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Francisque SARCEY
Le Gaulois, 3 décembre 1869

L'ÉDUCATION SENTIMENTALE

Je viens de les achever, ces deux volumes qui étaient depuis si longtemps promis à notre impatience, et je ne saurais m'en taire : si je suis allé jusqu'au bout, c'est par une sorte de respect superstitieux pour l'homme qui nous a donné autrefois cette admirable étude de Madame Bovary.

Ce n'est pas de l'ennui que l'on éprouve à lire ce nouveau roman de M. Flaubert ; c'est un je ne sais quel affadissement de l'âme, qui va jusqu'à la nausée : le héros n'en est pas odieux ; il est répugnant. Si encore on pouvait le haïr, ce Frédéric qui occupe deux gros volumes de ses fades aventures. Mais non, il est de ceux dont on dit qu'ils n'ont ni vice, ni vertu. C'est un être inconsistant, mou, fluide, qui se dissout, pour ainsi dire, à tous les bourbiers qu'il rencontre en sa vie. Il n'a de force ni pour le bien, ni pour le mal ; il est le piteux jouet des événements où l'auteur le promène, et ces événements sont tous de l'ordre le plus vulgaire, j'allais dire, le plus honteux.

Le hasard lui jette aux mains une fortune assez considérable à l'heure de sa vingt-cinquième année. Il n'a guère connu jusqu'à ce moment que des intrigants, des sots ou des énergumènes. Il va être la proie de cette jolie société. Il se laissera dévorer son temps, son argent, son honneur par un tas d'écœurants polissons dont pas un n'a de figure bien caractérisée. Si les gredins dont il est entouré étaient au moins des monstres, on s'indignerait, on frémirait, on aurait peur ; mais à les voir tous barboter dans un tas de mesquins tripotages, le cœur vient aux lèvres. Ce sont de bas coquins, sans grandeur ni parti pris ; et lui n'est qu'un sot qui n'a pas même le courage de ses sottises.

Il aime les femmes ; et il va de l'une à l'autre, sans amour, selon l'occasion, mais d'un air si pleutre, qu'il lui faut un volume et demi pour venir à bout de sa première maîtresse, Rosanette, une cocotte de troisième catégorie, dont tout Paris connaît le boudoir, et qui vit publiquement avec une façon d'escroc de bas étage. Il ne sait pas plus prendre un parti, lorsqu'il s'agit d'une femme, que lorsqu'il s'agit d'un ami ou d'une affaire. Il est d'une niaiserie déplorable. L'absence absolue de caractère est son seul caractère. C'est une nullité dans toute sa déplaisante laideur.

À chaque femme qu'il rencontre sur son chemin, le voilà qui est pris pour une minute. Si encore il l'était sérieusement, ne fût-ce que dans le court espace de cette minute, mais non ; c'est chez lui, j'hésite à me servir de ce mot, mais enfin c'est le mot de l'auteur qui s'en sert constamment : c'est affaire de concupiscence. Cette âme si médiocre a le désir du moment très vif, et M. Flaubert ne tarit pas sur les assouvissements réciproques des deux amants, aux bras l'un de l'autre.

Assouvissements ! Voilà une belle chose ! Eh ! sans doute. C'est là que se termine l'amour :

Après la bagatelle, il faut le nécessaire : comme dit le poète. Mais que diable ! il n'y a pourtant pas que cela à nous peindre dans la passion. Tant de mysticisme dans les mots et de brutalité dans les faits ! Mais c'est le marivaudage du marquis de Sade. Et encore non ! Car je suppose qu'il y a chez ce marquis de Sade, que je n'ai pas encore lu, un certain échauffement de sang qui se communique de ses peintures lascives aux imprudents lecteurs.

Mais ici, l'auteur reste aussi froid, en vous contant les nuits de fièvre, que M. Leconte de Lisle quand il met son Kain en scène. Il peint pour peindre ; Ce qu'il cherche, c'est l'exactitude matérielle du détail. Il pointille, il pignoche, avec un soin et un talent qui sont bien irritants en pareille affaire. Vous vous rappelez les émeraudes et les verres de Bohême que Desgoffe représente, dans ses tableaux, avec une si désolante perfection : M. Flaubert est le Desgoffe du Musée secret.

Sa Rosanette est une pure drôlesse, qui n'a ni la grâce des grisettes de Murger, ni l'ampleur magnifique des courtisanes de Balzac. C'est la putréfaction du vice conscient et bête. Tandis qu'on suit l'auteur à travers les steppes sans eau de cet amour malsain, on donnerait tout au monde pour un seul sentiment, je ne dis pas honnête, oh ! non, je n'en demande pas tant, mais sincère, mais ardent ; un cri du cœur, quelque chose qui rassérène, qui rafraîchisse ; c'est une souffrance que cette lecture ; on en emporte comme un mépris sec de l'humanité, un je ne sais quel arrière-goût d'avilissement.

Sa noble comtesse est encore plus hideuse que cette Rosanette. C'est une femme du grand monde qui s'est donnée à Frédéric. Comment ? pourquoi ? on n'en sait rien. Chamfort avait pour caractériser ces sortes de liaison, un mot bien énergique en sa trivialité : «Ce sont, dit-il, des coucheries sans amour.» Des coucheries, et pas autre chose ! M. Flaubert me dira qu'on en voit beaucoup et qu'il n'a peint que la réalité, soit ! il y a aussi beaucoup de crapauds ; il y a beaucoup d'ulcères et de plaies ; l'univers grouille d'infamies puantes. Passons, en nous bouchant le nez ; mais se complaire à peindre ce qui ne vaut pas la peine d'être peint, quelle misère !

J'admettrais encore l'horrible ; mais l'horrible qui est plat et vulgaire, ah ! non, c'est trop. Je ne sais pas de scène plus répugnante que celle ou la comtesse vient de fermer les yeux à son mari. M. Flaubert ne nous épargne aucun des plus dégoûtants détails de sa maladie. La mort arrive enfin, et la comtesse, abandonnant le cadavre, passe dans sa chambre. Frédéric, son amant, l'y suit. « - Oh ! lui dit-elle, tu peux fumer, nous sommes chez nous. »

Et la conversation continue sur ce ton. M. Flaubert ne donne pas même à son héroïne cette émotion naturelle que cause à toute créature humaine le spectacle de la mort, alors que s'en va un être avec qui l'on a longtemps vécu. Notez qu'elle ne le haïssait point : les personnages de M. Flaubert n'ont pas plus de ressort pour haïr que pour aimer. Il la gênait tout simplement ; elle était moins libre de se livrer à Frédéric, qu'elle n'aimait guère, et qui ne l'aimait pas. Elle couchait avec lui par désœuvrement ; il couchait avec elle par vanité, par faiblesse, par transport des sens, parce qu'elle avait la peau blanche, et qu'elle sentait bon.

Et le lendemain, il s'en allait chez Rosanette, et il y passait la nuit ; et trois jours après il s'échappait pour courir chez une Mme Arnoux, si son nom prononcé devant lui éveillait sa concupiscence. Et il flottait de l'une à l'autre, indécis, sans pouvoir même se donner l'excuse d'une passion violente, qui l'emportât comme un vent furieux. Pouah ! que tout cela est vilain. De la vérité soit, mais une vérité ignoble. C'est à engloutir le cœur.

J'aurais tout pardonné, je crois, à l'auteur, s'il s'était mis une fois en colère contre les misérables cœurs qu'il peignait ; s'il lui était échappé une pauvre exclamation de regret, de douleur, d'indignation ; un mouvement enfin où se sentît l'homme !

Non, il a gardé jusqu'au bout son impassibilité. C'est le néo-parnassien de la prose. Il croit faire une œuvre  de poète, en enchâssant dans une phrase artistement ciselée toutes ces immondices de l'humaine nature. Lui aussi, il fait de petits tas de boue bien propres, et s'applaudit de les voir dans un si bel ordre.

Pour lui, le monde n'est composé que d'idiots et de coquins, mais d'idiots décents et de coquins sans prestige. Tous ces être plats et venimeux rampent sans que leurs écailles ternes luisent au soleil. Vous ne sauriez imaginer la collection d'imbéciles et de gredins qui forment les figures accessoires de ce roman. Homais est un aigle à côté d'eux, car au moins Homais a-t-il une personnalité. Ceux-là, c'est le néant de la lâcheté, et de la sottise. Il n'y a dans tout cela qu'un honnête homme de républicain, qui meurt pour son drapeau ; il semble que l'auteur en ait eu honte ; il le relègue dans un coin de son tableau. Et encore l'enfonce-t-il dans les vilenies d'un ménage interlope, sans en relever la misère d'un grain de poésie tendre. Le mépris de l'honnêteté coule de sa plume ; un mépris glacial et qui vous perce, comme une lente neige tombant d'un ciel gris de décembre, jusqu'à la mœlle des os.

Une seule des femmes qu'a désirées Frédéric ne s'est point affalée dans ses bras ; ce n'est pas de sa faute ; c'est celle des circonstances plus encore que de sa vertu ferme. Mais l'auteur en a eu bien regret, et il la dépouille dans un dernier chapitre de ce que son image pouvait avoir de reposant pour nous. C'est dans un épisode qui nous transporte trente-cinq ans après l'époque de leur roman. Il est au coin de son feu, solitaire et rêvant. Il l'a perdue de vue depuis bien des années ; car elle est partie pour la province, et il n'a jamais eu de ses nouvelles.

Elle entre. Elle est venue à Paris pour affaires, et n'a pas voulu s'en aller sans lui dire un dernier adieu. Elle est vieille ; car l'auteur remarque que ses cheveux sont tout blancs. Il n'est pas non plus de la première jeunesse, comme vous pensez bien. Mais en la revoyant, le voilà renflammé d'un immense besoin d'assouvissement. Toujours cette diable de concupiscence ! et vous n'imagineriez pas le sérieux imperturbable de l'auteur à vous conter par le menu cette scène qui serait abominable si elle n'était pas si niaise. On croirait lire l'histoire de M. et Mme Denys, chantée en grands vers par Catulle Mendès, et éditée par Lemerre sur papier de luxe.

La conclusion est digne de l'ouvrage. Les deux amis Frédéric et Deslauriers repassent ensemble, tout en tisonnant, leur vie passée, et ils se rappellent une escapade de leur jeunesse. A seize ans, ils se sont échappés du collège, et sont allés dans une de ces maisons pour lesquelles la langue n'a pas de mot honnête. Ils se la racontent l'un à l'autre ; et, ajoute l'auteur, quand ils eurent fini :

- C'est là ce que nous avons eu de meilleur, dit Frédéric.
- Oui, peut-être bien, c'est ce que nous avons eu de meilleur, dit Deslauriers.

Et c'est tout !

Et dire que M. Flaubert a du talent, et qu'il en a beaucoup, et que ce livre même en est plein ! mais quel abus misérable du talent ! À demain. Je reviendrai sur ce point, qui vaut la peine d'être étudié.

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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