temps à autre, des airs de bravoure, tellement étrangers au sujet, qu’ils pourraient se détacher sans inconvénient et s’intercaler successivement dans une douzaine d’opéras.

Ce procédé ne varie guère, et il est de ceux auxquels le public ne se laisse pas prendre deux fois. Ce qui domine la lecture de ces huit cents mortelles pages, c’est une impatience fébrile, un agacement nerveux, quelque chose comme une attente perpétuelle, suivie d’un perpétuel mécompte. On voudrait s’intéresser à tel ou tel personnage, à Frédéric Moreau, au sieur Arnoux, à sa femme, à Deslauriers, à Rosanette, à Mme Dambreuse ; on se figure qu’il n’y a que quelques feuilles à tourner pour arriver à l’émotion, à la pitié, au drame, ou, faute de mieux, à un coin de vérité humaine, à un dialogue pris sur le vif, à une scène amusante, à un détail pathétique. Erreur ! À tous les tournants du récit, on est arrêté par une description minutieuse, impitoyable, qui ne vous fait grâce ni d’un grain de sable ni d’un brin d’herbe ; bientôt les grains s’amoncellent, les brins se hérissent en fouillis ; les événements et les héros – tristes héros ! – prennent des proportions lilliputiennes dans ces photographies incessantes et gigantesques. On marche, on s’enfonce, on se perd. Parfois, il semble que ce livre est remplacé par une lanterne magique : ceci vous montre la forêt de Fontainebleau ; cela, les barricades de février ou de juin ; plus loin, un bal de viveurs et de courtisanes ; ailleurs, une soirée de gala chez une femme du monde ; ainsi de suite ; la narration n’est qu’un prétexte à prodigalités descriptives. Je compare les rares lecteurs de L’Éducation sentimentale, les intrépides qui iront jusqu’au bout, à des convives affamés qui finiraient par sortir de table avec une indigestion de hors-d’œuvre.

Ces défauts sautent aux yeux ; mais ils s’accusaient déjà, au moins en germe, dans Madame Bovary, et il s’y joignait des excès de réalisme pathologique et médical, qu’on ne retrouve pas, Dieu merci ! dans le nouveau roman de M. Flaubert. D’où vient donc la différence que l’on peut, dès aujourd’hui, prévoir dans la destinée des deux livres ? Je vais essayer de l’expliquer, et puisse cette explication me dispenser d’une analyse qui serait une seconde corvée ! C’est bien assez de la première.

Le titre, d’abord. Je ne crois pas qu’il soit possible d’en inventer un plus malheureux que celui-ci : l’Éducation sentimentale. Il réveille immédiatement une idée de système, de pédagogie et d’ennui, et il offre à l’esprit un sens tout différent du véritable. Qui ne croirait qu’il s’agit de nous faire connaître, par le menu, les résultats d’une éducation où le sentiment dominerait l’action, la volonté, la raison ? Or, ce n’est là, évidemment, ni la pensée de l’auteur, ni la donnée du livre. Dès le début, l’éducation de Frédéric Moreau est finie ; il n’en est plus question ; elle a probablement ressemblé à presque toutes les éducations bourgeoises de province ; il n’y a pas trace de son influence sur le caractère, la physionomie, la conduite, l’être moral de ce jeune homme qui va nous donner en deux interminables volumes, l’énervant spectacle de l’indécision et de l’impuissance. Ou le titre choisi par M. Flaubert ne signifie rien, ou il faut le torturer pour comprendre que Frédéric, incapable d’accomplir une œuvre, de régler sa vie et de choisir un état, fait peu à peu dans le monde sa propre éducation – une éducation romanesque, – à mesure que le hasard le met en contact avec Mme Arnoux, avec Louise Roque, avec Mlle Vatnaz, avec Rosanette, avec Mme Dambreuse ; éducation débilitante, corruptrice et dissolvante, dont je vous donnerai une idée sommaire en vous disant que Frédéric, à la dernière page, signale comme le meilleur souvenir de sa sotte jeunesse une escapade clandestine dans un mauvais lieu.

N’importe ! si malencontreux que soit le titre, il ne suffirait pas à faire tomber un livre considérable, prôné d’avance par les compères. Cherchons ailleurs les causes d’une chute qui réagira, je le crains, contre les précédents ouvrages de M. Flaubert, contre l’ensemble de sa physionomie littéraire et de son talent.

Tout régime, tout gouvernement, bon ou mauvais, a un moment, une phase, j’allais dire une lune de miel, où la société qui l’accepte ou le subit se teint forcément de ses couleurs, et se reflète à son tour dans la littérature. Les amis, les indifférents, les ennemis eux-mêmes, s’ajustent par quelque endroit à cette machine que l’on croit forte et solide, tant qu’on la voit fonctionner sans encombre. Après le coup d’État, pendant les années de triomphe apparent et de prospérité passagère, toute œuvre qui s’accordait avec un état social simplifié à la fois et dépravé par la force, était sûre de réussir. À un pays dépossédé de toute prérogative intellectuelle, de toute initiative libérale, de tout horizon politique, il fallait une littérature à part, coloriste, pittoresque, plastique, sensuelle, qui commençât par supprimer l’âme et dont la plus douce étude fût de quintessencier la matière et d’enjoliver le néant. Le roman ne devait plus être, comme aux beaux jours de 1830, une lutte de la passion contre le devoir, lutte où la faute elle-même ressemblait à une ivresse d’idéal, mais un entassement puéril de formes et de figures déshabillées par le vice et gouvernées par la fatalité. Il échangeait les sites alpestres et les nuits constellées de l’Adriatique, contre le boudoir interlope et le magasin de bric-à-brac.

Voyez Mme Bovary ; ce n’est pas une héroïne de roman, dans l’ancienne acception du mot ; c’est une collection de curiosités et d’instincts, où la bête domine la femme. Son imagination maladive, envenimée et abusée par ses sens, fait de la vie un mirage qui la sollicite et l’attire par une succession d’apparences : fêtes aristocratiques, séductions de l’amour coupable, jouissances de la richesse et du luxe, fantaisies de toilette, mensonge d’un faux idéal qu’elle n’entrevoit un moment que pour descendre un peu plus vite et tomber un peu plus bas ? Les personnages qui s’agitent autour d’elle, médecin, curé, notaire, pharmacien, gentilhomme, bourgeois de campagne, clerc d’avoué, patriciens et prolétaires, ont tous un même trait de ressemblance : ils ne sont acceptables, ils ne peuvent respirer à l’aise que dans un monde sans foi et sans espérance, sans passé et sans avenir, où toute la vie morale se résume dans le moment présent, où la génération nouvelle n’a plus rien à faire qu’à jouir de ce qu’elle a, à oublier ce qu’elle sait, à se railler de ce qui lui manque et à regarder ce qu’elle voit. Emma Bovary n’a pas de cœur. Qu’en ferait-elle ? Le roman qu’elle personnifie et qui l’a saluée comme un de ses types, serait forcé de déranger ses opérations chirurgicales et ses appareils photographiques, s’il lui fallait tenir compte des phénomènes de l’âme, de ce monde psychologique dont la variété inépuisable contraste avec la pauvreté, la stérilité et la monotonie de l’école réaliste.

Telle qu’elle nous fut présentée, avec ce caractère de fatalisme athée, de dureté implacable et d’exubérance descriptive que l’on rencontre au fond de toute œuvre inspirée par la démocratie sous la dictée du césarisme, Madame Bovary répondait admirablement aux goûts de l’époque qui la vit naître, et qui se chargera de sa fortune après avoir ajouté à ses charmes par un semblant de procès. C’était du Balzac figé, coagulé, amorti, perdant de son esprit d’aventures, tel qu’il devait être pour cesser d’inquiéter le bourgeois, pour amuser les satisfaits et pour se réconcilier avec Sainte-Beuve. Reportez-vous par la pensée au lendemain de Sébastopol, à la veille de Solferino, au règne incontesté du bon plaisir et des avertissements : vous reconnaîtrez que Madame Bovary dut plaire à tous les favoris, à toutes les favorites de cette époque de bombance impérative, et introduire d’avance Salammbô aux Tuileries et au Palais-Royal.

Aujourd’hui, Emma Bovary change de sexe et se nomme Frédéric Moreau. Franchement, elle a perdu au change. Ce qui peut sembler encore intéressant chez une femme, est intolérable chez un homme. Avec ses continuelles aspirations vers l’inconnu, ses curiosités mystiques ou sensuelles, ses vagues appréhensions, son attrait de fille d’Ève pour le fruit défendu, ses essais d’acclimatation dans le monde des riches et des heureux, Mme Bovary conservait une physionomie féminine. Sous les mêmes traits, Frédéric Moreau n’est plus qu’un mannequin, une marionnette, dont toutes les impulsions viennent du dehors, et que l’auteur promène à travers sa galerie de tableaux et de pastels. Exemples : Il conduit son héros aux courses ; les courses ont été décrites et racontées à satiété dans tous les journaux, toutes les chroniques, tous les romans de high life. Mais M. Gustave Flaubert a huit ou dix pages à placer, et voilà « les jockeys, en casaque de soie, tâchant d’aligner leurs chevaux et les retenant à deux mains. Quelqu'un abaissa un drapeau rouge. Alors, tous les cinq, se penchant sur les crinières, partirent. Ils restèrent d’abord serrés en une seule masse ; bientôt elle s’allongea, se coupa ; celui qui portait la casaque jaune, au milieu du premier tour, faillit tomber ; longtemps il y eut de l’incertitude entre Filly et Tibi ; puis Tom-Pouce parut en tête, etc., etc. »

On mène Frédéric Moreau à une fête du demi-monde ; autre lieu commun qui traîne partout et figure parmi les accessoires du théâtre et du roman. L’auteur ou plutôt le peintre n’en charge pas moins sa palette, et en avant « le boudoir capitonné de soie bleu pâle avec des bouquets de fleurs des champs, tandis qu’au plafond, dans un cercle de bois doré, des Amours, émergeant d’un ciel d’azur, batifolaient sur des nuages en forme d’édredon… Les volubilis artificiels ornant le contour de la glace ; les rideaux de la cheminée, le divan turc, et, dans un renfoncement de la muraille, une manière de tente tapissée de soie rose, avec de la mousseline blanche par-dessus. Des meubles noirs, à marqueterie de cuivre, garnissaient la chambre à coucher, où se dressait, sur une estrade couverte d’une peau de cygne, la grand lit à baldaquin et à plumes d’autruche, etc., etc. » – Il n’y a aucune raison pour que cela finisse. On s’est étonné que M. Gustave Flaubert, avec un aussi pauvre sujet, eût écrit huit cents pages ; je le remercie, moi, de ne pas en avoir écrit huit mille.

Si Frédéric Moreau descend dans la rue, description de la rue, des réverbères, de la devanture des magasins, du sergent de ville qui passe, du fiacre qui s’arrête, de l’ivrogne titubant sur le trottoir, du chat qui miaule sur les gouttières, de la Seine qui coule, du bateau qui fume ; le tout sans qu’il soit possible de saisir un rapport entre ces objets matériels et une action ou une idée si minime, que, pour ne pas la perdre de vue, il faudrait courir à grande vitesse et n’être distrait par rien. Imaginez le fil d’Ariane égaré dans les salles de l’hôtel des ventes. Si Frédéric reste chez lui, photographie de sa chambre, de son mobilier, de ses rideaux, de son escalier, des tuyaux de cheminée que l’on aperçoit de sa fenêtre, etc., etc. Est-ce un art ? est-ce un système ? est-ce un tic ?

Un âne même, auprès de ce rimeur proscrit,
Ne peut passer tranquille et sans être décrit…

L’auteur de l’Éducation sentimentale n’est ni rimeur, que je sache, ni surtout proscrit, puisque son nom a brillé sur la liste des invités de Compiègne. Je n’en songeais pas moins, en lisant son livre, à cette épigramme de Chénier contre l’abbé Delille. Delille ! qui nous eût dit, il y a trente ans, que les héritiers du romantisme nous ramèneraient – moins les périphrases – au poète des Jardins, et même nous le feraient regretter ?

Je songeais aussi à l’anecdote, si souvent répétée, de Louis David causant avec Baour-Lormian : « Tu es bien heureux, toi, Baour !... Moi, si je veux peindre deux amants dans les Alpes, je suis forcé ou de faire mes amants tout petits pour que mes Alpes aient une certaine grandeur, ou de réduire les Alpes à l’état de miniatures, pour que mes amants soient grands comme nature ; tandis que toi, cinquante vers pour les Alpes, cinquante pour les amants, et ton affaire est faite… » – M. Gustave Flaubert n’a pas voulu profiter de cet avantage ; c’est qu’il appartient à une école qui a depuis longtemps absorbé l’art d’écrire dans l’art de peindre.

Au manque de proportion s’ajoute, dans ce roman, le manque d’intérêt, et il suffit d’un instant de réflexion pour comprendre que ces deux défauts n’en font qu’un. Si je ne demande mon succès qu’à la peinture des choses, peu m’importera la valeur relative des événements, des situations, des sentiments, des caractères. Je risquerai également, et avec une égale indifférence, de diminuer outre mesure mes personnages au milieu de ce luxe extérieur, et de les représenter sous des traits tellement vulgaires, tellement antipathiques, qu’ils ne pourront inspirer ni tendresse, ni surprise, ni colère, qu’ils s’estomperont tous dans une sensation confuse de malaise, de répulsion et de fatigue. Qui de nous voudrait passer un mois ou une semaine avec le personnel de l’Éducation sentimentale ? Avec qui pourrions-nous nous amuser, nous émouvoir ou nous entendre ? Y eut-il jamais un groupe ou une cohue plus propre à nous faire prendre en grippe l’humanité et la société ? M. Gustave Flaubert semble s’être ingénié à choisir, dans tous ces mondes dont il voulait nous donner le tableau ou la caricature, dans tous ces partis qu’il mettait aux prises sous les yeux de ses lecteurs, un type qui fût à la fois le moins caractéristique et le moins attrayant. Frédéric Moreau, cet arrière-neveu rachitique et bâtard de René, d’Obermann et d’Amaury, me dégoûte des rêveurs, Deslauriers des ambitieux, Hussonnet des bohèmes et des fantaisistes, Sénécal et Regimbart des républicains, de Cisy des vicomtes, Jacques Arnoux des faiseurs, Mme Arnoux des honnêtes femmes, Louise Roque des jeunes filles à marier, M. Roque des capitalistes, Rosanette des pécheresses, Pellerin des peintres, Delmas des acteurs, M. Dambreuse des conservateurs, M. Martinon des magistrats, Mme Dambreuse des patriciennes.

Arrivant le dernier pour décrire ou raviver ces figures qui ont défrayé déjà tant de scènes théâtrales ou de récits romanesques, – sans compter la menue monnaie des journaux, – on dirait que M. Flaubert s’est proposé d’en finir, de dresser l’inventaire d’une société après décès, de mener le deuil d’une civilisation et d’un régime dont il a pressenti la défaite et qu’il rend haïssables, fastidieux, invalides, criblés d’infirmités et de plaies, pour qu’on s’étonne moins de les voir périr et qu’on ne songe pas à les regretter. Il a le sang-froid sinistre d’un ordonnateur des pompes funèbres. On croit entendre sur ses lèvres le « Messieurs, quand cela vous fera plaisir ! » et son roman possède toute la gravité lugubre d’un enterrement de première classe.

Moreau, Deslauriers, Hussonnet, Regimbart, Cisy, Sénécal, Arnoux, Rosanette, Dambreuse, Pellerin, Mme Dambreuse, ont l’air de demander pardon d’avoir vécu, d’avoir apporté leur contingent de vices, de corruptions et de dissolvants vulgaires à une société qui tombe en pourriture. Ils s’excusent de leur existence éphémère en nous prouvant qu’ils n’existent plus. Dans ce dénombrement nécrologique, il n’y a pas de préférences. L’auteur évoque la République de février, ses héros, ses orateurs, ses victimes, ses journées sanglantes, ses modérateurs éloquents, sans qu’on puisse savoir s’il se place à droite ou à gauche des barricades. Il essaye de nous faire haïr la réaction, l’ambition, l’intrigue, les restes d’une aristocratie qu’il n’a vue que dans les salons de la princesse Mathilde, – et cela sans nous demander d’aimer le patriotisme démocratique. Ses républicains finissent mal. Sénécal devient sergent de ville ; Dussardier se fait tuer comme un imbécile ; Regimbart épouse une faiseuse de corsets. M. Flaubert nous permet de rire à leurs dépens, de ce rire silencieux et atone, le seul qui puisse se glisser sur des figures allongées par un deuil de convenance.

Cette remarque finale me ramène à mon point de départ. M. Gustave Flaubert, tout entier à sa neutralité pittoresque, ne s’est probablement pas douté que son roman avait un sens politique et social ; qu’il exprimait, non pas les effets de l’Éducation sentimentale, mais les adieux in extremis de l’art réaliste au régime dont il fut le plus magnifique ornement ; adieux réciproques où se confondent les deux agonies, et où la politique et la littérature, si bien faites pour s’entendre, ont l’air de s’expliquer l’une à l’autre, en d’humiliantes confidences, comment elles vivaient et pourquoi elles meurent. Horace a dit vrai, les livres ont leur destin. Quand nous avons vu M. Flaubert, avec une crânerie qui ne lui messied pas, lancer hardiment ses deux volumes en pleine agitation électorale et révolutionnaire, entre le 26 octobre et le 29 novembre, au milieu des craquements d’un édifice qui s’effondre avant d’être couronné, nous nous sommes étonné de sa confiance, et nous avons fait des vœux pour le succès d’un écrivain, – non, d’un artiste, qui a au moins le mérite de ne produire qu’à de rares intervalles et de travailler ses mosaïques avec un soin scrupuleux. Cette fois, il obéissait, sans le savoir, à une sorte de mystérieuse attraction. Il publiait, à point nommé, le roman des mauvais jours de l’Empire, les désenchantements de la société d’hier, de même qu’il avait publié, il y a treize ans, le roman des jours de prospérité et de soleil. Sa nouvelle œuvre n’est pas un livre, mais un glas. Le monde que l’on peint sous ces couleurs, à la fois ternes et repoussantes, brutales et frelatées, n’a plus qu’à déménager par la porte ou à se jeter par la fenêtre. L’Éducation sentimentale est à Madame Bovary ce que les rides sont au visage, l’hiver au printemps, le soir au matin, les chouettes aux rossignols, le marc au café, la lie au vin, les cyprès aux roses, les chrysanthèmes de décembre aux tubéreuses d’avril, le revers aux médailles, l’élection d’Henri Rochefort aux caresses du suffrage universel. Il existe entre les deux livres la même distance qu’entre le discours de Bordeaux et le discours d’Auxerre, l’Alma et le Mexique, le duc de Morny et M. de Forcade.

Au point de vue purement littéraire, le procès est vidé, et de pareilles pièces peuvent tenir lieu de réquisitoire. Quinze années ont suffi au réalisme pour démontrer, sous la plume d’hommes de talent, le vide de ses théories, la pauvreté de ses moyens, l’uniformité de ses effets. On dirait un sac qui se dégonfle et n’a plus de quoi se remplir. Cet art, audacieux et mesquin tout ensemble, qu’un souffle de liberté vraie met en poussière, aura passé brusquement de la jeunesse à la décrépitude ; le voilà désormais forcé de tourner dans le même cercle et de se répéter sans cesse. L’Éducation sentimentale n’est qu’une longue redite. Le voilà somnolent avec Théophile Gautier, excentrique et stérile avec les Goncourt, décourageant avec Gustave Flaubert ; et remarquez que je ne nomme que les généraux ; que serait-ce, si je descendais aux sous-officiers ? C’est que les grandes vérités intellectuelles et morales n’abdiquent pas au gré de quelques brillants artistes, pour le plaisir d’une société malade, avide de réalités qui l’indemnisent de ses rêves. C’est que, dans l’art comme dans la création, l’âme reste supérieure aux corps ; elle seule peut leur donner le sentiment et la vie. Soyons donc idéalistes, ne fût-ce que pour tenir à distance Arnoux, Deslauriers, Martinon, Cisy, Dambreuse, Pellerin, Rosanette, Sénécal et Regimbart, et pour ne pas faire consister notre esprit à n’avoir point d’âme.

Article repris dans Nouveaux Samedis, VII, Paris, Michel Lévy, 1870, dont nous donnons le texte ici.
[Mise en ligne par Hélène Hôte, 2011]


Mentions légales