ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

DURANTY
Réalisme, 15 mars 1857, p. 79

NOUVELLES DIVERSES

[...] Madame Bovary, roman par Gustave Flaubert, représente l'obstination de la description. Ce roman est un de ceux qui rappellent le dessin linéaire, tant il est fait au compas, avec minutie ; calculé, travaillé, tout à angles droits, et en définitive sec et aride. On a mis plusieurs années à le faire, dit-on. En effet les détails y sont comptés un à un, avec la même valeur ; chaque rue, chaque maison, chaque chambre, chaque ruisseau, chaque brin d'herbe est décrit en entier ; chaque personnage, en arrivant en scène, parle préalablement sur une foule de sujet, inutiles et peu intéressants, servant seulement à faire connaître son degré d'intelligence. Par suite de ce système de description obstinée, le roman se passe presque toujours par gestes ; pas une main, pas un pied ne bouge, pas un muscle du visage, qu'il n'y ait deux ou trois lignes ou même plus pour le décrire. Il n'y a ni émotion, ni sentiment, ni vie dans ce roman, mais une grande force d'arithméticien qui a supputé et rassemblé tout ce qu'il peut y avoir de gestes, de pas ou d'accidents de terrain, dans des personnages, des événements et des pays donnés. Ce livre est une application littéraire du calcul des probabilités. Je parle ici pour ceux qui ont pu le lire. Le style a des allures inégales comme chez tout homme qui écrit artistiquement sans sentir : tantôt des pastiches, tantôt du lyrisme, rien de personnel. - Je le répète, toujours description matérielle et jamais impression. Il me paraît inutile d'entrer dans le point de vue même de l'œuvre, auquel les défauts précédents enlèvent tout intérêt. - Avant que ce roman eût paru, on le croyait meilleur. - Trop d'étude ne remplace pas la spontanéité qui vient du sentiment. [...]

[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2006.]


Mentions légales