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Émile ZOLA
Le Voltaire, 9 décembre 1879

REVUE DRAMATIQUE ET LITTÉRAIRE
Gustave Flaubert : L'Éducation sentimentale

Une fois encore, je viens de relire L'Éducation sentimentale, de Gustave Flaubert, dont une nouvelle édition vient de paraître chez Charpentier. Et cette lecture a remué en moi tout un monde de pensées. Je ne sais pas de cas littéraire plus intéressant que L'Éducation sentimentale, dont la fortune a été si singulière auprès du public, et qui opère sur moi et sur beaucoup d'autres, je pense, une action si forte.

D'abord, voici ma confession. J'écris ici sous l'emprise de mes sentiments ; ce sera moins de la critique que l'analyse très fidèle de ce que j'éprouve dans mon intelligence de lecteur. Toutes les fois que le besoin me prend de lire quelques pages de Flaubert - et c'est là un de mes besoins fréquents - , je vais droit à L'Éducation sentimentale. J'ouvre le livre n'importe où, je suis satisfait. C'est une curiosité sans cesse éveillée chez moi pour cette œuvre , c'est un intérêt que je ne peux épuiser. Comme j'aime à me rendre compte des actions irréfléchies qui font notre existence quotidienne, j'ai fini par m'étonner de la persistance de mon goût et par me poser des questions. Pourquoi toujours L'Éducation sentimentale ? Pourquoi pas Madame Bovary ou Salammbô ? Et j'ai fini par analyser les causes de ma préférence.

Remarquez que Salammbô a un éclat de style, une splendeur des tableaux qui l'emportent de beaucoup. Remarquez encore que dans Madame Bovary le drame est plus saisissant ; il y a là une « histoire » qui passionne le lecteur illettré. D'ailleurs, le succès du grand public a décidé. On se souvient de la vogue énorme de Madame Bovary, de l'évolution littéraire déterminée par ce roman qui, pour la grande majorité, est resté le chef-d'œuvre de Flaubert.

À côté de ces deux premières œuvres, L'Éducation sentimentale laissa le public froid. Le roman, il est vrai, paraissait à une époque de trouble, en 1869, lorsque l'empire agonisant allait semer la France de décombres. Nul doute qu'il ait souffert des catastrophes qui se précipitaient. Pourtant, il faut bien dire que l'œuvre resta à peu près lettre close pour le public. Dans les articles qui parurent, il se produisit les plus étranges affirmations. La critique ne semblait pas même avoir compris le sens matériel des épisodes. On prêtait au romancier toutes sortes d'intentions ridicules, on ne mettait pas en lumière le sens vrai du livre. Dans le public, généralement, le roman fut trouvé long, diffus, ennuyeux. Des femmes n'allèrent pas jusqu'au bout. Et l'opinion est restée, on a à peu près enterré l'œuvre sous ce premier jugement d'indifférence. Si bien que jamais je ne vois citer L'Éducation sentimentale. Voilà dix ans que celle-ci a paru, elle n'est certainement lue que par des fidèles, des amoureux littéraires qui se sont fait une religion à part.

Qu'est-ce donc que cette Éducation sentimentale ? Simplement un livre d'histoire, un lambeau de notre vie à tous. L'auteur a pris, en 1840, une trentaine de personnages, et il les a conduits jusqu'en 1851, en les analysant chacun dans son rôle individuel et dans son rôle social. Aucune complication d'intrigue d'ailleurs. Au centre, un garçon irrésolu, plein de tous les appétits et de toutes les faiblesses, ce Frédéric Moreau qui manque sa vie, partagé entre quatre femmes qu'il laisse échapper tour à tour. Puis, toute une foule à ses côtés et derrière lui, une foule d'autres ambitions qui tremblent la fièvre et qui se fondent dans l'imbécillité humaine.

Le livre est un continuel avortement, avortement d'une génération, avortement d'une époque historique. D'ailleurs, je ne veux pas en analyser ici les épisodes, je m'en tiens à l'impression qui s'en dégage.

Dès lors, l'indifférence du public commence à s'expliquer. Premier grief : l' « histoire » manque, je veux dire le drame violent, l'arrangement pathétique des faits, les coups de théâtre de l'imagination. Second grief : les personnages avortent tous, ils passent tous sous le même niveau de médiocrité, pas un qui soit un « héros », qui force la destinée par des actions d'éclat ; tel était le sujet, la peinture de la vie avec son travail banal, son éternelle misère ; et il devenait fatal que le gris de notre existence quotidienne effaçât l'œuvre elle-même dans une même tonalité, ce qui devait dérouter le public, lisant surtout pour l'émotion, pour la passion des faits extraordinaires. Troisième grief : l'immense tristesse qui se dégage d'une analyse humaine ainsi conduite ; les lecteurs n'ont pas compris le sentiment qui leur serrait peu à peu la poitrine, à mesure que l'œuvre se déroulait ; ils ont parlé d'ennui, lorsqu'il y avait surtout de la peur et de l'amertume dans leur sensation. La vérité est que ce livre trop vrai épouvante.

Me voilà donc bien près de savoir quelle est ma tendresse pour L'Éducation sentimentale. À mon sens, tous nos livres, que nous croyons vrais, sont à côté de celui-ci des œuvres romantiques, des opéras arrangés pour le spectacle et la musique. Lui seul a le développement large de la vie, sans que jamais l'effet ne soit exagéré, en vue d'un agrandissement de l'ensemble. Certes, je ne nie pas la composition dans l'œuvre ; je suis persuadé au contraire que Flaubert a dû se donner un mal infini pour coordonner les divers éléments et arriver à un tout homogène ; mais, par un miracle d'art, cette composition disparaît, il n'y a plus de visible que le courant fatal et nécessaire des choses, c'est comme un procès-verbal écrit sous la dictée des faits. Il m'a fallu prendre une plume, refaire le sommaire de chaque chapitre, étudier de très près, en homme du métier, la carcasse de l'ouvrage, pour voir « comment c'était fait », pour saisir les oppositions de scènes, les rapprochements, toute cette cuisine de nos romans, qu'on nous accuse de ne pas composer, et dont le plan nous donne tant de peine. Autrement, dans une lecture, même attentive, la trame disparaît, il n'y a plus comme je l'ai dit, qu'un procès-verbal des menus faits quotidiens d'un groupe d'êtres, rédigés par un maître de la langue.

J'insiste, parce que c'est là le grand caractère, la puissante originalité de L'Éducation sentimentale. Tous nos romans sont des poèmes à côté de celui-là ; il a beau traiter d'une grande passion inassouvie, de cet amour de Frédéric pour Madame Arnoux, si pur, si profond ; il ne ment jamais, il dit les choses et rien au-delà des choses ; tandis que, nous autres, nous allons très souvent plus loin que les choses, pour augmenter nos effets, mettre nos personnages en lumière, enlever un finale à grand orchestre. Cela m'a frappé jusque dans les petits détails. Jamais nous n'aurions osé ainsi briser une analyse en morceaux, détruire les grands ensembles par un continuel retour des petits épisodes, effacer le livre dans la teinte monotone d'une trentaine de personnages également plats, retombant en pleine médiocrité après chaque tentative d'énergie virile. Voilà le modèle du roman naturaliste, cela est hors de doute pour moi. On n'ira pas plus loin dans la vérité vraie, je parle de cette vérité terre à terre, exacte, qui semble être la négation même de l'art du romancier.

Plus d'imagination, dans le sens d'invention, de rapprochement inattendu des faits. Une continuelle imagination, au contraire, dans le sens du ressouvenir, du choix et du classement des faits ; l'unique sens philosophique d'ailleurs. Et pour noter la vie, pour la reproduire avec son émotion vraie, ses misères et ses grandeurs, un outil merveilleux d'écrivain, la langue la plus nette, la plus sobre, la plus vivante qu'on ait jamais écrite.

Maintenant, je saisis aisément ce qui se passe en moi, lorsque ma main va d'elle-même prendre L'Éducation sentimentale parmi les autres œuvres de l'écrivain. C'est que j'y trouve davantage la vie, plus que dans le drame saisissant de Madame Bovary, plus que dans les éclatantes peintures de Salammbô. La vie ! une mer immense, une étendue sans bornes, où le spectacle est éternel, où l'on trouve sans cesse une nouvelle émotion, une nouvelle leçon. Je puis ouvrir le livre n'importe où, l'intérêt commence où je suis tombé, je découvre à chaque page des vérités que dix lectures ne m'avaient pas montrées. Cela est insondable, chaque mot répond dans ma chair et dans mon esprit, je suis pris par toute mon humanité ! Il n'y a plus là l'intérêt grossier d'une affabulation plus ou moins intéressante ; il y a l'écho de tout ce qui est humain, les espoirs et les tristesses, l'éternel recommencement de nos désirs qui se brise contre l'impassible nature. Je me reconnais, c'est moi-même ; j'ai voulu cela tel jour, puis je ne l'ai plus voulu le lendemain. Voilà ce que j'ai éprouvé, voilà la blessure dont je saigne encore, voilà ma misère que, jusqu'à cette heure, je n'avais pas osé me confesser. De là, ma passion à lire une œuvre qui est comme le résumé de notre existence.

On parle d'ennui. L'avortement de tout fait la grandeur et la tristesse de ce livre. Il ne m'ennuie pas, il me bouleverse. Je n'ai jamais pu lire la seconde moitié, sans me sentir peu à peu pris à la gorge par une angoisse ; et je pleurais, dans l'écroulement final, lorsque Frédéric et Deslauriers vieillis causent de leur vie manquée, devant le feu. Quel est le drame plus poignant dans sa simplicité ? Est-ce que toute notre infirmité n'est pas là ? De grandes espérances, de grands amours, de grands désirs, puis un effondrement dans la bêtise et dans le vide. Voyez ce lamentable Frédéric, son histoire est la nôtre ; aussi quelle colère et quelle pitié il éveille en moi, comme je le trouve petit et comme il me fait peur. Un imbécile ? non pas ; un incompris ? pas davantage ; un pauvre être, vous ou moi, et rien de plus. Mais cela me secoue plus que tous les mannequins grandioses de notre littérature, parce que la plainte d'impuissance de cet homme crie dans chacun de mes os.

On reviendra sur L'Éducation sentimentale, on en comprendra l'étonnante profondeur, dans la monotonie apparente. Je le dis encore, il n'y a pas dans notre littérature une œuvre qui ait à ce degré le son de la vérité, pas une qui offre un magasin plus vaste de documents humains. Et de là, l'intérêt constant, l'inépuisable émotion, le charme douloureux de cette lecture. Nous ne sommes peut-être encore que quelques-uns qui connaissons cette source, et c'est pourquoi je la signale à toute notre jeunesse. On aime la vérité en lisant un pareil livre, on en comprend la force, on se dit qu'elle seule existe et qu'elle seule fait le génie.

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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