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Armand de Pontmartin
Le Correspondant, 25 juin 1857, p. 289-306

LE ROMAN BOURGEOIS ET LE ROMAN DÉMOCRATE
Mm. Edmond About et Gustave Flaubert.

Tout critique qui vieillit et qui, par conviction ou par humeur, se sent porté à juger sévèrement les nouveaux venus en littérature, doit s'interroger avec scrupule et se demander s'il n'apporte pas dans ce pessimisme cette disposition chagrine qui existait déjà du temps d'Horace ; s'il n'obéit pas à cette condition naturelle de la faiblesse humaine, qui veut qu'après avoir compris et goûté vivement certaines formes, certains procédés de l'art, on devienne insensible à des formes nouvelles, à des procédés différents. Il y a vingt ou trente ans, de Cinq-Mars à Colomba, le roman français, toutes réserves faites sur sa moralité et ses tendances, était dans une période de splendeur : aujourd'hui, je le vois descendre à Germaine, tomber à Madame Bovary, et la décadence me semble manifeste. Est-ce moi qui me trompe ? Dois-je m'en prendre à un changement d'optique, répéter, avec le chat de la fable, que les ans en sont la cause, me souvenir que, dans la jeunesse, on est le complice des romans qu'on lit et que plus tard on en est le censeur et le juge ? Je me suis questionné comme un coupable ; j'ai eu le très-pénible courage de relire les pièces du procès, et, en conscience, je n'ai pas pu me donner tort.

Et pourtant, il y a succès, c'est positif ; M. About a réussi, M. Gustave Flaubert vient de réussir ; les maîtres de la critique ont coopéré à son triomphe ou s'en sont émus : or le succès peut être usurpé, excessif, surfait, éphémère ; il n'est jamais sans cause. Pour que le roman arrive de la Princesse de Clèves, ou, sans remonter si haut, d'Eugène de Rothelin à Germaine, et surtout à Madame Bovary, il faut, non pas seulement que le goût se déprave, - ce qui est bientôt dit et difficile à prouver, - mais qu'il se soit accompli dans la société même des révolutions telles que, pour peindre exactement ce qu'il avait sous les yeux ou pour plaire à ceux qui devaient le lire, le roman ait eu, lui aussi, à se déclasser, à passer d'un extrême à l'autre dans l'échelle sociale ; il faut que les anciennes et impérissables influences de la société sur la littérature se soient tellement dénaturées, qu'en se généralisant elles se soient abaissées à un tel niveau, que, pour être de son temps, pour rencontrer encore des sympathies et des suffrages, le roman ait été forcé de se façonner à ce qui règne aujourd'hui, à ce qui vaincra petit-être demain ; de se faire, en deux mots, bourgeois et démocrate. Mais de grâce, qu'on ne se méprenne pas sur le sens que je donne à ces mots, qui ont toujours l'air d'amener avec eux quelque grosse et irritante polémique. Pour moi, bourgeoisie et démocratie ne sont pas ici des catégories sociales ni des partis politiques, mais des influences, l'action irrésistible de deux forces qui, ayant grandi dans le monde, ayant marqué de leur empreinte les institutions et les mœurs, s'étant propagées à travers tous les détails de la vie publique, matérielle, extérieure, privée, doivent aussi s'infiltrer dans la vie intellectuelle, imprimer leur cachet sur la littérature, avoir un art, une poésie, un roman à elles : art, poésie, roman, qui essayeront de donner le change, qui chercheront leur raison d'être dans des théories littéraires, qui s'appelleront, si vous voulez, réalisme, mais qui, au fond, ne seront que l'expression de ces deux puissances régnantes. C'est à ce point de vue que je crois pouvoir dire : M. About, c'est la bourgeoisie, M. Gustave Flaubert, c'est la démocratie dans le roman.

La réputation de M. Edmond About ne date guère de plus de trois ans, et elle a marché fort vite. Il y a eu dans son avènement rapide un peu de ces allures tapageuses qui paraissent plaire aux hommes de sa génération, et qu'on a aussi remarquées, avec des nuances plus sérieuses, chez MM. Linfre},Ernest Renan et Taine. Ces messieurs semblent croire, - et le résultat les justifie, - qu'on gagne double à casser les vitres : on entre, et on fait du bruit. Quoi qu'il en soit, même en mettant en ligne de compte l'habileté et le savoir-faire, on s'explique difficilement cette subite trouée de M. Edmond About, surtout quand on songe que, dans notre temps d'encombrement et de nivellement général, le théâtre seul peut rendre un nom célèbre en quelques jours, et que ce n'est pas précisément par le théâtre que M. About est arrivé. La Grèce contemporaine, le premier, et, au dire d'excellents juges, le meilleur de ses ouvrages, est une amusante satire, assez vraie, assure-t-on, pour que les malices portent coup. En écrivant ce livre, l'ancien élève de l'école d'Athènes, l'helléniste lauréat, nourri du miel classique de l'Hymette, fit sa première avance à ces instincts bourgeois qui devaient se reconnaître et s'aimer en lui. La bourgeoisie française, encore peu au fait en 1825 des conditions de son règne, avait bien pu, exaltée, et fanatisée par ses journalistes, se passionner pour la Grèce, porter son argent aux souscriptions et se moquer du ministre qui appelait Athènes une localité. Mais, dans un pays variable comme le nôtre, les enthousiasmes qui se désistent amènent aisément une réaction contraire, surtout quand le culte des intérêts remplace celui des idées : pour l'esprit positif de notre époque, ç'a été une vraie friandise que de voir un jeune homme, arrivant de cet antique berceau de poésie et de liberté, bafouer ces illusions d'un autre âge, et dresser en chiffres moqueurs le bilan de la faillite hellénique. Nous ne ferons pas ressortir tout ce que pouvait suggérer de réflexions tristes ce début de M. About. Nous avons voulu seulement montrer comment, dès son premier pas, le jeune écrivain flattait ces tendances de désabusement et de terre à terre que l'esprit bourgeois, rendu à lui-même, adopte si volontiers comme siennes. Nous n'avons rien à dire de Tolla, qui ne prouve rien, que nous sachions, en faveur des facultés d'imagination de M. About et de son goût pour l'idéal. Ses trois derniers ouvrages nous aideront mieux à compléter nos preuves.

Les Mariages de Paris ont joui d'une certaine vogue : il est bien rare de monter en waggon [ sic ] sans trouver aussitôt ce volume entre les mains d'un compagnon de voyage. Et à ce propos, qu'on me permette une remarque qui semblera peut-être puérile on paradoxale, mais dont je n'ai pu me défendre : je me suis dit souvent que, si les chemins de fer n'existaient pas, M. About n'aurait pas été inventé. Ce genre de récit et de littérature s'approprie admirablement à ce genre de locomotion étourdissante, où tout sentiment trop vif, attention trop soutenue, donnerait la migraine, où un talent de taille moyenne, servant et découpant des lectures de petite dimension pour le plaisir de consommateurs pressés, occupe agréablement l'esprit au milieu du bruit de la machine, des cris des employés, du tumulte des stations et de l'obscurité des tunnels. Décidément M. About devait être et il a été en effet l'auteur favori des chemins de fer. Il ne serait pas facile de s'expliquer autrement le succès des Mariages de Paris. Des six Nouvelles qui composent ce volume, quatre, l'Oncle et le Neveu, Gorgeon, le Buste et Terrains à vendre, sont de la plus affligeante médiocrité : deux seulement, les Jumeaux de l'hôtel Corneille et la Mère de la Marquise, sont d'intéressantes ou piquantes esquisses ; mais voyez comme dans tous ces récits, bons ou mauvais, l'élément bourgeois domine ! Autrefois le roman se suffisait à lui-même : l'analyse des sentiments, l'étude des caractères, le jeu des passions se développant à travers les événements de la vie, la curiosité excitée ou suspendue par d'habiles péripéties, la peinture du monde extérieur employée avec mesure, et laissant aux personnages leur valeur relative, tel était son domaine, multiple et varié à l'infini, comme l'âme, comme le cœur, comme l'imagination de l'homme. Le lecteur de romans, et c'était là le charme et le danger de ces lectures, - entrait dans un monde où la réalité complaisante n'apparaissait que tout juste pour faire valoir la fiction, ou du moins, si l'auteur y penchait trop, elle s'assouplissait et se transformait au gré de l'idéal et de l'art. Avec M. Edmond About, le roman se sécularise, il devient l'humble serviteur d'une foule de détails matériels et techniques, qu'il eût jadis repoussés comme indignes ou incompatibles. C'est tantôt le séparateur Bourgade, pour dégager l'or de la poussière des mines et du sable des rivières ; tantôt le fourneau économique pour réduire à 200 francs le prix de la tonne de rails ; tantôt la plus-value des terrains aux Champs-Élysées ; ou bien ce sont des pages entières renfermant la nomenclature de fabricants, de tapissiers, d'ébénistes, de carrossiers, de bijoutiers : partout un je ne sais quoi qui sent le chiffre, la boutique, le livre en partie double, la géométrie ou le dessin linéaire. Cette fois le roman, au lieu d'appeler à lui son public, s'en rapproche, lui parle sa langue, caresse ses goûts, flatte son amour-propre en lui montrant le romanesque, non plus comme un sentiment ou un rêve, non plus comme une puissance à part, difficile à concilier avec les vulgarités ou les industries de la vie bourgeoise, mais comme une sorte de régal à petites doses qu'on peut se donner, sans tirer à conséquence, entre une addition et une facture, - l'accessoire peu gênant d'existences utilement occupées à acheter, à vendre et à s'enrichir. Si nous passons du matériel de ces récits au sens des événements et des caractères, nous reconnaîtrons la même méthode. Dans la querelle toujours persistante entre l'artiste et le bourgeois, M. Edmond About se garde bien de prendre parti : il fait mieux, il fond dans un même type ces deux types contraires, habitués à échanger les anathèmes et les invectives. Ses artistes, Tourneur, par exemple, dans Terrains à vendre, sont des bourgeois véritables, ne gardant plus rien qui puisse effaroucher les plus ombrageux Philistins et traitant la peinture ou la statuaire exactement comme ils traiteraient le commerce des vins, la fabrique de porcelaines ou le point d'Alençon. Ce sont des hommes rangés, rasés, polis, propres, paisibles comme des bonnetiers retirés, pratiquant l'arithmétique, visant à épouser des héritières, mais dont je me soucierais peu d'acheter les tableaux ou les statues. Comme on sent que le roman où se meuvent de semblables héros est bien d'accord avec une époque où l'imagination se met au service de l'industrie, où la littérature et la presse tendent à s'absorber dans la finance, où des banquiers achètent et dirigent les organes, autrefois si actifs et si influents, de l'opinion, de la vie intellectuelle et politique ! Mais c'est surtout lorsqu'il touche à la noblesse que M. Edmond About mérite et justifie les prédilections bourgeoises : non pas qu'il insulte les distinctions ou les privilèges de la naissance, qu'il jette l'outrage aux grands noms, qu'il représente systématiquement les gentilshommes comme des scélérats ou des imbéciles, les grandes dames comme des courtisanes effrontées ! Il est bien trop habile ! Il sait que sa clientèle n'aime pas ces éclats qui, après tout, font tort au commerce, et qu'avoir l'air de trop bien répondre à des passions haineuses et jalouses, c'est laisser croire qu'il reste encore de quoi les tenir en éveil. Dans ses récits, les noms et les titres nobiliaires sont des joujoux que l'on ramasse et dont on s'amuse, comme on porte à sa boutonnière un œillet en guise de ruban rouge. Léonce Debay, un des jumeaux de l'hôtel Corneille, s'avise tout à coup d'écrire sur ses cartes de visites : Léonce de Bay, avec une couronne de marquis : cela le pose, le met en passe de faire un bon mariage, et personne n'y trouve à redire. Daniel Fert, le héros du Buste, prend au dénoûment le nom et le titre de Fert de Guéblan, afin de faciliter un arrangement de famille. Sous ce rapport, la Mère de la Marquise est le chef-d'œuvre du genre. Les gentilshommes spirituels s'il y en a encore, peuvent lire cette spirituelle histoire avec un sourire approbateur, et pourtant elle ne leur laisse absolument rien. En nous montrant pour la centième fois une alliance entre un marquis ruiné et une jeune fille riche et bourgeoise, M. About, fidèle à sa méthode, ne nous a pas donné son marquis pour un dissipateur, un libertin, prêt à manger la dot de sa femme, et à payer avec l'argent de sa belle-mère les fredaines de sa jeunesse. Il en a fait un ingénieur qui invente des machines, qui a tous les goûts d'un forgeron, et qui dessine des plans ou écrit des devis sur les vieux morceaux de ses parchemins. Il est bien entendu que c'est là le personnage intéressant, le seul noble qui soit raisonnable, malgré ses manies. Les autres sont de pauvres diables qui grignotent tant bien que mal de misérables restes d'opulence avec le sans-façon de bohèmes titrés, et qui sont bien heureux qu'il y ait de temps à autre une roturière vaniteuse et arriérée, comme madame Benoît, qui, dans l'espoir de se faire recevoir par le faubourg Saint-Germain, paye les comptes de leurs fournisseurs ou les invite à dîner. La vieille comtesse de Malésy n'est pas une de ces douairières de madame Sand ou de M. Eugène Sue, qui se font lire Crébillon fils par leurs suivantes et toisent d'un regard connaisseur les amants de leurs petites filles : non, tout se rappetisse [ sic ], tout se fait bénin et se délaye à l'eau de mauve dans le système de M. About : la comtesse de Malésy n'est plus qu'une vieille gourmande et dépensière, qui trouve commode d'échanger avec madame Benoît une invitation de bal contre des factures acquittées. Là, comme pour les artistes et les bourgeois, le vieil antagonisme cesse parce qu'il n'y a plus rien à se disputer. Les bourgeois se font gentilshommes, les gentilshommes se font bourgeois : on trinque ensemble, le combat finit faute de combattants, et tout s'égalise dans le niveau commun. Le faubourg Saint-Germain d'Arlange, - le pays où madame Benoît possède ses forges, - rappelle, avec le même procédé de réduction Colas, le Cabinet des Antiques, et la société d'Angoulême, des Illusions perdues, de M. de Balzac ; comme le baron de Subresac rappelle le chevalier de Valois, de la Vieille Fille ; comme une lithographie rappelle une eau-forte. En général, M. About imite M. de Balzac ; mais, en homme avisé, il le corrige, il l'émonde, il le met au point de vue des voyageurs de première et de seconde classe : car enfin tout le monde voyage, et il faut bien que tout le monde puisse et veuille acheter ses livres ! Il n'a garde d'oublier que Balzac, en somme, n'a jamais plu à l'esprit bourgeois ; qu'il l'a toujours terrifié de ses énormités, et que, pour le lui faire accepter dans ces derniers temps, il a fallu les apothéoses de journal et les séductions du bon marché. Cette manière de prendre adroitement la mesure d'un géant bossu, et, en effaçant telle saillie, en émoussant telle aspérité, en redressant tel contour, en diminuant le tout de tant de centimètres, d'en faire un joli homme de cinq pieds, bien pris dans sa petite taille, correctement habillé, et donnant les modes de Paris aux lignes de Strasbourg et de Bordeaux : voilà toute la poétique de M. About, et il s'en est bien trouvé.

Je pourrais noter d'autres points caractéristiques : c'est chose notoire, en librairie, que ce mot magique de Paris, figurant d'une façon quelconque dans le titre d'un ouvrage, triple les chances de succès, c'est-à-dire de débit. Il faut connaître ce détail pour comprendre que M. About ait vu ou cru voir, Paris dans les mariages qu'il raconte. Sans doute, la lutte du génie parisien, des nécessités, des secrets, des intrigues, des fausses élégances et des misères cachées de la vie parisienne contre le bonheur ou l'honneur du mariage, contre tout ce que les cœurs tendres et purs voudraient apporter ou maintenir dans cette union douce et sacrée, cette lutte pourrait fournir de beaux romans, de pathétiques peintures ; mais, de bonne foi ! en quoi un marquis ingénieur épousant la fille d'une maîtresse de forges, un comique du Palais-Royal épousant une actrice, un peintre entrant dans la famille d'un propriétaire de terrains, un jeune fou devenant le gendre du médecin d'une maison de santé, nous représentent-ils les mariages de Paris, l'influence de Paris sur le mariage, la combinaison des mœurs Parisiennes avec les joies ou les douleurs matrimoniales ? Ceci n'est qu'une bagatelle : il est curieux d'observer comment, sur des points plus délicats, M. About combine tout d'après sa tactique habile et prudente. Ainsi on devine aisément que M. About est voltairien ; on peut supposer aussi que sa morale n'est pas des plus rigoristes ; mais qu'il est loin de ressembler à ces malavisés qui prêchent des doctrines subversives, sapent ou raillent le mariage, rompent en visière à la religion de la majorité des Français, et troublent, après un bon dîner, la digestion et la conscience de gens riches et heureux ! M. About a compris encore, - car, s'il a, selon nous, peu de talent, il a infiniment d'esprit, - que l'impiété et l'immoralité n'étaient pas du tout, quoi qu'on en ait dit, les moyens de réussir auprès du plus grand nombre, que le bourgeois les tolérait, quoiqu'en rechignant, dans des lectures très-amusantes ou très-émouvantes, mais qu'en somme il valait bien mieux lui accommoder une honnête morale et une religion facile, en harmonie avec l'existence régulière et bien ordonnée de pères et de mères de famille, achetant à la gare de quoi s'amuser sans scandale. « Tu sais, dit Céline Jordy à Lucile Benoît, que je n'étais pas trop dévote autrefois ; maintenant, quand je pense que nos enfants sont dans la main de Dieu, je deviens superstitieuse ... Écoute un peu le paragraphe que j'ai ajouté à mes prières : Vierge sainte, si mon cœur vous semble assez pur, bénissez mon amour, et obtenez que j'aie le bonheur d'avoir un fils pour lui enseigner la crainte de Dieu, le culte du bien et du beau, et tous les devoirs de l'homme et du chrétien. » C'est très-édifiant : on parierait que cette Céline, qui est « une petite blonde potelée et rondelette, » possède un oratoire moyen âge avec un prie-Dieu gothique, surmonté d'une Sainte-Famille de M. Signot ou de M. Dubuffe. Ailleurs l'amour légitime reçoit l'hommage suivant : « Je ne nie pas l'enivrement des passions coupables que le remords assaisonne et que le péril ennoblit ; mais ce qu'il y a de plus beau en ce monde, c'est un amour légitime qui s'avance paisiblement sur une route fleurie, avec l'honneur à sa droite et la sécurité à sa gauche. » - On ne saurait mieux dire. Nous voilà à mille lieues des perversités et des licences anticonjugales et antisociales de notre grande école romanesque. Regardez de près pourtant : cette orthodoxie religieuse et morale vous paraîtra de médiocre aloi ; elle n'existe qu'à la condition de se combiner avec tous les aises de la vie, de faire partie d'un bien-être matériel qui dorlote à la fois l'âme et le corps, d'assurer à cette épouse vertueuse un mari amoureux et aimable, à cette femme chrétienne assez de félicité bien acquise pour avoir envie de prier et de remercier le Dieu des gens heureux, quelque peu semblable au Dieu des bonnes gens. Cette vertu, cette religion, ont besoin d'un milieu où il y ait beaucoup de fleurs, « un magnifique fouillis de broderies et de dentelles où reposent deux larges oreillers, » des parties de campagne où les deux couples légitimement unis mangent des perdreaux, boivent du vin de Champagne, et où les deux jeunes épouses manifestent, en tout bien tout honneur, un appétit de femmes grosses. Cela n'a rien de commun, bien entendu, avec le spiritualisme chrétien, avec les douloureux combats de la passion, et du devoir, avec les joies austères de l'immolation et du sacrifice, et la révélation du néant humain planant sans cesse au-dessus des rapides félicités de l'homme. C'est de la science du bonhomme Richard appliquée au romanesque. Le lecteur bourgeois, mis, lui aussi, en appétit par ces perdreaux et ces oreillers, se frotte les mains en songeant que le roman n'est, après tout, ni si difficile à atteindre, ni si dangereux à essayer, qu'il ne s'agit que de savoir l'assouplir aux exigences de la vie réglée et lucrative ; que les romanciers ne sont plus des prédicateurs de passions coupables et de ruineuses folies, mais des hommes pénétrés de l'esprit du temps, dignes de marcher de pair avec les industriels, d'obtenir comme eux des médailles aux expositions, de prendre parti auprès des imaginations vives pour le positif contre le chimérique, et même de procurer aux bonnes âmes quelques minutes d'édification sans ennui. Peut-on demander davantage, et l'auteur qui réunit tous ces agréments dans un volume portatif et de facile lecture, ne mérite-t-il pas de passer dans toutes les mains, d'être de tous les trains directs, concurremment avec les Guides et les Itinéraires ?

J'ai insisté sur les Mariages de Paris, d'abord parce qu'ils nous livrent à peu près tous les procédés de M. About, ensuite parce qu'il n'a encore rien fait de supérieur à cet amusant récit, la Mère de la Marquise. Le Roi des montagnes et Germaine ne nous apprennent rien de nouveau sur ce talent sitôt parvenu. Après nous avoir donné la Grèce contemporaine, M. About a voulu écrire la légende de ce malheureux pays dont l'hospitalité n'avait pas désarmé sa verve satirique, et raconter une histoire de voleurs comme pièces à l'appui de ses remarques sur les ministres, le budget et le gouvernement hellénique. Peut-être, ayant eu du succès sous une première forme, aurait-il mieux fait de s'abstenir de cette récidive ; mais nous ne discutons pas ici la question de bon goût et de convenance. Accepté pour ce qu'il est et pour ce qu'il vaut, ce Roi des montagnes est une charge assez spirituelle, dont le principal défaut est d'avoir trois cents pages, et de faire songer aux inconvénients des plaisanteries trop prolongées. L'on a remarqué déjà que, dans les ouvrages de M. About, la fin ne valait jamais le commencement, et l'on a conclu, non sans raison, que le souffle lui manquait. Cette infirmité n'est nulle part plus visible que dans le Roi des montagnes. Tant que l'aventure du botaniste Hermann et de ses compagnes, les deux Anglaises, tombés au pouvoir d'Hadgi-Stavros, ne nous est présentée que par le côté comique, elle amuse et, si scandalisé que l'on puisse être de voir les beaux noms d'Athènes et de Périclès, de l'Hymette et du Pentélique, compromis dans une affaire de complicité entre bandits et gendarmes, on ne peut s'empêcher de sourire. Mais, lorsque le sang coule, lorsque la chose tourne au tragique ou plutôt à la boucherie, on ne veut pas de cette émotion préparée et l'on se révolte contre le narrateur, comme on se révolterait contre un guide qui, sous prétexte de nous faire visiter les curiosités d'un pays, nous mènerait dans un abattoir. Le dénoûment serait sifflé dans le plus mince vaudeville. Cette facétie d'Anglaises, ne voulant pas reconnaître leur sauveur parce qu'il ne leur a pas été présenté, traîne dans tous les ana. En tout, comme cet esprit-là est inférieur à la Chasse au chastre de M. Méry, aux premières Impressions de voyage de M. Alexandre Dumas, à la Frédérique de M. Léon Gozlan, à toutes ces drôleries charmantes, aujourd'hui oubliées ! Cette ingratitude du public envers ses amusements de la veille doit donner à réfléchir à M. About.

Germaine nous paraît être, jusqu'à présent, le plus faible de ses ouvrages. L'art du conteur ne saurait déguiser ce qu'il y a de choquant et d'odieux dans ce marché par lequel le duc et la duchesse de la Tour d'Embleuse, réduits à la misère, unissent leur fille poitrinaire à un grand d'Espagne, riche à millions, pour qu'il puisse légitimer l'enfant né de sa liaison avec une femme mariée. Il faut laisser la phthisie [ sic ] pulmonaire aux livres de médecine, et l'introduire le moins possible dans les romans : outre qu'elle donne lieu à des images et à des scènes d'une nature peu réjouissante, elle a le tort de constituer pour le romancier une difficulté à la fois insoluble et illusoire. Lorsqu'un auteur me fait assister aux phases diverses d'une passion, aux variations d'un caractère, amenant peu à peu des événements imprévus, je puis, pourvu que je me consulte on que j'observe, apprécier son habileté à rendre vraisemblables ces péripéties intérieures. Mais une maladie de poitrine ! Le conteur peut la guérir comme il lui plait, sans que l'analyse psychologique ait rien à y voir. Les médecins seuls pourraient réclamer, et ils n'ont aucun intérêt à prouver qu'il y a des maladies incurables. Je ne puis donc accepter Germaine : son père, le duc de la Tour d'Embleuse, est ignoble ; sa rivale, madame Chermidy, n'a pas même les mérites et les agréments de son rôle ; M. About n'a pas su lui donner cette beauté sensuelle qu'appelait la loi des contrastes, et qui défraye, dans le roman moderne, la peinture des femmes de cette espèce : « Madame Chermidy était emmaillotée dans une douillette de satin blanc... son pied était le pied court des Andalouses, arrondi en fer à repasser... tout son petit corps était court et rondelet, comme ses pieds et ses mains ; la taille un peu épaisse, les bras un peu charnus, les fossettes un peu profondes ; trop d'embonpoint, si vous voulez, mais l'embonpoint mignon d'une caille, » etc. Il n'y a rien là de bien attrayant. Quelle différence entre madame Chermidy et ces superbes héroïnes qui emportaient les Sténios et les Bénédicts dans leurs tourbillons de flamme ! L'amour, la passion, dans les romans de M. About, sont figurés par une petite femme fraîche, grosse et courte, qui ferait merveilles, le dimanche, dans une bastide de Marseille, au milieu d'une société de marchands de savon et de blé. Il nous donne madame Chermidy comme capable de ruiner des nababs et des grands d'Espagne : il la calomnie : tout au plus a-t-elle aidé un spéculateur de la Canebière à manger les bénéfices réalisés sur les derniers arrivages. Aussi, quand madame Chermidy passe de son état de caille grasse à des velléités de scélératesse et de mélodrame, elle produit exactement le même effet que le Roi des montagnes lorsque arrive le carnage. Les assassinats, chez M. About, ont toujours l'air d'être commis avec de petits couteaux de poche. On a remarqué combien le duc de la Tour d'Embleuse ressemble au général Hulot, et madame Chermidy à madame Marneffe, des Parents pauvres : on peut de nouveau constater, dans ces imitations chétives, le procédé de réduction dont nous parlions tout à l'heure, l'art de nous faire regarder, par l'autre bout de la lorgnette, les vices et les perversités grandioses du roman d'il y a quinze ans. J'ai perdu le droit de glorifier M. de Balzac ; mais, en vérité, quand je mesure la taille de ses héritiers, j'éprouve comme un sentiment de doute et de remords ; je me dis du moins que ce n'est pas ainsi que la littérature romanesque fera une noble et salutaire pénitence de ses splendides excès. Se ranger n'est pas se convertir ; j'aime et j'admire le grand coupable qui met dans son repentir autant de grandeur qu'il en a mis dans ses fautes ; mais le libertin corrigé par le calcul et décidé à faire des économies m'inspire peu de sympathie.

C'est pourtant là le secret du succès de M. About : il est venu à son moment, en un moment où l'esprit bourgeois s'était fatigué, dans le monde fictif, des poétiques chimères et des dangereuses aventures où l'avaient précédemment entraîné des imaginations puissantes, comme il se dégoûtait, dans le monde réel, de ces libertés, de ces institutions, de ces idées qui élevaient et excitaient autrefois les intelligences. Ce sentiment de conservation pratique, agissant dans les deux sphères, repoussant d'ici les ardeurs et les rêves qui troublent le bien-être de la vie privée, chassant de là les aspirations et les luttes qui agitent la vie publique, a dû amener dans cette moyenne bourgeoise un état de calme extérieur, de contentement matériel, qui ne va pas chercher bien haut ses raisons et ses causes, qui ne rattache pas à des origines bien profondes les angoisses et les périls passés, mais où les intérêts positifs, maîtres de la situation, distribuent à leur gré les rôles : tant pour les affaires, tant pour les plaisirs ; ceci pour les sciences, cela pour les lettres, et ce petit coin pour l'imagination, pourvu qu'elle soit bien sage et amuse sans déranger. Ce petit coin, c'est le royaume de M. Edmond About : il l'occupe très-spirituellement et très-décemment ; mais le jour où la place s'agrandirait, il n'aurait plus, je le crains, de quoi la remplir.

Artiste supérieur à M. About, M. Gustave Flaubert, l'heureux auteur de Madame Bovary, suggère des réflexions d'un autre genre.

On connaît les antécédents de ce roman : déférée devant un tribunal comme coupable d'outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs, défendue par l'illustre M. Sénart, à qui son plaidoyer a valu les honneurs de la dédicace, acquittée par les juges, d'après des considérants très-détaillés, Madame Bovary s'est présentée an public dans les conditions les plus favorables ; unissant, à son profit, les immunités d'une innocence officielle à l'appât d'un scandale entrevu, elle ressemble à ce dépositaire dont il est question dans Gil-Blas, et dont on ne pouvait mettre la vertu en doute, puisqu'il avait eu, pour dépôts à lui confiés, trois ou quatre procès qu'il avait gagnés avec dépens. Rien ne lui a manqué, pas même l'apostille d'un académicien, qui, depuis longtemps, ne s'occupe plus que des morts, mais qui, dans les occasions importantes, sort de sa nécropole afin de constater les grandes naissances littéraires, et, pour les rendre plus authentiques, les enregistre dans le Moniteur.

Qu'est-ce donc que ce roman que les connaisseurs saluent, que la littérature adopte, à qui tout, au dehors et au dedans, assure une attraction irrésistible sur le gros des lecteurs ? Nous croyons pouvoir le définir en quelques mots : Madame Bovary, c'est l'exaltation maladive des sens et de l'imagination dans la démocratie mécontente.

On pourrait diviser en deux parts, en deux phases, les œuvres que l'esprit démocratique a inspirées au roman moderne. Dans la première, on verrait l'utopie s'élançant librement vers les régions inconnues, teignant de ses couleurs les songes d'artistes et les aspects de la campagne, n'étant pas encore envenimée ni matérialisée par l'épreuve, et créant des socialistes chevaleresques, des démocrates enthousiastes, prêts à régénérer le monde pour le seul plaisir de substituer le bien au mal, le juste à l'inique, la fraternité à l'oppression et l'amour à la haine. C'est la période de madame Sand écrivant Consuelo, le Péché de M. Antoine, le Compagnon du tour de France, le Meunier d'Angibault, et finissant par dédier la Petite Fadette à M. Barbès. Dans la seconde, l'épreuve a eu lieu, et elle n'a pas été bonne : il y a eu commencement de victoire et déroute finale : les esprits se sont irrités, les questions se sont aigries et simplifiées tout ensemble : les utopies, crevées par l'expérience, se sont aplaties et réduites à néant : le côté théorique a disparu, mais l'appétit sensuel est resté ; il est resté, avec cette surexcitation fébrile qu'y ajoutent des espérances un moment réalisées et de nouveau déçues, des convoitises ajournées et mâchant à vide après un moment de triomphe. Maintenant, dans ce vieux monde où la démocratie a pris pied sans le façonner encore à sa guise, où son ambition à demi satisfaite tient ses désirs en éveil, où l'importance de son rôle lui rend plus poignante l'âpreté de ses misères, placez une femme, une fille de fermier, touchant du front à la bourgeoisie, du pied au petit peuple, née sur ces confins de la pauvreté et de la richesse qui ne sont ni l'une ni l'autre, vulgaire avec de faux instincts d'élégance, disposée par une éducation incomplète à toutes les fâcheuses influences d'un idéal bâtard, d'un roman frelaté et d'un mysticisme de bas étage, mariée à un homme besogneux et borné qui lui donne les semblants du bien-être sans lui en assurer les douceurs ; ayant de temps à autre, et comme par éclairs, les révélations rapides de ce luxe, de cet éclat, de ces plaisirs qu'elle rêve ; grisée de lectures, d'oisiveté, de toutes ces poésies de convention dont se repaissent les imaginations banales ; voulant briller, voulant connaître, voulant jouir, se servant à elle-même la contrefaçon de ses chimères, se débattant dans le contraste de la petitesse de ses joies avec l'immensité de ses songes, et y persistant jusqu'au désespoir, jusqu'à la ruine, jusqu'au crime, jusqu'au suicide ; vous aurez Madame Bovary.

L'auteur a si bien réussi - et on l'en a loué comme d'un signe de force, - à rendre son œuvre impersonnelle, qu'on ne sait pas, après l'avoir lu, de quel côté il penche. Il est aussi dur pour le voltairien de pharmacie que pour le curé de village ; il n'a pas plus d'entrailles pour le paysan que pour le hobereau, pour le petit boutiquier que pour le grand seigneur. Prêtre et médecin, citadin et villageois, riche châtelain et pauvre valet d'écurie, femme romanesque et entraînée, apothicaire aux allures de Joseph Prudhomme, tout ce monde vit et s'agite dans une atmosphère étouffée d'où la lumière d'en haut est absente, où la foi, la pitié, l'attendrissement de l'âme humaine en face des douleurs de l'homme, n'apparaissent jamais. Cette indifférence implacable, cette égalité de la créature devant le mal est un des caractères distinctifs de l'esprit démocratique dans l'art. On le retrouve dans toute cette école qui, sous le nom inexact de réalisme, installe le sentiment de l'égalité absolue de toute chose et de tout être, comme inspiration suprême de la poésie, de la peinture et du roman. Il y a trente ans, un écrivain célèbre a défini le romantisme : « Le libéralisme en littérature. » - Nous disons, nous, que le réalisme n'est et ne peut être que la démocratie littéraire, et Madame Bovary nous sert de preuve. Nous verrons tout à l'heure jusqu'où l'auteur a été conduit, en fait de forme et de détails, par cette inspiration si passionnément, que dis-je ? si froidement égalitaire. Pour le moment, indiquons quelques points plus sérieux.

Nous n'analyserons pas Madame Bovary : les magistrats lui ont délivré un certificat de moralité suffisante ; c'est assez pour arrêter, sous notre plume, les récriminations amères ; c'est trop peu pour nous donner le courage de suivre, sur le vif et sur le nu, cette anatomie du vice, qui n'enseigne pas même à guérir la gangrène en nous la montrant. Ce que j'en ai dit pourtant suffit pour se faire une idée du sujet, pour comprendre quel enseignement salubre et fécond aurait pu jaillir de l'histoire de cette existence déclassée, tout ce que les vrais intérêts de l'âme et de la vie, les lois immortelles de la destinée humaine, pouvaient ajouter de grandeur et d'utilité morale à ce tableau que M. Gustave Flaubert a fait si aride, si morne et si désolant. Pour cela, que fallait-il ? Admettre une âme d'abord, m'y faire croire, me la laisser voir, là où je n'aperçois qu'un corps, un corps qui souffre, qui tressaille, qui saigne au contact brutal d'ignobles réalités, et auquel une imagination affolée fait pressentir des satisfactions impossibles et des jouissances chimériques. Il fallait ne pas se contenter de déduire, comme par une sorte de méthode scientifique, les résultats, les symptômes extérieurs, matériels, sensuels, de la maladie dont cette malheureuse femme est atteinte ; mais remonter aux causes, établir les filiations entre les vices de cette éducation et les infirmités de cet esprit, entre le danger de ces lectures et la fièvre de cette imagination, entre le vide de cette âme et l'égarement de ces sens. C'était là le sujet, et, d'après ce que nous avions primitivement entendu dire, nous pensions que M. Flaubert l'avait compris ainsi, que l'idée d'une grande leçon s'était jointe chez lui à la manie de tout peindre, et avait pu faire pardonner, ou du moins acquitter quelques peintures excessives. Mais non, cela n'est pas et ne pouvait pas être. Ce système tout impersonnel qu'on a salué chez l'auteur de Madame Bovary lui interdisait de prendre parti pour ce qui aurait pu protéger et sauver son héroïne contre ce qui la déprave et la perd, comme il lui interdit de se prononcer pour l'abbé Bournisien contre le voltairien Homais. Cet égalitarisme sans bornes s'oppose à toute manifestation, à toute préférence religieuse ou morale de la conscience ou du cœur, de même qu'au point de vue simplement littéraire il assigne exactement la même valeur aux objets inanimés, voire aux choses immondes et grossières, qu'à la figure de l'homme et aux sentiments humains. Aussi l'idée d'une leçon, même incomplète, chez les écrivains de cette école, est inadmissible, et M. Sénart, malgré tout son talent, n'aurait pas réussi à me convaincre. D'ailleurs, le côté philosophique et chrétien du sujet eût entraîné M. Gustave Flaubert où il ne voulait pas aller. Il a bien pu indiquer rapidement les lectures de Madame Bovary, ces romans où elle entretenait son amour pour le clinquant et le chimérique : mais la place que ces lectures tiennent dans l'ensemble du récit - il a cinq cents pages - est tellement microscopique, qu'on a peine à les apercevoir. L'esprit démocratique en littérature, même en reniant les mauvais livres, en dégageant sa cause de celle qu'ils plaident ou qu'ils favorisent, ne peut pas oublier qu'il leur doit beaucoup, qu'il leur doit ce désordre intellectuel et moral qui n'est pas encore le nivellement, mais qui le prépare, et qui égalise dans l'erreur et le mal les imaginations et les âmes, en attendant qu'il les égalise dans la possession et la jouissance. Mécontent des résultats obtenus jusqu'ici, se demandant avec amertume si c'était la peine de tant remuer et de tant corrompre pour qu'il y ait toujours ici-bas la même somme de souffrance, cet esprit a peut-être des moments de rude franchise : il lance une épigramme à M. Béranger, une invective à M. Sue, une satire à cet ensemble d'écrivains et de parleurs qui ont promis à l'humanité ce qu'ils ne pouvaient pas lui donner : mais n'en croyez pas sa mauvaise humeur, il frappe à côté ; ce ne sera jamais dans ses œuvres qu'on trouvera ces accusations énergiques, ces éloquents anathèmes où les âmes, ramenées par la douleur et l'évidence, proclament les vérités longtemps méconnues. C'est ainsi que M. Flaubert, glissant sur les causes des fautes et des malheurs de son héroïne, s'est appesanti, au contraire, sur les conséquences, et les a étalées de sang-froid dans toute leur crudité : d'où il suit que, tout dans son livre s'adressant aux yeux et aux sens, non au raisonnement et à la conscience, on ne saurait alléguer en sa faveur qu'il ait raconté et décrit pour avertir et corriger. On a dit aussi, - singulière excuse ! - que l'effet de ses peintures est, en définitive, peu tentant, qu'il inspire le dégoût plutôt que l'attrait des corruptions qu'il retrace. C'est possible, et j'avoue qu'on songe bien des fois, en le lisant, à l'esclave ivre de Lacédémone : mais cet esclave ne dégoûtait que les hommes libres, c'est-à-dire les esprits élevés ; il n'eût pas produit la même impression sur les autres esclaves, sur les âmes grossières ou basses. Quand on dit que les tableaux de M. Flaubert ne rendent pas le vice aimable, qu'ils portent avec eux leurs correctifs, on se met trop au point de vue des lecteurs d'autrefois, de ces sociétés aristocratiques où le mal, pour séduire, avait besoin de distinction, de charme et d'élégance. On ne songe pas qu'à mesure que le niveau de la littérature s'étend et s'abaisse, le niveau des lecteurs suit la même progression et obéit aux mêmes lois, que le même esprit démocratique et égalitaire qui a dicté le livre en recevra les influences, que ces milliers de lecteurs nouveaux s'inquiéteront peu de savoir si le vice et le plaisir ont des raffinements plus exquis, s'il y a des liqueurs pnus fhnms et plus délicates que ce vin frelaté dont se grise madame Bovary et dont ils se griseront comme elle.

C'est pourquoi, sans vouloir cependant nous brouiller avec la justice, nous refusons de reconnaître dans Madame Bovary le côté moral, qui n'y brille que par son absence, et nous ne pouvons y amnistier le côté plastique ou sensuel, dont les amorces, nulles pour l'élite, sont très-réelles pour la foule. Arrivons vite à la question littéraire, où les magistrats nous laissent libres d'avoir un avis, et nous ont même donné l'exemple.

Il y a dans les Puritains d'Écosse un passage où Claverhouse, pour guérir Morton de ses velléités presbytériennes, lui cite Froissard et lui fait remarquer avec quel prolixe enthousiasme le chroniqueur français parle des chevaliers, avec quel dédain il passe sous silence les multitudes de vilains ou les jette dans la fosse commune. Loin de nous cette idée méprisante pour les petits, mille fois plus contraire à l'esprit chrétien qu'à l'esprit démocratique ! Mais nous ne faisons plus ici que de la littérature, et je songe souvent à cette page de Walter Scott, lorsque j'assiste aux progrès de réalisme ou de la démocratie dans l'art, et que je me demande avec inquiétude où ces progrès s'arrêteront. Dans le roman tel qu'on l'entendait autrefois, dans ce roman, dont la Princesse de Clèves est restée le délicieux modèle, la personnalité humaine, représentée par toutes les supériorités de naissance, d'esprit, d'éducation et de cœur, laissait peu de place, dans l'économie du récit, aux personnages secondaires, encore moins aux objets matériels. Ce monde exquis ne regardait les petites gens que par la portière de ses carrosses, et la campagne que par la fenêtre de ses palais. De là un grand espace, et admirablement rempli, pour l'analyse des sentiments, plus fins, plus compliqués, plus difficiles à débrouiller dans les âmes d'élite que chez le vulgaire. Rousseau est le premier qui, en haine de la société et de ses hiérarchies, ait littérairement relevé l'importance relative des aspects de la nature. L'école moderne a suivi ses traces, et le genre descriptif y a gagné en vérité, en éclat, en fraîcheur. Mais chez Rousseau et ceux de nos contemporains qui se sont inspirés de sa manière, la campagne, cette confidente des rêves que la société entrave, cette consolatrice des souffrances que la société inflige, est peinte sous ses faces aimables, attrayantes, poétiques. On sent que ceux qui la contemplent et en jouissent sont venus la chercher, qu'ils se rapprochent d'elle par goût plus qu'ils ne lui appartiennent par état on par nécessité; que ce sont des hôtes reconnaissants qui la remercient, en la décrivant, du calme de ses solitudes et de la beauté de ses paysages. Ainsi, dans cette nouvelle phase, l'homme, bien qu'amoindri, les objets extérieurs, bien qu'amplifiés, gardent une sorte de proportion respective. L'école dont Madame Bovary nous donne, semble-t-il, le dernier mot, a fait un pas de plus : elle peint la campagne telle quelle, avec ses rugosités, ses laideurs, ses misères, ses petitesses et son fumier : elle la décrit sans amour, sans préférence, uniquement parce que les objets matériels sont là, que l'appareil photographique est dressé, et qu'il faut tout reproduire. Comment en serait-il autrement ?

Dans ce système, tous les personnages sont égaux, si toutefois les plus laids ne sont pas les meilleurs. Le valet de ferme, le palefrenier, le mendiant, la fille de cuisine, le garçon apothicaire, le fossoyeur, le vagabond, la laveuse de vaisselle, prennent une place énorme ; naturellement les choses qui les entourent deviennent aussi importantes qu'eux-mêmes ; ils ne pourraient s'en distinguer que par l'âme, et, dans cette littérature, l'âme n'existe pas : elle gênerait. Quand je peins un personnage vraiment digne d'animer et de dominer un récit, la proportion s'établit d'elle-même entre lui et ce qui l'environne ; mais, si je décris à la loupe un conducteur de patache ou un pauvre en haillons, les haillons, la patache, les chevaux, le harnais étant tout aussi importants, exigent un crayon non moins minutieux. De là une description continue, incessante, intarissable, qui engloutit peu à peu, comme une marée montante, tout ce que le récit offrirait d'intéressant. Le succès préventif et certain de Madame Bovary a rendu à M. Gustave Flaubert un mauvais service : il a empêché son éditeur de lui demander le sacrifice de deux cents pages, c'est-à-dire de deux mille descriptions dont son roman eût fort bien pu se passer. Un affreux villageois veut se faire saigner : description de la cuvette, du bras, de la chemise, de la lancette, du jet de sang, etc., etc. M. Homais, le pharmacien bel esprit, achète à Rouen des petits gâteaux pour son épouse : description de ces petits gâteaux amenant la digression suivante : « Madame Homais aimait beaucoup ces petits pains lourds, en forme de turban... dernier échantillon des nourritures gothiques, qui remonte peut-être au siècle des Croisades, et dont les robustes Normands s'emplissaient autrefois, croyant voir sur leur table, à la lueur des torches jaunes, entre les brocs d'hypocras et les gigantesques chaircuiteries, des têtes de Sarrasins à dévorer. » - Tout cet étalage historique pour des massepains mangés par une femme d'apothicaire ! Voilà où mène le démocratique mépris des proportions sociales et littéraires. Un mendiant tend la main sur une grande route : description. Celle-ci mérite une mention spéciale. Jadis, dans les temps barbares où les clartés du réalisme n'avaient pas encore lui sur le monde, lorsqu'un romancier racontait un rendez-vous amoureux, il avait soin d'entourer l'aller et le retour de circonstances agréables, sentimentales, pittoresques, émouvantes. Nous avons, comme Sganarelle, changé tout cela. Quand madame Bovary revient de Rouen, où la conduit, tous les jeudis, son amour pour un clerc de notaire, voici ce qu'elle rencontre : « Il y avait dans la côte un pauvre diable vagabondant avec son bâton, tout au milieu des diligences ; un amas de guenilles lui recouvrait les épaules, et un vieux castor défoncé, s'arrondissant en cuvette, lui cachait la figure ; mais quand il le retirait, il découvrait, à la place des paupières, deux orbites béants tout ensanglantés. La chair s'effiloquait par lambeaux rouges, et il en coulait des liquides qui se figeaient en gales vertes jusqu'au nez, dont les narines noires reniflaient convulsivement. Pour vous parler, il se renversait la tête avec un rire idiot ; alors ses prunelles bleuâtres, roulant d'un mouvement continu, allaient se cogner, vers les tempes, sur le bord de la plaie vive. » Ô Corinne ! ô Amélie ! Indiana et Valentine ! Lélia et Geneviève ! Poétiques créations de la rêverie moderne ! Aspirations parfois insensées, souvent coupables, toujours dangereuses, vers un idéal qui n'est pas de ce monde, et qu'il faut demander au ciel ou désespérer d'atteindre ! Vous aviez, je le sais, mérité un châtiment ; jadis les belles pécheresses, pour expier leurs fautes, se condamnaient au cloître et au cilice ; mais les lambeaux rouges des chairs effiloquées ! les liquides figés en gales vertes ! les narines noires reniflant convulsivement ! Non, vos plus rigides censeurs n'avaient ni désiré ni prévu une punition pareille ; il a fallu, pour vous l'infliger, la démocratie dans le roman : voilez-vous, belles aristocrates, et cédez la place à madame Bovary !

Que serait-ce si nous parlions des scènes hideuses du dénoûment, de cette veillée funèbre auprès du cadavre d'Emma, où le curé et le pharmacien, après s'être querellés sur la religion, finissent par boire et ripailler ensemble ? N'allons pas plus loin ; nous décrivons un symptôme, nous ne dénonçons pas un livre. Est-ce à dire qu'il n'y ait pas de talent dans le roman de M. Gustave Flaubert ? Assurément non : on y sent, malgré soi, une force, une puissance inconnue, qui ne sait pas encore très-bien ce qu'elle veut, ce qu'elle fait, qui passe du néologisme à la platitude, de la faute de français au galimatias, qui ignore l'art des ménagements, de la proportion et de la mesure, mais qui finira peut-être par faire à coups de serpe ce que les mains délicates et raffinées ne sauront plus faire à coups de lime. Cette force, cette puissance, c'est l'esprit démocratique, qui cherche encore sa voie, dont les fautes sautent aux yeux, qui fait rire et gémir par ses folies et ses misères, mais à qui l'avenir réserve peut-être un grand destin dans ses profondeurs mystérieuses, qui envahit le monde moderne, l'étreint et le brisera un jour, si les classes supérieures, oubliant leur mission et leur tâche, sacrifiant les idées aux faits et les croyances aux intérêts, légitiment ses conquêtes et attisent ses représailles.

Voilà de bien grands mots à propos de deux romanciers. Encore une fois, nous n'avons prétendu ni condamner la bourgeoisie dans les livres de M. About, ni juger la démocratie dans l'ouvrage de M. Flaubert. Nous ne prétendons pas davantage que l'esprit bourgeois et l'esprit démocratique ne puissent pas produire des œuvres différentes de celles-là, des œuvres meilleures, et que, notre siècle ayant accepté ces deux influences, la littérature doive et puisse y échapper. Nous savons aussi tout ce qu'une préoccupation trop aristocratique (mot inexact dont je me sers faute de mieux) a amené et amènerait encore dans l'art de convenu et de factice, de glacial et de guindé. Mais il nous a paru que ceux qu'on accuse de chercher à ranimer des cendres éteintes, à renouer des traditions brisées, avaient le droit d'ouvrir, de temps à autre, les livres conçus et écrits dans un sentiment contraire, et de dire à la bourgeoisie : Prenez garde ! si vous vous obstiniez à négliger ce qu'il y a en vous de fécond et de vivace, à borner à des questions de chiffres et de bien-être les destinées de l'homme en ce monde, vous seriez réduits à un petit art industriel et calculateur comme celui qui se révèle dans les romans de M. About ; - puis de dire à la démocratie : Prenez garde ! si, au lieu d'élever vos cœurs, de chercher en haut, du côté de la lumière et du ciel, la solution des problèmes qui vous agitent, l'allégement des douleurs qui vous tourmentent, la conquête des biens que vous rêvez, vous persistiez à tout abaisser, vous arriveriez, en littérature, à cette égalité implacable, aussi tyrannique qu'un joug de fer, et soumettant au même niveau le bien et le mal, le beau et le laid, le grand et le petit, la créature vivante et l'objet insensible, l'âme et la matière : vous arriveriez à Madame Bovary. Si la bourgeoisie, si la démocratie ne s'efforçaient pas de surmonter ce marasme intellectuel, inhérent à certaines situations sociales, et qui favorise à la fois le mesquin et l'excessif, si elles ne demandaient pas à leurs écrivains, à leurs artistes, à leurs poëtes, de puiser à des sources plus élevées et plus pures, l'art aurait à gémir du règne de l'une, des progrès de l'autre ; et ce ne seraient ni M. About ni M. Flaubert qui pourraient le consoler.

(Article repris dans Nouvelles causeries du samedi. Deuxième série des causeries littéraires, Michel Lévy, 1859.)
[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2006.]