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Philarète CHASLES
Encyclopédie du dix-neuvième siècle,
répertoire universel des sciences, des lettres et des arts
, vol. 49, 1859-1860
[Paris, Librairie de l’encyclopédie du XIXe siècle, 1883]

Article « France (littérature) »

[…] Ce que les deux dernières années ont dévoré de romans est incroyable, et ce que l’on a trouvé moyen d’y être n’est pas moins inouï. Les plus grands succès en ce genre ont couronné M. FLAUBERT, M. FEYDEAU, M. ABOUT, Mme Louise COLET, George SAND, Octave FEUILLET, Arsène HOUSSAYE. Nous ne parlons que des rois ; la foule des sujets est innombrable. Pour les uns, le roman n’est qu’une occasion d’autopsie cadavérique et d’autopsie morale ; pour les autres, un cadre satirique et un véhicule d’épigramme ; d’autres veulent inculquer une leçon nouvelle et un enseignement sceptique à leurs lecteurs. On jette aisément dans ce moule le sermon, la politique, la description, le pittoresque, les événements les plus saugrenus ou la personnalité la plus effrénée. Il suffit d’un voile transparent pour que l’on puisse raconter au public sa propre histoire, c’est-à-dire ses vertus, — et celle de ses amis, c’est-à-dire leurs vices, — sans être passible d’une peine. Tous les courants aboutissent au roman et viennent s’y confondre.

[…] Le public a montré encore plus de goût pour un genre à peu près nouveau, celui de la physiologie portée dans l’étude des passions. Le médecin Alibert avait entrevu ce genre extraordinaire, dont Balzac avait commencé l’exploitation. M. FLAUBERT l’a porté très-loin. La peinture minutieuse de la femme de province qui s’ennuie et qui, vicieuse par plaisir, dissolue sans volupté, atteste l’état social et le fonds général des doctrines bien plutôt que sa dépravation personnelle, a enlevé tous les suffrages. M. FEYDEAU l’a suivi. C’est à lui qu’est due une autre peinture analytique, non moins accusée, de la femme qui, par sa constitution physique et les nécessités absolues de l’organisme, se livre à des goûts auxquels son âme ne prend aucune part ; réservant son droit au légitime mari, respectant même son incontestable autorité ; elle punit de cette manière l’amant qui croit avoir conquis son cœur, mais qui, reconnaissant son erreur grossière, finit par devenir jaloux de celui même qu’il outrage.

On voit quel est le sens de ces deux œuvres, auxquelles M. FEYDEAU, homme de beaucoup de talent, vient d’ajouter Daniel. Ces romans chirurgicaux ressortent de la théorie de vérité absolue, graphique, complète, minutieuse, sans réserve et sans pudeur, que l’on a nommée réalisme. Le réalisme, mot inventé récemment, n’est qu’une forme plus brutale et plus avouée de ce matérialisme qui envahit l’art. Tantôt, comme MM. FLAUBERT et FEYDEAU, il se confond avec l’étude physiologique et aboutit à une sorte de nosographie médicale des vices sociaux ; tantôt, armé d’une loupe, il poursuit dans leurs dernières subdivisions, les incidents, les misères, les détails infimes de la vie rustique ou bourgeoise. Alors M. CHAMPFLEURY a donné une grande popularité à ce genre de travail, qui d’un côté touche à la science des infiniment petits, de l’autre à l’anatomie microscopique. M. Champfleury possède son public distinct ; quelque chose de plus bourgeois, de plus finement approfondi et plus hollandais que MM. Flaubert et Feydeau forment son caractère particulier. Comme eux, il applique à son étude une sorte de rigueur scientifique. L’étude physiologique, l’observation des faits matériels, la reproduction des phénomènes naturels, des mouvements sociaux et des rapports entre les hommes, de leurs passions et de leurs intérêts, sous leur aspect réel c’est-à-dire visible et absolu, sans jugement spécial et définitif, et considéré en eux-mêmes, comme un médecin ou un naturaliste qui décrivent des cas de pathologie et les manifestations de la vie extérieure ou intime ont envahi, non-seulement les fictions romanesques, mais l’esthétique, la morale et l’histoire.

Tout s’est donc étalé, analysé et disséqué sans pudeur. […]


[Document saisi par Julie Quéré, 2017.]


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