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Francisque SARCEY
Le Gaulois, 4 décembre 1869

ENCORE M. FLAUBERT

Du talent : ah ! oui, sans doute, il y en a, et beaucoup, dans ce malheureux roman de L'Éducation sentimentale. Et c'est là ce qui m'irrite le plus. - Quoi ! voilà un homme qui a reçu de la nature le don de voir les choses avec tous leurs reliefs, et sous leurs colorations diverses ; qui possède pour rendre les aspects les plus fuyants une langue merveilleusement riche ; il a le loisir, la patience, l'énergie, toutes les qualités dont se compose un excellent écrivain ; et voilà l'emploi qu'il fait de ce génie particulier dont il a été doté à sa naissance !

Il ne l'applique absolument qu'à ses descriptions exactes, minutieuses, en même temps que violentes de la nature morte. Il s'agit de peindre des hommes, et il prodigue tout ce qu'il a de talent à représenter ce qu'en argot de théâtre on appelle des accessoires. C'est un dîner qu'il prétend décrire ; au lieu de vous montrer l'amphitryon, les convives et le jeu des passions qui les animent, il vous fait voir, copiés avec un soin infini de détail, les plats, les assiettes, les verres et jusqu'à la batterie de cuisine.

Sa rage (c'est une rage, et une rage froide, car les Impassibles n'en connaissent pas d'autre), c'est de décrire, de décrire toujours, et n'importe quoi, et à tout propos et hors de propos. Ce défaut était légèrement sensible dans Madame Bovary, il prend dans L'Éducation sentimentale des proportions odieuses. Au beau milieu de la scène la plus pathétique, ou du moins qui devrait être telle, l'auteur s'arrête pour peindre l'état particulier de la nature ambiante, au moment même où elle se passe.

Et il ne s'arrête pas seulement aux circonstances qui ont un rapport quelconque à la scène dont il s'occupe ; non, il prend au hasard tous les traits qui lui reviennent en mémoire. Un de ses héros met un pistolet sur le cœur de la femme qu'il aime. Soyez sûr que l'auteur suspendra son récit, pour vous apprendre que l'air était pluvieux, que le bruit des fiacres qui passaient dans la rue faisait trembler les vitres, qu'un joueur d'orgue chantait dans la cour une chanson d'amour, que le portier ronflait dans sa loge, que le jappement d'un chien arrivait clair et limpide, par la croisée entrouverte, etc. etc. Car il y en a quelquefois trois, quatre, cinq pages de suite.

Oh ! je vois bien le procédé. L'auteur est un homme d'ordre ; il a ainsi une quantité de passages tout faits, d'études, comme disent les peintres, qu'il garde dans son carton, en attendant qu'il leur trouve une case dans un de ses romans. Un jour, il s'est mis à la fenêtre, et regardant avec une extraordinaire fixeté [ sic ] d'attention, il s'est imprégné la mémoire de tous les détails du spectacle. Il a vu l'aspect général du ciel et ses nuances particulières ; le ton des maisons environnantes et le réséda qui fleurit sur le rebord de la croisée voisine. Il a écouté les mille bruits du dehors, et en a noté toutes les circonstances, soit dans son imagination, soit sur son calepin.

Il est rentré dans son cabinet de travail, et là, avec une peine infinie, passant des heures entières à trouver un adjectif et à le mettre en sa place, il a en quelque sorte moulé sur tous les accidents de la réalité les contours de sa phrase. Il les a fait saillir, il les a colorés avec une extraordinaire science de style. Le morceau achevé, il l'a précieusement conservé dans un tiroir, sous une étiquette spéciale, et le jour où son héros prend le pistolet en question, il a tiré sa petite description de la réserve et l'a collée juste à l'endroit, sans s'inquiéter si la place était bien choisie. Non erat hic locus.

Oh ! du latin ! s'écrient en ricanant messieurs les naturistes. Comme si une description exacte du milieu n'était pas toujours à sa place ! La grande nature qui enveloppe l'homme a sa physionomie propre, et tandis qu'il s'agite, elle poursuit, impassible, le train ordinaire des choses. Il faut donc donner son rôle à ce vaste et inexorable témoin de nos joies et de nos douleurs !

- Avez-vous remarqué que, dans la vie ordinaire, quand un homme est affligé de quelque infirmité ou de quelque impuissance, il justifie aussitôt son défaut par une théorie esthétique et en fait une qualité. M. Flaubert et ses disciples ne parlent avec tant de complaisance de la nature et de ses aspects que parce que le visage humain est autrement difficile à traiter aux impuissants que le paysage et les objets qui ne vivent point.

Elle est parfaitement fausse, leur théorie. C'est nous qui répandons notre âme sur la nature, et qui, en la revêtant de nos passions, lui donnons sa physionomie et sa couleur. Elle ne nous intéresse que par les rapports qu'elle soutient avec nous. Je ne sais et je ne veux savoir d'elle que ce qui touche aux sentiments dont moi-même je suis plein. Eh ! oui, tandis que je souffre et je pleure, elle continue d'accomplir paisiblement ses fonctions ordinaires ; eh ! oui, on rit, et l'on chante, et l'air est parfumé, et le ciel est bleu, et les roses s'épanouissent, et les oiseaux gazouillent, pendant que je me désespère. Mais que me fait tout cela si je me ramasse en ma douleur, et ne vois rien du spectacle qui m'entoure ?

Pourquoi ne pas dire aussi que le chinois mange son riz, que le sauvage se tatoue la figure, que la baleine nage au fond des mers ? Car il n'y a plus de raison de s'arrêter. Je ne m'occupe pas plus à ce moment-là, de mon portier qui surveille son pot-au-feu dans sa loge, que de l'Australien qui saute de branche en branche dans les arbres de ses forêts. Ils n'existent pas plus pour moi l'un que l'autre. Je suis tout entier à mon chagrin.

Le romancier doit s'y enfermer aussi. Il ne peint que ce qui frappe l'attention de son personnage absorbé dans le sentiment qu'il lui prête. Ce personnage n'embrasse pas d'un coup d'œil l'infinie vérité des choses ; car il est un être borné, et ses regards qui, déjà dans la vie ordinaire, ne découvrent à la fois qu'un petit nombre d'objets, en voient bien moins encore sous l'empire d'une passion violente. Pourquoi l'écrivain, qui se place, pour ainsi dire, en cette âme comme en un centre d'observation, décrirait-il ce que de là il lui est absolument impossible d'apercevoir ? Voilà bien de la couleur perdue !

Les amateurs peuvent sans doute trouver quelque plaisir à ces descriptions inutiles. Car, après tout, elles sont souvent très bien faites ; et un morceau parfaitement traité donne toujours à un homme du métier la satisfaction du tour de force accompli.

Dieu m'est témoin que j'ai une sainte horreur du système des néo-parnassiens ; et cependant je ne puis m'empêcher souvent de trouver leurs pièces de vers admirablement frappées. L'art y est merveilleux, et j'ai pour ces chefs-d'œuvre où se révèlent une si prodigieuse habileté de main et une patience si incroyable, la même estime qu'on est forcé d'accorder à ces navires que les forçats taillent avec la pointe d'un canif dans le bois d'une noix de coco.

M. Flaubert est le forçat du roman. Il met trois ou quatre années à fabriquer un livre. Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'y dépense pas plus de temps encore. Il ira voir quatre fois un coucher de soleil avant de le peindre ; un jour il regardera l'état du ciel, et le lendemain la couleur des feuilles, puis l'allure des bêtes qui rentrent à l'étable, puis la sonorité de l'air, que sais-je ? et de toutes ces notes patiemment recueillies, il tirera une description de coucher de soleil, dont l'exactitude sera merveilleuse, et où il ne manquera qu'une chose, une seule, l'émotion que jette dans l'âme le soleil qui se couche.

De sentiment, il n'y en a pas, il n'y en a jamais. On a déjà fait remarquer avec quelle scrupuleuse fidélité étaient reproduits tous les détails du costume de 1836, dans L'Éducation sentimentale. Je ne conteste pas ce point ; j'ignore quelles étaient les modes d'habillements et de langage de temps-là, et j'avoue que pour mon compte je ne me soucie guère de les connaître.

Mais les passions qui animaient les hommes de cette époque, ces passions que je retrouve si vives, et toutes chaudes encore dans l'œuvre de Balzac, où sont-elles ? M. Flaubert nous a peint, comme le maître, et après tant d'autres, une orgie de table. Ah ! les tentures, les chandeliers, le service, les chevelures des femmes, et jusqu'aux propos grivois des hommes, tout y est. Jamais procès-verbal ne fut plus complet.

L'âme en est absente, je veux dire l'ivresse et le désordre des esprits. Chaque détail est à sa place, avec l'intensité de ton qui lui est propre et qu'il emprunte des objets environnants. Tout cela est d'une correction admirable et peint dans la perfection : c'est criant de vérité ; et néanmoins l'aspect général en est faux. C'est comme un peintre qui me représenterait une bataille, en alignant sur le tableau tous les soldats, avec les numéros marqués sur leurs boutons d'uniforme.

Combien de gens, parmi ceux qui me lisent, ont pu voir les journées de 48, et en ont gardé le souvenir vivant ! Terreur ou espérance, la commotion a été violente, et personne n'y a échappé.

Comparez, je vous prie, vos impressions au récit très circonstancié et très froid qu'en donne M. Flaubert. Rien de senti ni de palpitant dans ce tableau si curieusement fouillé par un peintre amoureux du détail exact. C'est de la turbulence voulue et à froid, qui ennuie l'imagination.

Ah ! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie, criait Alfred de Musset aux Flaubert de son temps. Une simple larme, franchement tombée des yeux de l'auteur, vaudrait mieux que tout ce fatras descriptif. Une larme ou un éclat de rire, peu importe !

Mais rien, absolument rien, que de la description. Des tableaux succédant à des tableaux. Pas un sentiment vrai ; pas un mot d'esprit. On se moque beaucoup du Joseph de ce brave Bitaubé. Mais Flaubert, c'est du Bitaubé passé au cinabre. Cela est aussi pompeux, aussi vide, et tranchons le mot, aussi ennuyeux.

Ennuyeux ! c'est l'arrêt définitif porté sur l'œuvre . Ennuyeux à périr ! ennuyeux sans ce charme de la bonne foi naïve, ennuyeux avec prétention ; oh ! quel ennui ! quel ennui !

Salammbô avait son excuse ; c'est du carthaginois, pouvait-on dire. Mais L'Éducation sentimentale, c'est notre vie, notre chair et notre sang. Décidément M. Flaubert n'avait, comme on dit, qu'un roman dans le ventre.

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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