ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Alfred Jarry

Marie-Paule Dupuy
(mars 2018)

L’éditeur Pierre Fort publie en 1898 L’Amour en visites, d’Alfred Jarry. Lucien est le protagoniste des sept premiers chapitres du recueil. Chez Manette, camériste de sa mère, il a 15 ans. Chez Manon, demi-mondaine, où, soldat en permission de minuit, il arrive ivre, il a 20 ans. Il a 20 ans aussi quand il se rend Chez la vieille dame, qui lui avait écrit une lettre aux accents nervaliens. Sur les conseils de son oncle, et toujours soldat, il va en visite Chez la grande dame. Elle connaît un ministre et peut le tirer d’un mauvais pas. Chez la petite cousine, il est choqué par les propos crus de la fillette, qui lui décrit l’arrachage d’une de ses dents comme s’il s’agissait d’un accouchement. Chez la fiancée, il est écœuré par la bêtise de son interlocutrice. Et, ayant contracté une « maladie », il se rend Chez le médecin. Le symbolisme et l’onirisme des trois textes suivants, La Peur chez l’Amour, Chez la muse, Au paradis ou le Vieux de la montagne – peut-être un peu préfigurés dans la lettre de la vieille dame –, sont très éloignés de l’humour exprimé dans les sept premiers textes. Chez Madame Ubu est le onzième et dernier chapitre de L’Amour en visites.

Trois des textes portent des épigraphes :
Chez la vieille dame : « Il faut réjouir les vieillards. » JOUBERT.
Chez la grande dame : « Oui », dit Pécuchet. FLAUBERT.
Au paradis ou le Vieux de la montagne : « … La neige. / « … Mes cordes tournent aux sapins. » VILLIERS DE L'ISLE-ADAM.

L’intention charitable de Joseph Joubert (1754-1824), moraliste, ami de Chateaubriand qui publia ses maximes en 1838, est bien dénaturée par cette citation de son conseil dans le contexte de L’Amour en visites.

Villiers de L’Isle-Adam avait projeté une pièce sur le Vieux de la montagne. Ce chef de la secte des Assassins ou Hachichins avait fasciné plusieurs auteurs au XIXe siècle. Il est le sujet du chapitre 10 de L’Amour en visites, qui est une courte pièce en cinq actes.

On ne trouve pas telle quelle, dans Bouvard et Pécuchet, la séquence : « Oui », dit Pécuchet.
Pécuchet y répond : oui, un peu plus souvent que Bouvard (11 fois, et Bouvard 7 fois !).
Et l’un de ces : oui, en réponse à une question de Bouvard lui demandant s’il souffre, introduit l’aveu d’une « maladie secrète » dont il est atteint.

Mais la « grande dame », la duchesse, qui trouble Lucien, au point qu’« il a une peur effroyable que cela s’aperçoive », ressemblerait plutôt à Mme Dambreuse, de L’éducation sentimentale.
Lucien lui rend visite pour solliciter son aide : « Oui, nous irons chez le ministre. Je crois que nous vous tirerons de ce mauvais pas », lui dit-elle. Dambreuse, de même (2e partie, ch. II), s’entretient avec Frédéric Moreau : « Il avait vu le Ministre. La chose n’était pas facile. Avant d’être présenté comme auditeur au Conseil d’état, on devait subir un examen. »

Lors de sa visite, Lucien est reçu dans une demeure à la magnificence un peu distante, identique à celle des Dambreuse. « Les immenses fenêtres du salon le contemplent », écho de celles que Frédéric Moreau regarde ou guette de façon récurrente, à l’hôtel Dambreuse (« un grand salon à hautes fenêtres » [2e partie, II]) ou chez Mme Arnoux.

La duchesse, « qui a bien quarante ans » – et Mme Dambreuse approuve Frédéric de tourner son goût vers les femmes de trente ans (2e partie, II) – se parfume à l’iris, comme celle-ci, et lui ressemble. Elle porte « une jaquette tout unie s’ouvrant sur un gilet de soie blanche, militairement boutonnée, et Mme Dambreuse, « portait une robe de moire grise, à corsage montant, comme une puritaine. »

La duchesse « doit penser aux malheurs des enfants moralement abandonnés qu’elle protège, en séance solennelle tous les premiers lundis du mois ». De même, Mme Dambreuse, « dès qu’on parlait d’un malade, […] fronçait les sourcils douloureusement, [et] allait faire sortir de pension une nièce de son mari, une orpheline. On exalta son dévouement ; c’était se conduire en véritable mère de famille » (2e partie, II).

La lectrice anglaise « qui a les deux pelles en défense d’éléphant » est presque un sosie de Miss John, « une Anglaise, fortement marquée de petite vérole », institutrice de la nièce de Dambreuse (2e partie, III).

Même importance des invitations à dîner formulées par la duchesse et par Mme Dambreuse – invitation presque redoutée par Lucien, et espérées par Frédéric, et dont la pensée génère une obsession anxieuse, de nature différente chez l’un et chez l’autre.

Et, clin d’œil possible ? dans l’analogie entre les deux femmes, la grande dame « ressemble au sphinx couronné de Moreau »… tableau du peintre Gustave Moreau… au patronyme identique à celui du protagoniste de L’éducation sentimentale.

Mais c’est Mme Arnoux dont le mouchoir émeut Frédéric, qui « aurait voulu être ce petit morceau de batiste tout trempé de larmes » (2e partie, II) ; Lucien pense, de celui de la duchesse : « Son mouchoir a l’air si jeune ! Un mouchoir de fillette, un petit carré de batiste garni d’un point à jour »…

Et c’est aussi par les propos de Mme Arnoux que l’écho entre les deux textes peut, encore, être imaginé : « Mais je ne me vante pas d’être une grande dame ! » (2e partie, III), proteste-t-elle. à Lucien qui, pour cacher son état, s’est précipité aux genoux de la duchesse en lui disant qu’il l’aime, celle-ci expose : « L’impertinence, mon cher, ce n’est pas de le prouver, c’est d’oser le dire ! » Et, aux aveux indirects de son amour par Frédéric : « – Vous le savez bien, je vous l’ai dit. », Mme Arnoux répond : « – Je suis fâchée que vous me l’ayez dit » (2e partie, VI)…

 



Mentions légales