ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Ed. SCHERER
Le Temps, 7 décembre 1869

VARIÉTÉS
LE ROMAN DE M. FLAUBERT
[Note : Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale : histoire d'un jeune homme,
Chez Michel Lévy frères. 2 volumes in-8]

Il n'est rien de tel, pour vous mettre en pleine liberté critique, que d'avoir affaire à un écrivain hors ligne. Alors, plus de besoin d'habileté pour exprimer ce que vous avez à dire, plus de recherche de nuances pour adoucir les réserves, plus de laborieuse complaisance pour exagérer les mérites. Vous vous sentez vis-à-vis d'un homme capable de vous comprendre : rien n'empêche que vous ne vous flattiez de lui être utile par vos observations, et dans tous les cas, vous êtes sûr qu'il saura discerner votre estime, votre admiration, dans l'indépendance même avec laquelle vous disputez ses ouvrages. Tel est le sentiment avec lequel je vais parler du nouveau roman de M. Flaubert. L'auteur est trop haut placé, il est un artiste trop considérable pour prendre plaisir aux louanges banales, et il sait trop bien le cas que je fais de son talent pour ne pas voir un hommage dans la liberté avec laquelle je rendrai compte de l'impression que m'a laissée son livre.

Shakespeare ne veut pas qu'on cherche querelle aux noms : « De quelque manière qu'on l'appelle, la rose en aura-t-elle moins de parfum ? » À la bonne heure ; mais le titre d'un livre est quelque chose de plus qu'un nom : c'est un jour donné sur l'intention de l'auteur, c'est le résumé de son œuvre , le sens qu'il a voulu lui donner. Qu'on ne m'accuse donc pas de minutie, si je cherche querelle à M. Flaubert sur son titre. Ce titre a quelque chose de louche : il annonce un ouvrage didactique plutôt qu'un roman. Il a un tort plus grave, celui de ne pas dire ce qu'il voudrait. Une éducation sentimentale, en bon français, signifie une éducation à laquelle ont présidé l'exagération et l'affectation du sentiment. Or, ce n'est pas là, évidemment, ce qu'a entendu M. Flaubert. Il a voulu raconter les expériences d'un jeune homme. Le seul sentiment dont il parle c'est l'amour, et encore l'amour tel que l'auteur le conçoit ou le dépeint est-il à peine un sentiment. On voit que le titre est assez mal fait pour donner une idée du roman. Le livre aurait dû s'appeler les Bonnes fortunes de M. Frédéric.

Un autre inconvénient du titre choisi par M. Flaubert, c'est qu'il a l'air de nous inviter à prendre l'histoire du héros pour un exemple de ce qui arrive aujourd'hui à la jeunesse. L'auteur a entendu généraliser. Les expériences de Frédéric, dans sa pensée, seraient, du plus au moins, celles de nous tous. Voilà, semble-t-il nous dire, voilà comment les choses se passent de notre temps, et de tout temps, sans doute ; voilà ce qu'il y a au fond de l'amour. D'un autre côté, le livre ne se prête nullement à cette généralisation. Les caractères et les portraits n'y ont rien de typique. Il n'y a aucune raison pour que qui que ce soit se reconnaisse dans l'un de ces hommes, ou reconnaisse la femme qu'il a aimée dans l'une de ces femmes. Les faits se suivent sans s'enchaîner par le lien d'une nécessité morale. Je dis plus : je ne distingue dans ces récits aucune idée qui se détache un peu nettement. On y voit bien que l'auteur est fort revenu des illusions, et qu'il a les deux sexes en égal dédain : mais on ne voit pas qu'il ait entendu nous montrer autre chose que son propre détachement. Son livre n 'est pas un roman : c'est un récit d'aventures, ce sont des mémoires. A force d'être réaliste, il est réel sans doute, mais à force d'être réel, il cesse de nous intéresser. Que nous veut ce M. Frédéric ? Et qu'ai-je à faire de ces récits de dettes et d'amourettes, très plausibles, assurément, mais par là même très vulgaires ?

L'art vit d'une contradiction. Supprimez l'un des termes de la contradiction, et vous le tuez. Il faut qu'il rende la nature, qu'il s'y attache ; il ne saurait jamais la serrer de trop près, car le fond de l'art, c'est l'imitation ; L'imitation est sa raison d'être, et l'idéal pur, à supposer qu'il pût se concevoir, ne serait que rêve et chimère. Mais en même temps, il faut que l'art choisisse, parce qu'il faut qu'il fasse beau, parce qu'il faut qu'il intéresse. Or, pour nous intéresser, il faut qu'il nous parle, il faut qu'il prête un sens aux choses, ou, ce qui revient au même, qu'il en dégage le sens caché. L'idéalisme et le réalisme ne sont donc pas deux manières d'entendre l'art, ce sont deux pôles entre lesquels tout art se meut, vers l'un ou l'autre desquels tout artiste est attiré de préférence, mais hors desquels il n'y a plus qu'abstraction stérile ou non moins stérile reproduction. De quoi se compose la plus grande partie de la vie ? De faits dont la cause échappe, et dont il ne sortira rien, de rencontres oiseuses, d'actions capricieuses ou inutiles. Formez un roman de tout cela, je vous en défie : eh bien ! c'est ainsi que M. Flaubert a fait le sien.

Je touche là au plus grand défaut du livre. Si la théorie a imposé bien des règles arbitraires aux ouvrages d'art, il est une condition, du moins, qui peut passer pour absolue. Cette condition, c'est l'unité. Il faut que l'œuvre  ait un centre, que les lignes en soient combinées, que les détails en soient groupés ; il faut, en un mot, qu'elle forme un ensemble. Et il le faut, parce qu'autrement le spectateur ne voit pas, le lecteur ne comprend pas. Ils ne savent ce qu'on leur a voulu dire. Voilà à quoi l'auteur de L'Éducation sentimentale n'a pas assez réfléchi. Autant les trois actes du drame, dans Madame Bovary, s'enchaînaient naturellement et tendaient de concert au dénouement, autant l'absence de tout lien se fait sentir ici. L'ouvrage n'est pas composé. Nous voyons passer devant nous des personnages, des scènes, mais comme au hasard. On dirait une suite de médaillons, une collection de photographies, admirables épreuves, il est vrai, découpées dans la réalité à l'emporte-pièce d'une pleine lumière, mais dont chacune est là pour son compte. C'est une collection, une série, ce n'est pas un tableau. Je vois bien les mêmes figures qui reparaissent çà et là, mais je ne sais pas ce qu'elles viennent faire sur la scène. Elles tournent comme des marionnettes, pour se montrer. Les épisodes ne mènent à rien. Nous partons pour Fontainebleau, nous y visitons le château, nous y parcourons la forêt, cela dure douze pages ; évidemment ce n'est pas pour le plaisir de ces promenades qu'on nous y a conduits ; quelque chose va sortir de là : nullement ; Frédéric et Rosanette en reviendront comme ils y sont venus. Et ainsi tout le long du livre, le lecteur va, va, intrigué d'abord, impatienté ensuite, croyant toujours toucher à une péripétie, s'imaginant toujours arriver à un point décisif, et fermant le volume à la fin avec un sentiment mêlé d'humeur contre l'auteur, qui n'a cessé de le leurrer, et d'admiration pour l'écrivain, qui a suppléé à tout par le seul intérêt de l'observation et du style.

Je n'irais pas jusqu'au bout dans le devoir de franchise que je me suis imposé, si je passais sous silence ce qui décidément menace de constituer le genre de M. Flaubert, et de lui faire une place à part dans les lettres, je veux dire le choix des sujets et la nature du langage. Je ne suis pas plus prude qu'un autre. J'avoue même que je regarde la morale comme désintéressée dans la question. Je n'ai jamais bien compris ce qu'on entend par un livre dangereux ; tout livre peut être tour à tour dangereux ou salutaire, selon la disposition de celui qui le lit. Mais il s'agit de décence, c'est-à-dire de goût, c'est-à-dire encore d'art. M. Flaubert sait bien lui-même qu'on ne peut ni tout montrer, ni tout dire. Il y a des choses qui répugnent, qui dégoûtent, et qu'aucun article littéraire ne peut rendre agréables. Ou si elles plaisent, c'est par l'effet d'une corruption ; et il en est de ces raffinements comme des honteuses recettes de l'amour sénile. Vous croyez faire preuve de force en bravant les conventions de la vie et l'honnêteté des termes, et vous ne faites preuve que d'impuissance. Vous vous flattez de vous élever au-dessus du bourgeois, et vous ne voyez pas que rien n'est plus bourgeois que cette espèce de cynisme. Vous vous enfermez d'ailleurs dans une voie sans issue. Ces mots de haut goût ne tardent pas à en rendre nécessaires de plus épicés encore. Les émotions malsaines, les vilaines curiosités exigent des aliments nouveaux, et celui qui s'est chargé de leur en fournir est condamné à descendre toujours plus bas. Qu'on lise l'histoire de Théodora dans Procope, on y verra jusqu'où peuvent descendre les spectacles publics, et jusqu'où notre littérature descendra assurément aussi, pour peu qu'on l'encourage à tout oser. Je ne connais pas de loi plus fatale que celle-là.

Je parlais plus haut de la contradiction entre l'idéal et le réel, sur laquelle l'art repose. Mais la contradiction se retrouve partout, elle est l'essence des choses, le mot de la vie. Le désir tend à la possession, et il périt dès qu'il y parvient. Nous sommes attirés par l'inconnu et il nous laisse indifférents. Les voiles sont faits pour être levés, et cependant malheur à qui les lève, car le voile même fait partie de la divinité. Aussi l'art consiste-t-il à faire entendre beaucoup plus qu'il ne dit. Et vous qui prétendez profaner tous les mystères, révéler tous les secrets, dissiper toutes les illusions, mettre tout à nu, tout en prose, tout réduire au terme propre, artistes, poètes, que faites-vous, si ce n'est briser votre lyre pour voir ce qu'il y a dedans !

En un autre sens encore, vous faites une œuvre  qui vous trompe. Vous travaillez pour satisfaire, non un sentiment nouveau de l'art, mais un caprice de raffinement et de mode. Encore un peu, et nous serons guéris de ce travers par le dégoût, et ce dégoût, c'est vous qui l'aurez produit. Il y aura une réaction, comme on dit. On finira par avoir des nausées de cette société de Rastignac et de Rubempré, de ce monde de cabotins, qu'on nous donne pour la société française et la fleur de la civilisation. Ces choses-là ne durent pas, parce qu'elles ne sont pas vraies, parce qu'elles ne sont pas humaines. Il y a un certain bon sens public qui reprend toujours le dessus, qui se venge des exagérations, qui, souvent même, il faut bien le dire, les corrige l'une par l'autre. Donnez-lui du Balzac, toujours du Balzac, et il retournera un de ces jours à la Nouvelle Héloïse.

Balzac a comme M. Flaubert une prédilection pour le monde interlope et les choses flétrissantes ; mais il est un point sur lequel M. Flaubert renchérit sur Balzac : c'est la verdeur du terme. Une fois en train de vérité locale, rien ne l'arrête. Il est possédé d'une telle passion d'exactitude, qu'il se croit tout permis. Parle-t-il de boue, il en salit la page. Les Arnoux font les honneurs de leurs femmes devant leurs compagnons de vices : pourquoi M. Flaubert serait-il plus pudibond que les Arnoux ? Pourquoi ? Voilà justement la question, et une question que notre écrivain ne paraît pas s'être posée. Il s'agit de savoir si le goût est un préjugé, le goût, et avec lui la distinction, la beauté, la morale, qui n'est qu'une esthétique plus haute, l'âme, qui est l'organe de l'idéal. A Dieu ne plaise que je soulève des problèmes à propos d'un roman : mais je rappelle à M. Flaubert que le public n'adopte jamais complètement, cordialement, un livre dont les peintures et le langage sont pris trop bas, et qu'un ouvrage de l'auteur lui-même en est le plus éclatant exemple : il n'a tenu qu'au défaut dont nous parlons que Madame Bovary ait pris place parmi les classiques du roman.

J'ai dit franchement, rudement peut-être, quels sont les défauts du livre de M. Flaubert. Ce livre impatiente, parce qu'il est mal composé, et il blesse, parce qu'il méconnaît les sentiments et les habitudes de l'homme comme il faut. Les aventures de pareilles espèces ne peuvent intéresser que ceux qui leur ressemblent. Mais ces défauts, si graves qu'ils soient, si inexplicables lorsqu'ils se trouvent sous la plume d'un homme de talent et d'esprit, ces défauts n'empêchent pas que L'Éducation sentimentale ne dépasse de toute la tête tous les romans du jour. On sent du moins ici qu'on a affaire à un artiste. On proteste en lisant le livre, mais on le lit, on se révolte en se voyant tiré en si mauvais lieu, condamné à entendre de si grossiers propos, et cependant, on y reste. On y reste sans s'amuser, remarquez-le bien, sans y rien trouver de drôle ni de piquant, mais par la curiosité de voir un écrivain aussi fort aux prises avec une tâche aussi ingrate.

L'Éducation sentimentale se distingue par la vérité triviale et singulière des caractères. Non, pas de tous pourtant. Frédéric, le héros, n'a point d'individualité, ce qui est peut-être sa manière d'en avoir une. Les trois femmes, Mme Dambreuse, Mme Arnoux et Rosanette paraissent destinées à représenter la grande dame, la bourgeoise et la grisette, mais ce n'est qu'à la réflexion qu'on s'en doute, et l'intention de l'auteur à cet égard n'est pas assez indiquée : le lecteur ne voit là d'abord que trois intrigues enchevêtrées et confuses. Plusieurs des personnages secondaires sont de même insuffisamment accusés : Deslauriers, Dussardier, Hussonnet, de Cisy, Sénécal. J'aime mieux Pellerin, le vieux rapin « tourmenté par des convoitises de gloire, et perdant ses jours en discussions, croyant à mille niaiseries, aux systèmes, aux critiques, à l'importance d'un règlement ou d'une réforme en matière d'art. » J'aime mieux surtout Jacques Arnoux, le marchand de tableaux, l'homme de progrès, qui recherche l'émancipation des arts et le sublime à bon marché, qui s'enthousiasme pour une œuvre ou pour un homme, facile, vicieux, vulgaire, prodiguant les cigares, tutoyant les inconnus, répondant par une tape sur le ventre à ceux qui se plaignent d'être exploités. Arnoux est la vraie création de ce nouveau roman. Je ne voudrais pas laisser croire, d'ailleurs, que le don d'observation de l'écrivain se montre seulement dans le dessin de quelques physionomies : il se fait sentir à chaque instant par des traits de nature, vifs, profonds, trouvés. L'auteur excelle à mettre en contraste l'immobile et banal aspect des choses avec les émotions qui bouleversent l'âme, et qui voudraient voir la création entière partager leur trouble. Ce n'est pas tout : là où Balzac aurait mis des pages de description et de discours, M. Flaubert, d'un mot, jette sur un homme ou une situation la cynique lumière dans laquelle il se complaît.

Un autre mérite du livre de M. Flaubert, et son mérite capital, c'est qu'il est acte d'écrivain. En fin de compte et pour parler franc, il n'y a que deux classes de romans : ceux qui sont écrits et ceux qui ne le sont pas ; et les premiers sont les seuls qui comptent. Récit fortement mené, caractères vrais et frappants, ces mérites n'ont jamais suffi à l'homme de goût. C'est là le fond, la matière du livre, la condition élémentaire de l'intérêt, mais les plus grands mérites en ce genre ne signifient rien s'ils ne sont accompagnés de ce don suprême de la mise en œuvre  qui s'appelle l'art de bien dire. Que de romans qui paraissent chaque année dans les feuilletons de nos journaux ou aux vitrines de nos librairies, qui sont lus par le public des femmes oisives,  et qui sont oubliés aussitôt que lus. Ils ne vivront pas, parce qu'ils n'ont jamais vécu. Le livre de M. Flaubert, au contraire, défectueux et désagréable comme il est, aura vécu, et par conséquent aussi il ne périra pas tout à fait. œuvre d'art, il s'est adressé aux artistes ; il s'est imposé à leur attention ; tout en le discutant, ou plutôt par cela même qu'on le discutait, il a bien fallu reconnaître ses droits. Ou bien, me ferais-je illusion, et serais-je d'une école vieillie ? Le fait est que je donnerais tout Balzac et tout Alexandre Dumas pour une page de français exquis. Et sans parler de langue exquise, ce qui serait, en effet, un peu hors de place ici, je ne puis être insensible, en ouvrant L'Éducation sentimentale, à la précision et à la clarté du style de M. Flaubert. C'est positivement un autre monde que dans les neuf dixièmes des livres qui s'impriment aujourd'hui. Le mot y est transparent, on voit à travers. L'auteur abuse peut-être des descriptions, mais ces descriptions, du moins, rendent les choses sensibles, au lieu de les cacher sous des plaques de couleur et des énumérations de détails. En somme, nous avons devant nous un homme qui sait son métier, et qu'il y a un métier. Il n'écrit pas au hasard. Il ne puise pas sa langue dans le ruisseau fangeux du journal. On sent partout chez lui le souci de la ligne, le sentiment de la couleur, le besoin de la lumière. C'est quelque chose, c'est beaucoup. Prenez garde, pour peu que vous me pressiez, je dirai que c'est tout !

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


Mentions légales