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L'ÉPITAPHE DE MADAME BOVARY

André BOUVET
Professeur agrégé de Lettres classiques au Lycée Buffon (Paris)

Le dernier chapitre de Madame Bovary offre un court paragraphe qui nous montre Homais rédigeant l'épitaphe d'Emma :

«Quant à l'inscription, Homais ne trouvait rien de beau comme : Sta viator, et il en restait là ; il se creusait l'imagination ; il répétait continuellement : Sta viator ... Enfin, il découvrit : amabilem conjugem calcas ! qui fut adopté.»

Ce court paragraphe ne me semble pas avoir reçu le commentaire qu'il mérite. L'édition de Bernard Masson [1] traduit en note les mots latins : «Arrête-toi, voyageur.» «Tu as sous tes pieds une épouse digne d'amour.»

Rappelons d'abord que ce type d'épitaphe remonte à l'antiquité. En effet, les anciens enterraient leurs morts hors des villes, le long des routes, et l'on a conservé de nombreuses inscriptions grecques et latines dont le texte offre une situation de dialogue : le tombeau apostrophe le passant, le «voyageur», l'invite à s'arrêter un instant et à lire. Voici quelques exemples empruntés à un recueil d'inscriptions [2]  :

RESTA, VIATOR, ET LEGE.
SISTE, PRECOR QUÆSO, CIPPUM COGNOSCE, VIATOR.
SISTE GRADUM, FUGIAT QUAMVIS BREVIS HORA, VIATOR.
SISTE, ROGO, TITULUMQUE MEUM NE SPREVERIS, ORO.
QUI PROPERAS, QUÆSO, TARDA, VIATOR, ITER. [3]

La plus célèbre de ces épitaphes est celle des guerriers spartiates tombés aux Thermopyles (mais ici ce sont les guerriers - et non le tombeau - qui parlent) : «Passant va, dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saintes lois.» [4]

Mais l'apothicaire d'Yonville a surtout des références modernes :

«... j'ai moi-même... (dit-il) une bibliothèque composée des meilleurs auteurs : Voltaire, Rousseau, Delille, Walter Scott...» [5], et s'il trouve si beau le Sta viator, c'est qu'il l'a lu chez Voltaire : au chapitre III du Siècle de Louis XIV, Voltaire évoque la bataille de Nœrdlingen qui, en 1645, opposa les Français, commandés par Condé et Turenne, aux Impériaux commandés par le baron lorrain de Mercy ; les Français vainquirent les Impériaux qui, dans la bataille, perdirent leur chef. Voltaire écrit :

«Ce général, regardé comme un des plus grands capitaines, fut enterré près du champ de bataille ; et on grava sur sa tombe :
STA VIATOR ; HEROEM CALCAS : Arrête voyageur ; tu foules un héros.
Cette bataille  mit le comble à la gloire de Condé, et fit celle de Turenne...»

Mais il faut préciser d'emblée que Rousseau, vers la fin du livre quatrième de L'Emile, commentait en termes sévères cette épitaphe :

«Les nôtres [nos tombeaux] sont couverts d'éloges ; sur ceux des anciens on lisait des faits.
     Sta viator ; herœm calcas.
Quand j'aurais trouvé cette épitaphe sur un monument antique, j'aurais d'abord deviné qu'elle était moderne, car rien n'est si commun que des héros parmi nous ; mais chez les anciens ils étaient rares. Au lieu de dire qu'un homme était un héros, ils auraient dit ce qu'il avait fait pour l'être.» [6]

Comme on le voit, Homais reste voltairien, ou du moins fidèle à ses lectures, jusque dans la formule qu'il propose pour le tombeau d'Emma. Il convient toutefois de préciser nettement quel sens il faut donner à l'expression amabilem conjugem : nul doute qu'il ne faille y voir un hommage à la beauté d'Emma ; elle était «aimable» au sens où on l'entendait dans la langue classique [7], c'est-à-dire «désirable» ; il faut donc traduire :

«Arrête-toi, voyageur ; tu foules une épouse désirable.»

On peut enfin se demander si Flaubert ne compte pas implicitement sur le lecteur pour qu'il applique, à la formule proposée par Homais, le genre de critique que Rousseau fait à propos de l'épitaphe de Mercy. Dans cette perspective, au lieu de dire qu'Emma était une «épouse désirable», Homais aurait dû dire tout ce qu'elle avait fait pour l'être... Or seul le lecteur peut être à même, à ce moment du livre, de se livrer à un bilan de ce genre, puisque seul le lecteur est en mesure de connaître toutes les péripéties de la vie de l'héroïne. Cette épitaphe lui tient lieu aussi d'oraison funèbre.

18 juin 2004

NOTES

[1] Editions du Seuil, L'Intégrale, 1964, tome I, p. 691.
[2] Hieronymus Geist, R œmische Grabinschriften, Munich, 1969, n° 1, 4 à 7.
[3] «Arrête-toi, voyageur, et lis.»
«Arrête-toi, je t'en prie, s'il te plaît, prends connaissance de la stèle, voyageur.»
«Arrête ta marche, même si l'heure brève fuit, voyageur.»
«Arrête-toi, je te le demande, et ne méprise pas mon inscription, je t'en prie.»
«Toi qui te hâtes, s'il te plaît, retarde, voyageur, ta route.»
[4] Hérodote, VII, 228 ; Anthologie grecque, VII, 249.
[5] Deuxième partie, chapitre II.
[6] Ces réflexions de Rousseau rappellent ce que Fénelon faisait dire à un personnage de ses Dialogues sur l'éloquence, en particulier à la fin du deuxième dialogue : «...les Grecs se servaient peu de tous ces termes généraux qui ne prouvent rien ; mais ils disaient beaucoup de faits. Par exemple, Xénophon, dans toute la Cyropédie, ne dit pas une fois que Cyrus était admirable ; mais il le faisait partout admirer.»
[7] Voir Ovide, Art d'aimer, II, vers 107 : UT AMERIS, AMABILIS ESTO.
Madame de La Fayette écrit, dans La Princesse de Clèves : «...une reine dont la personne est encore extrêmement aimable.» (Bibl. de la Pléiade, p. 1178)
[Saisie par Peggy Mardoc, juillet 2004.]


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