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Jean-Jacques WEISS
Revue contemporaine, 15 janvier 1858

LA LITTÉRATURE BRUTALE

(Les Faux Bonshommes, comédie en quatre actes, par Théodore Barrière et Ernest Capendu. – Madame Bovary, mœurs de province, par Gustave Flaubert. – Les Fleurs du Mal, par Charles Baudelaire.)

L’année 1857 a vu s’accuser nettement chez nous une évolution littéraire et morale dont les origines ne remontent guère au-delà de l’année 1852. Une comédie, un roman, un recueil de vers, deux succès et un scandale, tels sont les trois événements qui ont le plus marqué dans cette année. Il y en a eu d’autres, et d’un caractère bien opposé ; mais ceux-là ont laissé trace profonde. Ils ont éclaté tout à coup, sans concert et comme à l’aventure, et cependant ils sont venus en leur temps. Les Faux Bonshommes, Madame Bovary, les Fleurs du Mal, quelques différents que soient l’opinion qui les a inspirés et le talent qui s’y montre, frappent d’abord par un caractère commun d’audace brutale et de sang-froid dans l’expression du vice. On dit que MM. Barrière et Capendu, M. Flaubert et même M. Baudelaire n’annoncent en littérature rien de nouveau, ni dont il faille prendre l’alarme comme d’une chose inouïe ; que Balzac a peint comme eux et plus qu’eux la nature humaine sous des traits qui en dégoûtent ; qu’ils procèdent tous trois de lui ; qu’ils le continuent chacun à sa manière. Mais dans Balzac, il y avait une imagination qui saignait, je ne sais quoi de passionné et de triste, des vicissitudes d’accablement et d’exaltation, un cerveau sinistre dont il semblait incapable de secouer le tourment. Sa misanthropie était une fièvre et une hallucination. Elle est en ceux-ci la santé. Je ne vois en eux que tranquillité suprême, je n’ose ajouter contentement. Ce trait général de ressemblance entre des écrivains qui n’ont pas pu s’entendre et qui ont apporté dans l’art des aptitudes primitives contraires, est déjà par lui-même une coïncidence grave. Le succès qu’ils ont obtenu ou le bruit qui s’est fait autour d’eux, ajoute encore à cette gravité. Tous nos lecteurs le savent, même sans avoir ouvert le livre de M. Flaubert ; c’est pour lui qu’a été la meilleure part de ces triomphes. Jamais auteur n’est passé plus soudainement de l’obscurité dans la pleine gloire. Signé d’un nom inconnu, Madame Bovary a été réimprimé quatre fois en un an. Rien ne lui a manqué, pas même d’illustres patronages, mais même un peu d’esclandre, et la magistrature scrupuleuse ne l’a mis en cause que pour le munir d’un brevet officiel d’innocence. M. Flaubert n’a eu besoin d’ailleurs de recourir à aucune de ces petites adresses en usage dans la république des lettres pour lancer un chef-d’œuvre trop paresseux à quitter la boutique de l’éditeur. Le livre a fait son trou comme un boulet ; la première trouée a été à travers les colonnes du Moniteur. Si Madame Bovary a eu de son vivant sa somme raisonnable de déceptions, si elle a vu la plupart de ses rêves « tomber dans la boue comme des hirondelles blessées », en voici un du moins qui s’est accompli. « Elle aurait voulu que ce nom de Bovary, qui était le sien, fut illustre, le voir étalé chez les libraires, répété dans les journaux, connu par toute la France. » Elle a de quoi maintenant être contente, il n’est point d’étalage où ce nom ne flamboie. Si même il faut en croire le demi-aveu d’un critique éminent, bien placé pour connaître la société parisienne et non la plus mauvaise, Madame Bovary a trouvé asile dans les boudoirs les plus délicats. Il est donc naturel qu’elle soit le principal objet de cette étude, et c’est à cause d’elle surtout que nous nous sommes déterminé à l’entreprendre. Les Faux Bonshommes et les Fleurs du Mal y prendront place à titre d’explication indispensable ou de simple complément. L’œuvre de M. Flaubert sera plus dans sa situation et dans sa lumière, les tendances qu’elle trahit nous seront plus intelligibles si les Faux Bonshommes nous servent d’introducteurs auprès de madame Bovary ; et il ne nous a point déplu de marquer, ne fût-ce qu’en passant, dans les Fleurs du Mal, le point extrême de ces tendances. Nous ne pouvons-nous dissimuler que ces trois auteurs trouveront, au premier abord, bizarre le rapprochement que nous prétendons établir entre eux. Ils s’étonneront d’être issus sans le savoir du même lieu et d’aboutir à la même fin ; MM. Barrière et Capendu se demanderont par quel miracle, ayant écrit contre l’argent et les passions hideuses qu’il suscite une satire implacable, ils peuvent être traités de pair à compagnon par M. Flaubert, qui a peint la luxure avec des couleurs si provocatrices ; M. Flaubert réclamera contre ce voisinage qu’on prétend lui infliger des Fleurs du Mal ; tous protesteront qu’ils doivent savoir mieux que personne ce qu’ils ont voulu dire et ce qu’ils ont dit. Tous en ce point auront tort. Ce n’est pas seulement de leur mérite que les auteurs sont mauvais juges ; ils le sont encore de la portée morale et du sens véritable de leurs œuvres. Ils suivent des instincts sourds, qu’ils exprimeraient peut-être plus mal s’ils se rendaient plus capables de les analyser. La critique se propose pour œuvre principale de démêler ces instincts, de les comparer entre eux, d’apprécier jusqu’à quel point ils sont légitimes, d’en juger la moralité, et c’est pourquoi en exigeant d’autres qualités que l’art, elle n’est pas, quoi qu’on en dise, moins difficile. Goethe eût-il aussi bien qu’un Rosenkrantz et un Duntzer, porter la lumière dans la complication infinie de ses œuvres, et lorsqu’il posait des énigmes dont il croyait savoir le mot, ne sont-ce point d’autres que lui qui l’ont découvert ? La critique vaut l’histoire ; en jugeant les écrits, elle raconte, explique, devine et développe les ambitions déçues et les besoins rassasiés d’un siècle.

Il y aurait quelque naïveté à signaler ici, après mille autres, ce développement excessif des intérêts matériels qui tend à devenir la loi de la société, et ce serait un vain jeu d’esprit de déclamer contre lui, puisque toutes les déclamations du monde n’y changeraient rien. La part de fatalité qu’il faut que les sociétés humaines subissent, même en restant libres d’ailleurs de leur conduite, vient pour le moment de ce côté ; c’est l’héritage des temps, et puisqu’il ne nous est point loisible de rejeter la succession, nous aurions tort d’en déplorer trop longuement les charges. Mais ce phénomène en entraîne d’autres dont nous sommes plus particulièrement responsables, et contre lesquels il est possible de réagir ; tous ensemble se résument dans une lente et singulière corruption des mœurs publiques, dont la bourgeoisie opulente et les classes aisées ne paraissent point assez craindre de se rendre responsables ; j’entends par ce mot de mœurs publiques non pas seulement des actes, mais un ensemble de notions sur les choses de l’âme et du goût, qui sont comme l’air que respire une société. Tout ce qui est idéal est aujourd’hui méprisé. Il n’y avait rien naguère de plus subtil que nous, de plus éthéré, de plus enclin aux sublimités ; pour nous, comme pour le docteur Faust, les plus hautes étoiles du ciel n’étaient pas encore assez haut ; nous n’avions ni une soif ni une faim terrestre ; c’était presque nous avilir que de boire et de manger.

Nicht irdisch ist des Thoren Trank noch Speise.

Il n’y a rien aujourd’hui de plus réel et de plus positif.

Une philosophie est née qui, en prenant pour méthode ou en se proposant pour fin l’indifférence systématique, légitime ces instincts terre à terre ; et si la littérature qui les exprime a besoin d’une politique qui la consacre, cette philosophie la lui donne. Nos lecteurs connaissent M. Taine et M. Renan ; nous retrouverons, soit leur esprit, soit l’application de leurs maximes, dans les écrits qui viennent d’exciter si vivement l’attention publique. En vain semblent-ils vivre tous deux dans un isolement parfait, voués au culte de l’idée pure ; leurs doctrines les rattachent au mouvement qui emporte le monde ; elles ne sauraient avoir, en se propageant, d’autre conséquence que d’étendre le culte des intérêts positifs dont ils restent eux-mêmes dégagés. Retranché sur les sommets de la haute critique, d’où il contemple à ses pieds les idées qui s’entrechoquent, M. Renan se pique de jouir également de toutes les religions ; c’est, en effet, les mépriser également toutes, sans même juger qu’aucune vaille la peine d’être niée, sans estimer assez aucune philosophie ni aucune incrédulité pour la mettre à sa place. Quand M. Renan juge les idées, on dirait qu’il raconte l’âge des chimères après qu’il est fini. Il a beau regretter ensuite que cet heureux temps ne soit plus et se lamenter sur la chute de l’idéal, il a donné un des coups de trompette sous lesquels Jéricho est tombé. Une foi religieuse, honnête et éclairée, sûre d’elle-même, est un premier principe d’idéal qu’il ne contribue pas à raffermir en ceux qui s’inspirent de lui. L’ardeur passionnée de M. Taine fait contraste avec l’élégance correcte et le dilettantisme tour à tour timide et audacieux de M. Renan. Ce qu’il est, il veut l’être hautement. A l’amour du vrai, il a tout sacrifié : carrière, plaisirs du monde, relations et santé. On sent, à sa tendresse compatissante pour les êtres créés, qu’il souffre bien souvent sans le dire, là où M. Renan, parlant de souffrances, comme pour se savourer lui-même, ne néglige point, parmi les plus sincères tristesses, de poursuivre et d’atteindre des effets d’art. M. Renan et M. Taine, cependant, malgré ce qui les distingue, ont ce trait de semblable, que ni l’un ni l’autre ne reconnaissent l’intervention d’une volonté libre dans le jeu de nos facultés. Ils se rencontrent dans le fatalisme et dans le système de spéculation impassible, que M. Taine proclame comme M. Renan, quoiqu’il ait peine à s’y tenir toujours avec la même sérénité. Mais si tous deux sont également les maîtres d’une jeune école philosophique à laquelle correspond une jeune école littéraire, celle-ci, sans qu’on puisse se dissimuler combien elle a avec M. Renan de points de contacts, doit saluer son chef naturel dans M. Taine. Le style qui prévaut en effet n’a rien de commun avec celui de M. Renan, rempli de nuances douces, défectueux si on le considère langue philosophique, puisque en tout point capital il manque à dessein de précision et de corps, mais qui, considéré en lui-même, uniquement comme style, hors de tout rapport avec la matière traitée, se présente avec un charme particulier de discrétion, de finesse, de mesure, de fraîcheur, de sentiment artistique des proportions, de poésie délicate. M. Taine, au contraire, même par son style, est de l’école dont nous voulons aujourd’hui déterminer les qualités ; il prodigue volontiers les épithètes ; les tons crus lui plaisent ; son audace s’accommode de la brutalité du trait ; elle fait effort pour y atteindre. On rencontre, semés dans ses livres, au milieu de sèches discussions, des portraits vivants et des paysages d’une netteté frappante, qui pourraient être transportés tels quels dans l’œuvre de M. Flaubert, sans que l’œil le plus exercé distinguât l’interpolation. Mais il est surtout de l’école nouvelle par ses théories littéraires. Il en a exposé magistralement et coordonné les principes ; il lui a composé son esthétique, enchaînement de préceptes rigoureux dont la doctrine de « l’automate spirituel » forme le premier anneau. C’est une esthétique assurément vicieuse, mais construite avec force, appuyée sur de larges bases, constante à elle-même, à chaque instant confirmée par une érudition merveilleuse, bien supérieure enfin à es théories informes, désignées du non de « réalisme », qu’elle domine pour leur donner droit d’existence, et qu’on a eu raison pourtant de rappeler aussi à propos de M. Flaubert. Je ne veux point dire qu’aucun des écrivains inscrits en tête de cette étude soit sorti armé du cerveau de M. Taine, ni même qu’il ait songé le moins du monde à eux en rédigeant sa poétique ; il n’a songé qu’à La Fontaine, Tite-Live, Shakespeare et Saint Simon. Je veux dire qu’agissant de son côté comme ces écrivains du leur, il a réduit en méthode générale les instincts plus ou moins nets aux quels chacun d’eux obéissait en son particulier. Certes M. Baudelaire n’a pas attendu, pour se révéler au public, M. Taine et ses doctrines littéraires. Mais ce n’est pas, nous le verrons, une médiocre consolation pour lui que ces doctrines existent. M. Taine estime, avant tout, les termes énergiques qui répondent avec exactitude à l’intensité des impressions de l’âme ; il définirait volontiers le style la notation des sensations. Or, cette vigoureuse notation est à peu près la seule qualité du style des Faux Bonshommes. Quant à Madame Bovary, ce développement d’une vie qui croît comme une plante, M. Flaubert semble ne l’avoir tracé que pour démontrer par un exemple la philosophie de M. Taine. Ainsi, ces auteurs n’ont pas seulement, dans la diversité de leur génie, des qualités semblables, ils ont un centre commun où M. Taine leur a planté son drapeau. Un mouvement littéraire nouveau se constate jusqu’à l’évidence par une poétique nouvelle. Avoir un critique, c’est proprement ce qui d’un groupe d’écrivains forme une école. L’école existe ; jugeons-la, sans négliger, le cas échéant, de rappeler les préceptes à côté de l’application, et les théories philosophiques à côté des créations de l’art.

[…]

II

Que M. Barrière fasse dominer dans ses personnages la nature végétative, beaucoup de lecteurs ne penseront point que ce soit là un signe des temps. Il est auteur comique, il prend son comique où il peut. Voyons donc sous quels traits se représente l’homme, un romancier, né poète.

L’heureux M. Flaubert, le héros du jour, réunit en lui bien des qualités précieuses, et il ne nous en coûte point de redire, après tant d’autres, que son début a été un coup de maître. Quelques-uns lui contestent, à lui aussi, le style. Il est vrai qu’il respecte médiocrement la syntaxe et qu’il ne sait point se borner. L’art d’écrire lui manque, non le style. Son malheur, qui lui est commun avec beaucoup de beaux et bons esprits de notre temps, est de n’avoir point fait une rhétorique suffisante : lacune toujours grave, quels que soient les dons naturels, et irréparable pour un auteur, dès que le succès lui est venu ; car il dédaigne alors les arides études qui seules pourraient la réparer. M. Flaubert, dans une dédicace à son avocat, où il ne s’oublie pas lui-même, croit devoir signaler « l’autorité imprévue » acquise à son livre « par la magnifique plaidoirie » de M. Sénart. Apparemment la même autorité imprévue aura été acquise à ses fautes de grammaire. Il a maintenu en effet, dans la troisième édition, les liaisons de mots incongrues qu’on lui avait signalées dès la première. Il ne les effacera point de la quatrième. De la part de M. Flaubert, il faudra continuer de dire : « Il y avait dans la côte un aveugle » ; — « les pattes des homards dépassaient des plats » ; — « il tourna sa tête… » et autres gentillesses concernant la syntaxe.

Malgré cet orgueil bizarre d’une orthographe suspecte, je n’hésite pas à le dire aux panégyristes quand même de Balzac : il y a dans ce jeune homme plus e mieux qu’un Balzac, si toutes fois ce premier livre, très concentré dans sa substance malgré la prolixité des détails, n’a pas épuisé d’un coup tout ce que l’auteur avait amassé d’expériences et d’invention. La composition générale de l’ouvrage est, en son genre, achevée. Elle offre les traits d’une œuvre classique : unité rigoureuse d’action, un petit nombre d’acteurs poussant avec des mouvements divers au même dénouement, nulle péripétie à fracas, nul incident qui ne soit naturel et qui ne sorte uniquement du cours journalier delà vie ; l’intérêt renfermé dans l’analyse du caractère principal ; un large tableau de nos misères, traversé dans le fond par une ébauche touchante, celle de la jeunesse méconnue et qui pleure. Les personnages, quelque vulgaires qu‘ils soient, sont posés avec une solennité épique. Ils ont de l’épopée les manières et le geste amples. Le pharmacien, le curé, l’aubergiste du Lion-d’Or n’ouvrent pas une fois la bouche sans que leurs discours soient détachés : l’abbé Bournisien dit, l’aubergiste reprit, Homais continua, rappellent l’uniformité d’Homère dans la désignation des héros. Ou plutôt, par un contraste bien digne de réflexion, cette idylle trouble fait penser involontairement à une autre auberge du Lion d’Or, illustrée, il y a une soixantaine d’années, par le poète allemand, toute remplie, celle-là, de grandeur, de bonhomie, d’innocence, de pureté idéale, de sentiment harmonieux, où chaque incident poétique était tiré, comme ici, de la stricte réalité, et où venaient aussi se placer , à côté des figures principales, un apothicaire et un juge de petite ville, avec leurs pacifiques disputes. Cette simplicité du plan et cette largeur de dessin sont déjà Lamarque d’une force d’esprit peu commune. M. Flaubert y joint d’autres qualités d’autant plus remarquables qu’on peut les regarder d’ordinaire comme incompatibles dans un même écrivain. Il possède à un haut degré le don de l’expression créée. « Son regard — dit-il en parlant d’un grand médecin — vous descendait droit dans l’âme et désarticulait tout mensonge à travers les allégations et les pleurs. » Il a de l’éloquence et, quand il faut, un pathétique serré dans son désordre ; il connaît l’art difficile de produire des effets tragiques avec de petits moyens ; il sait mettre dans la bouche de ses personnages des mots très simples qui saisissent douloureusement. Sa verve satirique, l’attrait puissant qu’exerce son amertume, ont été hautement loués par ceux-là même qui eussent été le plus disposés à n’attribuer son succès qu’au scandale. Il observe avec précision, il rend avec imprévu, et néanmoins au juste moment, les nuances minutieuses. « Son dos même, son doc tranquille était irritant à voir… » remarque-t-il de Charles Bovary. Le lecteur va sourire. Mais n’est-il point vrai que d’une personne qui choque, que l’on voit dans son imagination rapetissée et rabougrie, inquiète et inquiétante, le dos est une de ces parties qui choquent le plus et qui, par quelque chose de sourd, sont la plus expressive du genre particulier d’impression produite par cette personne ? Et puis, quelle richesse de peinture ! Lisez le récit de la noce normande ; cela regorge, cela est juteux comme une belle poire du pays d’Auge. Mais surtout M. Flaubert est poète. Il entrera trop dans notre sujet de montrer tout à l’heure cette poésie native, corrompue chez lui par des maximes qui rabaissent, pour ne voir, pour ne pas faire voir d’abord combien elle est instinctive, variée, jaillissante, prompte à s’épancher sur toute chose.

Joignez-la à l’observation exacte du détail, la nature agreste sera reproduite avec tant de fidélité que le livre disparaîtra ; vous croirez percevoir la sensation immédiate du paysage : « La pluie ne tombait plus ; le jour commençait à venir, et, sur les branches des pommiers sans feuilles, des oiseaux se tenaient immobiles, hérissaient leurs petites plumes au vent froid du matin ». La bonne poésie du chez-soi, le tranquille pittoresque inhérent à des objets qui ne sont rien par eux-mêmes, mais qui prennent une physionomie en se groupant, M. Flaubert excelle à nous les faire sentir, quelque fois sans en avoir conscience, puisqu’il lui arrive de donner comme « ignobles » des coins de toile qui, à leur manière, plaisent. « La rivière, qui fait de ce quartier de Rouen comme une ignoble petite Venise, coulait en bas, sous lui, jaune, violette, ou bleue, entre ses ponts et ses grilles. Des ouvriers, accroupis au bord, lavaient leurs bras dans l’eau. Sur des perches partant du haut des greniers, des écheveaux de coton séchaient à l’air. En face, au-delà des toits, le grand le grand ciel pur s’étendait, avec le soleil rouge se couchant. Qu’il devait faire bon là-bas ! Quelle fraîcheur sous la hêtrée [sic] ! Et il ouvrait les narines pour aspirer les bonnes odeurs de la campagne, qui ne venaient pas jusqu’à lui. » C’est une des particularités de son livre, qu’au milieu de tant de complaisance dans l’expression delà luxure, on y respire par intervalles de ces parfums rafraîchissants de vie domestique, comme d’un Toepffer à la normande. N’entendez-vous pas, en lisant les lignes qui suivent, caqueter à vos oreilles la riante musique des souvenirs d’enfance ? « Charles regardait le berceau. Il croyait entendre l’haleine légère de son enfant. Elle allait grandir maintenant ; chaque saison, vite, amènerait un progrès. Il la voyait déjà revenant de l’école à la tombée du jour, toute rieuse, avec sa brassière tachée d’encre, et portant au bras son panier ; puis il faudrait la mettre en pension… Ah ! qu’elle serait jolie, plus tard, à quinze ans, quand, ressemblant à sa mère, elle porterait comme elle, dans l’été, de grands chapeaux de paille ! on les prendrait de loin pour les deux sœurs. Il se la figurait travaillant le soir auprès d’eux, sous la lumière de la lampe ; elle lui broderait des pantoufles ; elle s’occuperait du ménage ; elle emplirait la maison de sa gentillesse et de sa gaîté… »

Que s’il s’agit de souvenirs plus tendres et de passions plus ives, M. Flaubert rencontrera des pages tout imprégnées de douceur et d’intimité. « Elle ne pouvait détacher sa vue de ce tapis où il avait marché, de ces meubles vides où il s’était assis. La rivière coulait toujours et poussait lentement ses petits flots le long de la berge glissante. Ils s’y étaient promenés bien des fois, à ce même murmure des ondes, sur les cailloux couverts de mousses. Quels bons soleils ils avaient eus ! Quelles bonnes après-midi, seuls, à l’ombre, dans le fond du jardin ! Il lisait tout haut, tête nue, posé sur un tabouret de bâtons secs ; le vent frais de la prairie faisait trembler les pages du livre et les capucines de la tonnelle … Ah ! il était parti, le seul charme de sa vie, le seul espoir possible d’une félicité !... » Ou bien encore : « Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaieté, malgré sa splendeur un peu fanée !... Ils déjeunaient, au coin du feu, sur un petit guéridon incrusté de palissandre. Emma découpait, lui mettait des morceaux dans son assiette en débitant toutes sortes de chatteries, et elle riait d’un rire sonore et libertin, quand la mousse du vin de Champagne débordait du verre léger sur les bagues de ses doigts… » Oubliez, si vous pouvez, qu’il s’agit ici des amours d’une femme déjà perdue avec le plus trivial des clercs de notaires ; tout cela n’est-il point charmant ? Mais il nous faut faire ce que l’auteur n’a point fait : nous arrêter à temps. Il faut interrompre telle de ces citations au moment où le sentiment tendre va dégénérer en frénésie sensuelle, telle autre, quand la rêverie incline au pathos, et partout effacer un mot malencontreux, la vilaine note, le coup de griffe brutal. Ce mot pourtant est presque toujours le principal dans la pensée de l’auteur ; mais le reste jure avec lui. Amalgame jusqu’à ce jour inouï du poétique et du grossier, qui a ses causes bien tristes !

Ce satirique, ce peintre, cet observateur et ce poète paraît, à la première réflexion, un moraliste d’une sévérité rare. Jamais les suites funestes d’un mariage mal assorti n’ont été saisies plus au naturel ni de manière à donner moins d’envie d’oublier, dans le choix d’une femme, ce qu’on est soi-même. Jamais peinture e femme sans résignation, « avec sa maison trop étroite et ses rêves trop hauts », n’a été plus terrible. Les mauvaises lectures et les lectures imprudentes sont notées comme cause déterminante, d’abord dans ce qui gâte, puis dans ce qui perd madame Bovary. Grâce à elles, allant tout de suite plus loin dans les actes que n’a osé aller dans ses jugements l’un des plus hardis censeurs des femmes, dès le premier amant, ce qu’elle aime, ce n’est point l‘amant, c’est l’amour. L’art qui prête quelques fois aux passions défendues de la noblesse, voire de la pureté, est ici taxé d’exagération, tranquillement, sans phrases, sans colère, d’un ton de juge ; et vous admirez avec quelle sécurité magistrale M. Flaubert soudant au récit des chutes de son héroïne, — il faudrait dire de son sujet, — nombre d’auteurs contemporains, parmi les violents et les troublés, développe le mot de Francesca de Rimini dans le Dante : « Le livre fut l’entremetteur ». On ne peut l’accuser, lui du moins, de représenter l’adultère en beau. Le désir coupable est à peine assouvi que le désenchantement arrive, instantané et avec des termes qui ne reculent devant l’expression d’aucun dégoût. Parmi les femmes qui ont lu le livre, il n’en est aucune qui n’ait fait cette réflexion, qu’Emma a été aimée de son mari seul, et qu’au moment de mourir elle a fini par n’aimer que lui. Quoi de plus moral qu’une conclusion semblable ? Madame Bovary trouve son châtiment dans l’indignité de ceux à qui elle se livre. Il y a toutefois à ses désordres et aux faiblesses de Charles un dénouement plus triste encore, plus triste que le suicide et la ruine dont il est la conséquence. Vous savez ce que c’est qu’un enfant et surtout une fille dans le pêle-mêle d’une manufacture ! Le cœur se serre lorsqu’on lit ces mots, jetés par l’auteur d’un air d’indifférence à l’avant dernier paragraphe du livre : « Mademoiselle Bovary, après la mort de son père, fut envoyée à sa grand-mère. La bonne femme mourut dans l’année ; ce fut une tante qui s’en chargea. Elle est pauvre est l’envoie pour gagner sa vie dans une filature de coton ». Dans le récit des derniers moments de madame Bovary, c’est un sentiment de la misère humaine et de l’argile terrestre, c’est une lassitude profonde du péché, c’est une rigueur, c’est une majesté de jugement contre la pécheresse qui s ‘élève jusqu’à une sorte de sombre sublimité religieuse. Il y a des traits d’une horreur chrétienne : « Et à ce nom, qui la reportait dans le souvenir de ses adultères, madame Bovary détourna la tête comme au dégoût d’un autre poison plus fort qui lui remontait à la bouche ». Quel tableau que celui de l’extrême-onction ! Quelle pénitence qui accable, tandis que la sensualité expire en un dernier frémissement où elle semble se conjouir !

Et pourtant, nul n’osera soutenir que ce livre édifie ou seulement corrige ! Quand on l’a ouvert, il faut le dévore jusqu’au bout ; mais on est forcé de s’arrêter vingt fois sur la route pour prendre du repos. D’où vient cela ? quels sont ces charmes qui retiennent et rassasient ? quelle est cette morale qui ne convertit point, qui a besoin d’être prouvée pour qu’on la sente ; qui, même prouvée, nous éloigne parce qu’elle blesse nos instincts moraux ? Le premier regard ne l’aperçoit point, le réflexion la découvre ; plus de réflexion la laissera-t-il subsister ?

Si on considère dans M. Flaubert l’écrivain, il manque à la fois d’expérience et de bonnes règles. Ce n’est pas que tout dans son livre n’atteste l’effort, le long exercice, un style évidemment parvenu à son point de maturité. Mais M. Flaubert m’a bien la mine de n’avoir jamais travaillé que devant la feuille blanche qu’il se proposait de noircir. Il n’a pas étudié autant qu’il était nécessaire pour le bon emploi de son talent, le génie de sa langue et les ressources qu’elle offre. Je ne parle point des entraves qu’elle impose ; il est convenu que M. Flaubert en est libre. De là un bourdonnement de mots qui à la longue assourdit, une monotonie de procédés qui trahit, jusque dans la profusion des termes je ne sais quelle disette de formes. La locution et même a de l’énergie ; elle sollicite l’attention du lecteur. Pour cette cause il convient qu’elle soit rare. Seriez-vous bien aise, dans le commerce du monde, qu’on vînt à chaque instant vous secouer le bras pour vous faire remarquer telle ou télé chose ? Faute d’expérience, M. Flaubert prodigue de mot à satiété. Il réparait dans son livre cent et cent fois, leste et brave à la dernière page autant qu’à la première. Rien n’anime un paysage comme d’y mêler quelque bruit ; rien ne relève mieux, dans le récit même, un moment de crise. M. Flaubert le sait, et je ne crois point que l’état de civilisation ni l’état de nature possède une seule variété de musique dont il n’ait usé et abusé. Ce sont les chiens qui aboient, les carrioles emportées au galop le long des routes, les fiacres roulant dans les rues de la grande ville, le claquement des roseaux secs, le bruit clair des louis d’or qui tombent sur les tapis, les battements de la pendule, le cri des volailles qu’on poursuit dans la cour pour les tuer, quelques fois un bruit vague, derechef les chiens qui aboient, et toujours dans la nuit et au loin. Il va sans dire que M. Flaubert n’oublie pas les lamentations de la cloche qui sonne. Quand ses personnages n’ont plus rien à entendre, ils écoutent, faute de mieux, les lamentations de leur pauvre cœur « comme une symphonie qui s’éloigne ». Le lointain ! Pour les descriptions, elles surabondent, chacune avec des traits sans nombre, rendus par une infinité de mots. L’économie de son livre, si bien ordonné dans l’ensemble, en est, à chaque instant, troublé dans le détail. Descriptions futiles ou chargées, on leur pardonnerait si elles n’étaient que telles. Mais je vous défie de découvrir autour de vous un objet, si familier qu’il soit, que M. Flaubert n’aspire à vous faire connaître. Il y a des pages qui paraissent avoir été écrites pour apprendre aux siècles futurs ce qu’on appelait chez nous, en 1857, une cuvette er un massepain. O Balzac ! toi que l’on surnommait le premier des commissaires-priseurs, ici du moins nul ne contestera que tu aies trouvé ton maître.

Dans le tableau de la noce normande, c’est peu, pour M. Flaubert, de décrire les habits, les redingotes, les vestes, les habits-vestes et les vestes-habits des invités. Parmi ces paysans, quelques-uns se sont fait la barbe avant le jour. Figurez-vous qu’avant le jour on n’y voit point ! Il suit de là qu’on se coupe. Les égratignures pèlent l’épiderme ; l’épiderme pelé forme au contact du grand air des plaques roses ; ces plaques roses… Bonté du ciel ! que nous importe tout cela ! Une fois entré dans ce système ingénieux d’observation, il ne reste plus qu’à ajouter, avec force métaphores à effet, que ces paysans avaient deux yeux, juste au-dessous du front, que trois ou quatre cependant n’en possédaient qu’un, pour laquelle cause ils étaient borgnes ; qu’ils écoutaient avec leurs oreilles et non autrement, et que même, ce qu’il y avait de plus prodigieux, c’est qu’ils allaient tous sur deux jambes, l’une restant un peu en arrière, tandis que l’autre se portait en avant.

Il est malaisé de tant décrire sans tomber de temps à autre, ne fût-ce que par l’amalgame de détails trop faciles, dans l’amphigouri. Il est malaisé d’employer tant de mots pour des choses qui n’en valent point la peine sans être conduit à les entasser comme le Pélion sur l’Ossa, dès qu’il faut exprimer quelque sentiment plus énergique ; car la loi des gradations s’impose à l’écrivain sans qu’il y songe.

[Note de bas de page de l’auteur : M. Flaubert peut justifier son style surchargé par un des préceptes de M. Taine : « Ce style bizarre, excessif, surchargé, est celui de la nature elle-même ; nul n’est plus utile pour l’histoire de l’âme ». (H. Taine, Études sur Saint-Simon.)]

On sait combien la langue française a horreur des adjectifs. Qu’elle ait tort, qu’elle ait raison, ce n’est point notre affaire. Il est certain que trop d’adjectifs déplaisent. Mais il ne l’est pas moins que M. Flaubert, avec ses habitudes descriptives, jointes à un goût dominant pour les tons crus et les couleurs purement matérielles, ne saurait se passer de les accumuler. Ouvrez son livre où il vous plaira, vous en verrez la preuve. Je me borne à citer le portrait de l’abbé Bournisien : « Des taches de graisse et de tabac suivaient sur sa poitrine large la ligne des petits boutons, et elles devenaient plus nombreuses en s’écartant de son rabat, où reposaient les plis abondants de a peau rouge ; elle était semée de macules jaunes qui disparaissaient dans les poils rudes de sa barbe grisonnante… » Est-ce là peindre ? C’est poser des étiquettes.

Le fatalisme, obscur et enveloppé, que nous avons observé dans les Faux Bonshommes, se montre ici à découvert. Il n’y a pas besoin de beaucoup d’attention pour le dégager. « C’est la faute de la fatalité. » Cette parole de Charles Bovary à Rodolphe résume le livre, et, pour qu’on ne s’y trompe point, l’auteur la note comme la seule profonde qu’ait jamais dite Charles. Aussi les personnages de M. Flaubert procèdent delà même méthode, ils accusent le même vice de construction que eux de M. Barrière. Pour l’immutabilité des attitudes, le pharmacien Homais vaut Bassecourt, avec quelque chose de général et de large pourtant que Bassecourt n’a point : différence de talent et non pas de doctrine. La désespérante uniformité des mécaniques de Barrière, M. Flaubert l’a évitée pour ses personnages, parce qu’il a su– ce qui est beaucoup plus facile, du reste, dans le livre qu’au théâtre – avancer par degrés, monter la passion qui germe, les racines qu’elle jette, ses progrès heure après heure et son épanouissement final ; mais chaque degré arrive avec les caractères de l’inévitable ; chaque moment delà passion est engendré de celui qui précède et engendre celui qui suit comme le levier, mis en mouvement par une force quelconque, pousse une roue qui en pousse une autre. Dès le premier regard d’Emma, vous voyez dans ses yeux l’invincible luxure, maintenant tranquille et endormie, qui attend sourdement l’occasion, mais qu’aucune force morale, ni religion, ni lois, ni société, ni devoirs, ni Providence, ni mariage n’empêchera , l’occasion venue, de s’éveiller pour l’assouvissement ou la révolte. Dès la première parole de Charles, vous sentez l’homme voué à un destin qu’il vous est désormais possible de calculer avec la même exactitude que le physicien calcule la chute d’un corps dans l’air. Ce fatalisme, d’ailleurs, est savant. Il n’est pas d’instinct, comme il arrive souvent dans les livres passionnés. Il n’est pas non plus de fantaisie et seulement pour l’effet romanesque. Il couronne un système arrêté, dont le matérialisme est la base. M. Flaubert n’a point commis la faute de ne faire de chacun des acteurs de son drame qu’un assemblage d’habitudes ; c’est s’arrêter à moitié chemin et décrire la manivelle sans l’expliquer. L’homme est chez lui, un ingénieux composé d’appétits. Combinés avec la position sociale de l’individu, ces appétits doivent produire une résultante, et M. Flaubert a écrit son roman pour essayer de la fixer. Dans cette géométrie ou dans cette chimie, jetez le libre arbitre avec son imprévu ; la combinaison est bouleversée, le livre n’a plus de sens.

M. Flaubert, au reste, ne nous laisse pas la tentation. Il maintient solidement son œuvre. Pas une circonstance, pas un tableau, pas une formule, pas une définition n’est là qui ne nous rappelle la matière. Veut-il définir le bonheur en général ? « Ce n’est que l’harmonie du tempérament et des circonstances ? » Veut-il retracer celui de Charles dans les premiers jours de son mariage ? Il n’a garde d’oublier, à côté de l’esprit tranquille, « la chair contente ». Se demande-t-il ce que sont ces vagues impressions, mêlées de joie et d’espérance, que la jeune fille éprouve auprès de son fiancé ? Il répond uniment : « l’irritation causée par la présence d’un homme ». Une passion insurmontable perd Charles ; quelle passion ? la sensualité brute ; on peut dire qu’il est tout de suite aussi voluptueux, aussi esclave de son désir, aussi rongé de besoins de luxe que le sera plus tard Emma. Dès qu’il a vu la fille du père Rouault, il devient infidèle d’intention à a première femme, sans se rendre compte, sans songer seulement à faire son examen de conscience, parce que celle-ci est maigre, parce qu’elle a les dents longues, parce qu’elle porte un petit châle noir et une robe trop courte qui découvre ses chevilles, pare qu’elle ne peut effacer « par son contact l’image fixée sur le cœur de son mari ». De ses qualités bonnes ou mauvaises, de ce que conseille la prudence, Charles ne s’informe point, cela n’ayant aucun rapport avec les appétits. Voilà un homme bien malheureux de vivre à ce point sous le joug de pareilles misères, qu’il ne s’avise même pas d’autre chose au monde ! Et si telle est, d’après M. Flaubert, la nature de l’homme, qu’elle offre à la sensation extérieure et à son empire brutal aussi peu de résistance, que sera la nature de la femme ? Il n’y a rien de plus prodigieux qu’Emma. A la moindre bagatelle, « frissonnante de toute sa peau », elle ressent dans les profondeurs de son être des ébranlements qui se prolongent à l’infini. A défaut d’autres causes, il suffisait, pour la jeter dans le libertinage, de l’odorat. Il est incroyable, par cet exemple-ci, quelle action des odeurs peuvent exercer sur la destinée d’une jeune mère de famille civilisée. Elle flaire un porte-cigares ; la voilà chancelante. Elle flaire une odeur de citron et de vanille sur les cheveux d’un rustre qui sait se mettre ; la voilà perdue. Cette odeur lui en rappelle une autre : celle-ci n’est point sans ressemblance avec une troisième ; le tout forme un délicieux mélange, et adieu le reste de la terre ! « La douceur de cette sensation pénétrait ses désirs d’autrefois et, comme les grains de sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la bouffée subtile du parfum qui se répandait sur son âme. » C’est ainsi qu’elle devient la proie de Rodolphe. Elle voudrait plus tard ne point céder trop vite à Léon ; mais comment faire ? le parfum des juliennes se met en tiers, qui accélère sa défaite. Les personnages de M. Barrière, réduits à la seule habitude, finissaient par s’immobiliser dans un geste. Ceux de M. Flaubert ne s’arrêtent pas à tel ou tel degré de la sensation ; le libre arbitre supprimé, ils deviennent légitimement de pures sensitives.

On se tromperait de croire que le fatalisme soit une doctrine naturellement dure. Elle s’allie sinon à une estime bien solide, du moins à beaucoup de sympathie et à une pitié attentive pour les hommes. Cyrus, dans Hérodote, n’a qu’à songer « au Dieu jaloux et brouillon », de qui les mortels sont le jouet, pour faire éteindre le bûcher de Crésus ; comme si l’idée lui venait que, pour alléger le poids de la Nécessité, l’ennemie commune, ce n’est pas trop de l’alliance de tous ceux sur qui elle pèse. Combien ne trouverait-on point de philosophes, parmi ceux qui ont recueilli l’héritage de Spinosa, dont les écrits respirent je ne sais quelle superstition de tendresse pour l’espèce humaine, condamnée par la nature à la douleur et au crime ! Rendons cette justice à M. Taine, cité au début de cette étude comme le chef légitime de l’école littéraire nouvelle ; quand il expose qu’elle est, dans sa conception du monde, la destinée du monde, il n’est pour ainsi dire, que tristesse et amour blessé. Au contraire la qualité propre du fatalisme de M. Flaubert, c’est le mépris. Pour cette seule raison déjà, la moralité de son livre me deviendrait suspecte. Nous y sommes cinglés au visage comme des bêtes de somme, ravalés, dénigrés, traînés dans la boue. Je dis nous, c’est-à-dire tout le monde, vous aussi bien que moi, quelque esprit d’ailleurs et quelque vertu que vous ayez. Il n’y a si haute vertu qui n’ait à soutenir de « ces surprises des sens que la raison surmonte », que les gens de bien peuvent avouer honnêtement, selon le mot du poète, pourvu qu’ils le fassent avec réserve, mais qui ne sauraient s’étaler au grand jour, se mettre complaisamment en relief, s’analyser et se commenter sur la place publique sans que la dignité de l’espèce en souffre. Tel ou tel détail, ridicule ou triste, ne tombe-t-il que sur Charles ? Il tombe sur nous tous qui avons éprouvé quelque impression semblable. — Mes caractères, s’écrit le romancier, n’en sont que plus vrais. — Vos caractères, peut-être, mais non ce détail où l’on ne distingue plus le général du particulier. Dans la vie réelle, c’était ici une impression passagère qui ne faisait que glisser sur la sérénité de l’âme. Le langage ne saurait l’exprimer sans lui prêter un corps qu’elle n’avait point ; il la fixe, au moment où elle allait se dissiper et, en la fixant, il l’outre. Qu’il se rencontre de suite beaucoup de traits semblables, avec les apparences de l’observation exacte, l’homme se trouve calomnié, parce qu’il le prend uniquement par des côtés défectueux qui ne sont pas tout l’homme, qui même, la plupart du temps, ne sont en lui qu’une ombre, un rien, quelque chose de rapide et de fugitif, aussi vite évanoui que né, une misère à quoi il ne ferait pas attention lui-même, si le romancier n’était là qui la lui tourne longuement et amoureusement à outrage. Prenez le portrait du curé, que nous citions tout à l’heure : quel dessein arrêté de faire prédominer le trivial ! et comme l’extérieur du personnage se trouve décrit de manière à ce que chaque mot contribue à l’aplatir ! Après ? que prouve cette plastique du laid, dont les fameuses chairs qui s’effilochent, dans le portrait du vieil aveugle, sont le triomphe ? Avoir des taches de tabac et de graisse le long de sa soutane ; boire du cidre avec une grosse figure enluminée ; trinquer en citant les Lettres de quelque juifs portugais, avec le pharmacien qui cite Diderot ; n’être qu’un esprit étroit fermé à l’intelligence des délicatesses du cœur ; cela empêche-t-il d’être un curé de village, par beaucoup d’endroits estimables ? Cela exclut-il nécessairement des qualités supérieures de bonté et de charité, et, au besoin, la vocation qui l’élève ? Non, si vous consultez la nature complexe de l’homme ; oui, si vous consultez M. Flaubert, qui bâtit les gens d’une seule pièce et qui ne relève si soigneusement les défauts de la tenue, la graisse, le tabac, les macules jaunes, que pour savourer le contraste ironique de la réalité ainsi accommodée avec la grandeur idéale des fonctions. Si l’on excepte la scène très forte où l’abbé Bournisien se trouve en présence de madame Bovary sans rien comprendre à ses souffrances, les défauts du curé buveur de cidre, à regarder les choses à leur juste point, ne devraient être, au plus, que des travers qui amusent ; M. Flaubert prend un soin extrême à en faire des platitudes qui choquent. Il a en ce sens une spécialité de génie vraiment terrible. En toute espèce de tableau, il tombe sur la circonstance écœurante à la façon d’un épervier sur sa proie ; il l’étale au vif, et la créature qu’il dissèque en reste pour toujours, dans notre esprit, hideuse ou étriquée. Écoutez ce souvenir charmant de la vie conjugale : « Ensuite il avait vécu pendant quatorze mois avec la veuve dont les pieds dans le lit étaient froids comme des glaçons. »

 Ou cet autre : « Le messager arriva de nuit… Il présenta délicatement sa lettre à Charles, qui s’accouda sur l’oreiller pour la lire. Madame (la veuve, laide et âgée de quarante-cinq ans), madame, par pudeur, restait tournée vers la ruelle et montrait le dos. » Si cela n’était que bouffon, on en rirait franchement et tout serait dit. Un bon rire qui soulage empêche les impressions fâcheuses de se prolonger. Mais M. Flaubert n’est point folâtre ; il n’a pas la prétention de rivaliser avec la Laitière de Montfermeil ; il grave chaque trait avec un sérieux qui ne permet point d’ignorer le prix qu’il y attache ; il n’est content que s’il donne des frissons de dégoût. Ne suffit-il point de mettre en saillie, d’un air grave, de telles remarques, pour que le mariage se présente à notre imagination sous un aspect qui répugne ? Que servira-t-il ensuite dépeindre les souillures de l’adultère ? Sera-t-il jamais aussi nauséabond que cette couche nuptiale ? Et tout marche à l’avenant chez M. Flaubert. Quoi qu’il raconte, c’est le repoussant qui surnage. Il n’omet ni les pommes de terre, plantées par le bedeau Lestiboudois dans le champ du repos, ni « le long jet de salive brune » du joueur d’orgue, ni les fœtus qui pourrissent dans les bocaux du pharmacien.

Comment, dès lors, eût-il éprouvé du scrupule à prodiguer les scènes de luxure, qui ont paru si scandaleuses dans son livre quand on l’a lu par fragments ? De même que le détail trivial, il note les mouvements voluptueux, sans qu’ils servent de rien à son récit. Mais tout cela ensemble sert à la confirmation de ses vues sur la nature humaine. Quelque dangereusement que nous émeuve cette volupté, exprimée avec l’art patient de l’alchimiste des moelles intimes de l’homme, ce serait la reprocher à tort à M. Flaubert que de ne point la rapporter à sa vraie cause, et ce n’est point, tant s’en faut ! l’absoudre, que de constater cette cause ; car, pour n’être pas un libertinage grossier, elle n’en reste pas moins condamnable.

Jusqu’où n’atteignent pas les flétrissures de M. Flaubert ! Lui si poète, il faut qu’il outrage même la poésie. Si bas qu’il nous précipite, il sent bien avec quelle facilité nous sous relèverions s’il nous laissait cette de pureté et de noblesse. Qu’on inflige à l’auteur de Lélia le châtiment d’assister en auxiliaire aux exploits de M Rodolphe Boulanger, passe ! mais est-ce une raison pour ne pas épargner Paul et Virginie, et faut-il que les amours innocentes de Pamplemousses servent de préface aux rendez-vous d’Yonville-l’Abbaye ? Parce qu’on peut soutenir que trop rêver corrompt et nous distrait dangereusement de ce monde où est notre œuvre, est-on autorisé à commettre de sang-froid une profanation en faisant chanter le Lac par madame Bovary, un soir qu’elle descend la rivière de Rouen sur l’ignoble barque qui porte M. Léon et ses amours ? Mettre à nu la pauvreté des passions que l’art nous peint si riches ; rechercher comment les plus beaux songes, dans un creuset impur, se transforment en dépravation ; attacher à une réalité mesquine un idéal qui se frelate ; ramasser en bloc nos enthousiasmes vagues, nos aspirations sans frein, nos spiritualités, nos raffinements, nos tendresses, nos tristesses et nos ivresses, et nous les montrer aboutissant par une suite naturelle à madame Bovary, escortée d’un Bénédict de notariat, c’était une conception originale et d’un plan logique, qui avait son grand côté d’ironie salutaire. C’était reprendre contre le faux idéalisme de notre siècle l’œuvre de réaction qu’a déjà tentée M. Emile Augier, et que poursuit avec un dessein si constant M. Octave Feuillet. C’était la reprendre, à beaucoup d’égards, d’une main plus décisive. Le malheur de M. Flaubert, là où il a raison, est d’avoir raison avec excès, et, s’il a voulu écrire la revanche de Valentine, la revanche est trop forte. Aussi qu’arrive-t-il ? c’est qu’il nous ramène par d’autres chemins au bord des mêmes précipices ; il nous dégoûte de la réalité aussi profondément que le pourraient faire les poètes les plus idéalistes, et il nous enlève, hélas ! la poésie. S’il la rencontre sous ses pas, au village, dans les champs, à l’église, sur la grande route, il affecte de ne point la voir. S’il la voit et s’il l’exprime, c’est pour la tourner en dérision et dissiper d’un sourire âtre le charme qui commençait à naître. Quelle idylle plus gracieuse que le moment où le père Rouault se rappelle ses noces ! Il faut, bon gré mal gré, en lisant ces lignes, qu’on se rappelle la Mère dans Hermann et Dorothée, racontant ses fiançailles avec l’aubergiste le jour de l’incendie. L’idylle, si l’on y regarde de près, se termine par un trait de satire méprisant : « Le peuple, dit Tite-Live, élève ses favoris en des lieux d’où il les précipite. » Populus defensores suos semper en praecipitem locum favore tollit. Voilà la poésie pour M. Flaubert. Il n’y reconnaît pas un besoin supérieur qui nous glorifie dans notre petitesse ; quand il n’y voit pas, d’aventure, une ambition qui nous est pernicieuse, il se plait à la représenter comme une prétention au-dessus de nos forces, qui nous abîme de ridicule !

Aussi est-il sans pitié pour les hommes en même temps que sans estime. Si le docteur La Rivière ne paraissait bien tard au dénouement avec sa probité sans illusions, il n’y aurait point dans le livre une figure sur laquelle le regard se reposât avec sympathie. On ne peut lui tenir beaucoup de compte, en effet, de la compassion tendre qu’il a vouée à Justin. Le principal mérite de Justin est dans sa jeunesse, et c’est peut-être une ironie de plus contre la nature humaine de n’avoir placé qu’un seul être hors des atteintes du mépris, et de l’avoir fait à peine adolescent, comme pour nous dire : « Voyez celui-ci ! il n’a pas encore eu le temps de se développer dans le mal », et comme si devenir homme, c’était se corrompre. Ainsi M. Flaubert ne témoigne de préférence à aucun de ses personnages ; il n’a de faiblesse pour aucun ; il les enveloppe sans distinction de sa suprême indifférence. « Signe de force ! » disent ses séides, car il est déjà assez malheureux pour en avoir : « signe de force ! c’est le génie qui donne cette impartialité. » Mais prenons garde que ce ne soit ici qu’une impartialité de surface, et que cette affectation d’un tranquille dédain, qui tombe également sur des vices inégaux, ne cache une impuissance réelle à rendre à chacun bonne et exacte justice. Rien n’approche de l’iniquité de M. Flaubert à l’égard de son héroïne ; à peine lui inspire-t-elle quelque chose de plus qu’un Homais, un Rodolphe, un Léon ; elle crie sous le scalpel ; mais la main qui la dissèque ne tremble pas. Ne la plaindre jamais, c’est déjà ne point être assez impartial ; car enfin, toute coupable qu’elle est, elle souffre. Et M. Flaubert plaide à chaque instant contre elle ! Obligé par l’exactitude de sa méthode d’avouer les circonstances atténuantes, il s’efforce de démontrer qu’elles n’atténuent rien. Madame Bovary a-t-elle un mouvement de tendresse désintéressée ? Il s’en raille. Éprouvé-t-elle, avant d’avoir encore commis aucune faute, de ces regrets qui, dans sa situation, ne sont que trop naturels, et qui peuvent passer par la tête des plus honnêtes femmes ? Il les sangle avec délices. A-t-elle des retours qui nous la rendraient touchante ? gémit-elle, du fond de ses chutes, après l’innocence perdue ? Cela glisse, malgré la profondeur du sentiment, tandis qu’on nous retient tout le temps qu’il faut aux moindres nuances de ses désirs sensuels. Tant de rigueurs à la fin, soutenues, savantes, implacablement méditées, nous révoltent. Eh bien ! oui, on se met du parti de la femme adultère ! Eh bien ! oui, on voudrait, comme elles, « battre les hommes, leur cracher au visage à tous » ; et à ce notaire infâme qui la marchande ; et à ce Rodolphe, qui ne trouve pas trois misérables mille francs pour elle après l’avoir perdue ; et à ce Léon, qui dort tranquillement dans un bon lit, quand elle meurt à cause de lui ; et à ce Charles, qui l’a prise sans se demander si elle n’était pas bien haute pour un mari de sa sorte ; qui n’a gouverné ni sa maison, ni sa femme, ni sa vie ; qui , n’ayant pu se faire aimer, n’a pas su du moins se faire craindre ; qui s’est laissé dominer par sa lâche passion jusqu’à n’avoir plus la force de sauvegarder le bonheur de son unique enfant. Elle émeut, elle attendrit, elle enlève les cœurs lorsqu’elle dit à Rodolphe : « Moi, je t’aurais tout donné, j’aurais tout vendu, j’aurais travaillé de mes mains, j’aurais mendié sur les routes, pour un sourire, pour un regard, pour t’entendre dire : merci ! » En vain M. Flaubert est là, derrière nous, inflexible, qui nous murmure à l’oreille : « Prenez garde, ne la croyez point ; elle se monte la tête, elle ment ; elle n’eût rien donné à Rodolphe, qu’elle n’eût pas seulement remarqué si elle ne l’avait su riche. A-t-elle jamais jeté un regard sur le pauvre Justin ? Elle n’a rien aimé, pas plus Léon que Rodolphe, pas plus Rodolphe que Charles. Elle n’a adoré que ses convoitises. » Inutiles paroles ! C’est M. Flaubert que nous refusons de croire ; nous n’avons plus que des larmes pour cette malheureuse si continûment condamnée ; nous sommes presque tentés de l’absoudre. Nous oublions qu’elle n’a pas même aimé sa fille.

Pauvre femme après tout, bien à plaindre si M. Flaubert a raison dans son système, car elle succombe à la triple fatalité du tempérament, de l’éducation et d’un mariage absurde ! Bien à plaindre encore, si l’on regarde aux instincts de l’époque et de la société dans laquelle le sort l’a jetée ! Elle ne trouve rien à opposer en elle à des entraînements que M. Flaubert juge irrésistibles, et rien non plus autour d’elle. On a beau répugner à faire d’une âme quelque chose d’inerte et de passif flottant au hasard des circonstances, la liberté morale rencontre dans l’application ses limites ; nos efforts pour le bien sont singulièrement allégés ou rendus difficiles par les exemples que nous donne la société, par l’estime qu’elle nous accorde et par celle qu’elle nous refuse ; il a une action des mœurs publiques sur les mœurs privés et de tous sur chacun, à laquelle il est impossible de se soustraire complètement, même au prix de luttes soutenues. Or, cette action ne s’exerce sur madame Bovary que pour la corrompre.

Nous touchons ici à un point délicat qui demande à être traité avec beaucoup de réserve, mais qui, pour l’historien de la littérature et des idées, n’en est pas moins dans ce livre le point capital. Le plus grand vice de madame Bovary, c’est la pauvreté. Née riche ou dans l’aisance, élevée dans le commerce habituel de ce qui brille, elle n’eût pas subi l’étrange fascination à laquelle Rodolphe l’a soumise. Eût-elle offert un modèle de vertu parfaite ? On en doute. Elle ne fût pas tombée dans le libertinage ; elle eût connu les fautes qui amènent à leur suite les repentirs cruels, mais non point celles qui apportent l’ignominie. C’est la soif du luxe qui la pervertit, et quand bien même M. Flaubert l’eût pétrie de moins de fragilités, quand bien même il lui eût donné une nature morale plus complète, ce besoin de luxe serait encore resté pour elle le danger suprême. Cela ressort manifestement de son histoire entière, mais surtout de ce qui a été dans sa destinée l’accident décisif. Un jour, elle se frotte à la richesse : elle est transportée durant quelques heures de sa vulgaire maison au milieu d’un habitation somptueuse ; elle voit un bal au château de la Vaubyessard. Le lendemain de ce jour, il y a un trou dans sa vie, une crevasse irréparable d’où viendra sa ruine.

Singulière coïncidence ! Madame Bovary paraissait dans une de nos revues en même temps que se produisait en Allemagne le grand succès de Doit et Avoir. Les deux livres, c’est un événement semblable, la brusque rencontre de la pauvreté avec la richesse, qui marque la crise principale. Ceux qui ont lu Doit et Avoir n’ont pas oublié la jolie scène où Antoine se trouve, pour la première fois, en face de Léonore, dans le parc de Rothsattel, ni quelles émotions éveille en lui cette nouvelle révélation des élégances du monde et des faciles grandeurs de la vie opulente. Mais le même fait ne donnait ici naissance qu’à des sentiments honnêtes ; il berçait doucement l’imagination, il traînait à sa suite un cortège de rêves candides, et là il allumait la rage, la haine, les fureurs envieuses, les convoitises de toutes sortes. Tandis que le public allemand jouissait de l’émerveillement naïf du petit bourgeois auprès de la châtelaine, le public français se délectait à un œuvre où la médiocrité étroite ne traverse par hasard le spectacle de la richesse que pour sentir la chair se déchaîner en elle par tous les sens. C’était peu de dévorer avidement le livre ; on félicitait sans réserve l’auteur d’avoir écrit avec cette insensibilité d’anatomiste. Les juges les plus autorisés se rencontraient là-dessus avec ces critiques obscurs perdus dans la foule, qui n’en sont souvent que mieux placés pour exprimer avec à-propos certains courants de l’opinion. Dans cette triste histoire, chacun, d’accord avec l’auteur, n’a paru voir qu’un phénomène psychologique comme un autre, malheureux ou non, peu importe !mais noté exactement, mais naturel et nécessaire, dont il faut que tout le monde prenne son parti, jusqu’à la femme qui en sera victime, et à qui l’on jettera la pierre pour en avoir été la victime.

C’est qu’au fond des esprits repose aujourd’hui la conviction plus ou moins avouée de la toute-puissance de l’argent. La richesse a si bien usurpé la considération publique qu’il ne reste plus qu’une estime secondaire pour le mérite, la probité, les belles actions, les grandes idées, la religion, l’honneur, l’intelligence. Ce n’est pas ici le lieu de rechercher comment s’est accomplie cette perversion du goût public, d’autant plus étonnante que, de tous les vices, l’amour du gain est certainement le moins français. Une longue paix, l’essor rapide du commerce et de l’industrie, une reconnaissance légitime pour le bien-être qu’ils répandent, l’admiration des merveilles qu’ils enfantent, les promptes fortunes, plus sujettes à l’insolence, des privilèges politiques considérables, imprudemment réservés pendant une période de trente années à la seule richesse, bien d’autres causes encore, que nous n’avons i le loisir ni e dessein de mettre en lumière, ont agi ensemble pour amener ce résultat palpable, seul fait qu’il nous importe de dégager de tant d’autres faits. La secousse de Février, qui eût semblé devoir nous arrêter sur cette pente, nous u a finalement précipités. Grâce à de téméraires discussions sur le principe de la propriété, l’argent a si bien réussi à confondre sa cause avec celle des lois et de la société civile, que c’est encore aujourd’hui une affaire très délicate de l’en distinguer. L’argent a ses finesses qui en valent d’autres. Il s’est fait bonhomme ; il a combattu pro aris et focis, à la façon d’un franc tenancier des frontières assailli sur le champ paternel par une bande d’outlaws. Trop de voix autorisées se sont depuis quelque temps élevées contre l’agiotage, fruit de l’estime exclusive de la richesse, pour qu’on nous refuse le droit d’imiter leur franchise en imitant leur discrétion. Mais il y a eu chez nous un moment, déjà bien loin, il est vrai, où je n’eusse conseillé à personne de faire l’éloge de la pauvreté et de chanter trop haut son hymne en l’honneur des dieux de bois et des temples de brique. On eût crié haro sur le démagogue :

Cet homme-là n’est point moral dans ses propos ;
C’est un socialiste,

Comme dit l’excellent M. Mercier. Quiconque s’inquiétait des envahissements possibles de l’argent, était tenu pour suspect ; quiconque soupçonnait des vices, aspirait à bouleverser le ciel et la terre. Ainsi, la richesse prenait l’habitude de se considérer comme sacro-sainte. Une fois échappée à cette chaude alarme, elle s’est de plus en plus adorée elle-même. L’or a été le dieu du jour. Je sais bien qu’il ne manque point d’âmes intègres que cette lèpre n’a pas entamées. Le moment où l’avidité générale semblait le plus violemment déchaînée, a été aussi celui où nos soldats, sortis pour la plupart des rangs du peuple et de la moyenne bourgeoisie, c’est-à-dire des entrailles de la nation, faisaient revivre, dans une guerre lointaine, avec l’antique héroïsme, l’antique esprit de désintéressement. Ais il n’est point possible qu’un vice public reste contenu dans l’espace où il domine ; il faut l’extirper partout ou partout le subir. S’étendant de couche en couche, comme sur un terrain préparé, il a de sourds contre-coups qui retentissent jusqu’aux extrémités du corps social. Nul désormais n’est libre d’ignorer quelle importance suprême l’opinion de notre temps attache à la richesse ; et ceux-là même qui ont trop de fierté pour agir en conséquence, ne peuvent se défendre tout à fait dans leurs jugements d’une superstition singulière pour l’argent. La littérature, bien interrogée, nous donne en ce point, comme en beaucoup d’autres, la mesure de l’esprit public. Partout, dans les œuvres parues depuis quelques années, « Sa Majesté l’Argent », ainsi qu’on l’a appelé, joue le rôle de deus ex machina. Il inspire des respects dont ne se doutent pas toujours ceux qui les expriment dans leur candeur. Avez-vous vu l’ingénieuse et charmante pièce qui pour titre Par Droit de Conquête ? Le fils d’une fermière qui a été marchande ambulante, y épouse la fille d’une marquise. L’amour comble les distances, et il n’y a point de condition sociale méprisable pour les cœurs bien épris ; c’est la morale delà pièce. Vous ne persuaderez point à Legouvé qu’il n’a point écrit là une comédie violente, démonstrative à l’excès des droits du mérite personnel et infiniment propre à remettre à la mode les mariages d’inclination. Mais notez-le bien :son mérite personnel jouit de cent mille livres de revenu, et il exerce la noble profession d’ingénieur. Saint Preux n’est plus si sot que de faire le métier d’Abeilard ; il s’établit dans les ponts et chaussées, moyennant quoi il renverse les obstacles, triomphe des préjugés et épouse « par droit de conquête », selon l’expression ingénue de M. Legouvé ; peste ! un conquérant qui porte un million dans ses bagages et qui sait poser des rails ! on n’est pas aimé à moins pour soi-même en 1858. Crainte apparemment de choquer la vraisemblance, les plus hardis, parmi ces rêveurs qui se rappellent encore le temps où les rois épousaient des bergères, n’osent poisser plus loin l’audace de leurs inventions romanesques. Avez-vous lu les Vacances de Camille, une nouvelle récemment publiée par M. Henri Murger ? je vais peut-être jeter M. Murger dans une stupéfaction profonde ; mais Turcaret, s'il a des fils à établir, lui donnerait beaucoup pour écrire souvent des nouvelles semblables. Un jeune homme de quelque vingt ans aime une jeune fille. Il est, comme on dit, de famille ; elle est demoiselle de magasin. Belle, bonne et jusque-là sage, elle se livre à lui. Fait-il avec elle des rêves d’avenir ? point. Il sait très positivement, dès la première minute, qu’il l’abandonnera. En fait-elle à sa place ? pas davantage. Elle sait, dès le premier jour, qu’elle sera abandonnée ; si elle le sait, s’en plaint-elle ? encore moins. Elle est pauvre, il est riche ; cela est dans l’ordre ; quand il la quittera, elle ne songera pas plus à lui faire des reproches qu’elle ne songerait à invectiver la grêle. Elle lui en donne d’avance sa parole, et il l’accepte paisiblement, en homme à qui elle est due par l’usage et par les saines maximes. « Malheur à l’homme », s’écrit Adolphe dans le roman de Benjamin Constant, « malheur à l’homme qui dans les premiers moments d’une liaison d’amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle ! malheur à qui, dans les bras de la maîtresse qu’il vient d’obtenir, conserve une funeste prescience et prévoit qu’il pourra s’en détacher ! ce sont ces calculs qui sont corrupteurs… » Oui ; mais il est riche, elle est pauvre ; il ne saurait s’agir entre eux de ces délicatesses. M. Murger n’a garde de le supposer, et ceux qui lisent M. Murger trouvent bon qu’il ne le suppose point. Jadis, dans la vie réelle, ces sortes de liaisons n’aboutissaient peut-être pas plus souvent qu’aujourd’hui à des mariages ; mais ce dénoûment se présentait quelques fois dans les livres ; cette place restait aux illusions de jeunesse, et si Frédéric n’épousait point Bernerette, qu’il n’avait pas prise cependant, lui, pure et sage, il s’en fallait de bien peu. A présent, même dans les livres, chacun connaît d’abord le chiffre de ses revenus et s’y tient. La passion la plus violente n’élève pas la moindre murmure contre la légitime suprématie des intérêts positifs. Un cœur brisé ne s’avise pas qu’il puisse être compté pour quelque chose au regard d’eux. Que Frédéric, éperdu d’amour, séduise expressément à bail, la Bernerette de M. Murger s’en accommode. Elle n’a point le mauvais goût de vouloir servir à ses plaisirs plus longtemps qu’il ne lui plaira. Si cela lui plaît un an, tant mieux ; si deux, c’est admirable ; si trois, elle sera comblée. Quelle passion ! mais quelle arithmétique ! et que la banalité de tels récits, pour qui sait l’entendre, est significative !

Tel est l’empire de l’argent, tels sont les principes qui s’insinuent chez ceux à qui ils ne s’imposent point. Après cela, trouvons merveilleux qu’une femme jeune, sans expérience, mariée de travers, dévorée de rêves et de regrets, en soit d’abord éblouie. Madame Bovary suit le torrent. Qu’était-t-il besoin de lui supposer une sensibilité si irritable ? Elle st femme, née avec des goûts d’élite ; comme telle, avide de ce qu’on distingue. Il suffit, elle ira à ce que tout le monde distingue. Vivre enfonce dans la platitude, usée fil à fil par Charles, rongée chaque jour un peu plus par le stupide Homais, tandis que là-bas d’autres règnent, peut-être sans grâce, au milieu des jouissances et des délicatesses, sa vraie patrie à elle, où avec tant de charme elle exercerait une royauté innée ? Et pourquoi ? pourquoi souffrirait-elle d’être ainsi sacrifiée ? pourquoi imposerait-elle silence aux révoltes qui bouillonnent dans son sein ? Pour rester honnête femme ? Grand mot et petite chose. Est-ce l’honnêteté qu’elle voit qu’on recherche ? L’honneur est-il le but suprême où chacun tende ? Qui lui saura gré de ses combats ? quel sera le prix de sa résignation vertueuse ? où est l’opinion si nécessaire à une femme ? où est tout ce qui la soutiendrait, chancelante ? où sont les bons exemples, la considération publique, l’estime de ceux qui, par une supériorité déposition sociale, si mince soit-elle, auraient autorité sur sa conduite ? Le notaire du bourg n’a souci de ces fanfreluches ; il vit dans sa coque et empile ses écus ; les clercs comptent sur leur doigts dans combien de temps ils seront notaires eux-mêmes, et s’il y a beaucoup d’apparence que madame la notairesse se chamarre de volants afin de faire crever de dépit la petite femme du médecin. Ainsi se passent les choses auprès d’elle. Et au-dessus ? Ce qui se rencontre au-dessus, M. Barrière appris soin de nous le dire. Relisez les Faux Bonshommes, non plus cette fois pour relever les défauts de l’ouvrage, en apprécier l’esprit, découvrir en quoi il choque, et tirer de là, par des détours pénibles, des conclusions indirectes sur l’état moral de la littérature et de la société. Relisez-les, pour y regarder en face ce qui s’y trouve de peinture immédiate et de vérité prise au calque. Ces femmes vaines, qui ne considèrent dans le mariage que l’apport d’une loge à l’Opéra ; ce trafic incroyable qui paraît cependant une chose simple, de filles et de jeunes gens qu’on marie et démarie, qu’on remarie selon le va-et-vient de la dot ; cette scène tout à fait admirable du contrat où l’on discute le taux d’un époux comme le cours de la rente ; ce mot si uni et si profond : « l’affaire ne se fera pas à moins » ; ces pères qui ont justement perdu leur autorité ; ces fils que l’on a formés à être sans respect ; ces mères, arrivées à l’âge des pensées sérieuses, qui se reprochent leur longue fidélité comme « une bêtise » ; ces frères prêts à se charger, dans le tripotage d’une succession, pour deux douzaines de serviettes ; cette dissolution du foyer domestique et, sur la famille en ruines, l’argent, seul maître que l’on subisse, seul souverain devant qui l’on se prosterne, seule supériorité que l’on admire, seul père que l’on honore, seul fils que l’on élève, seul amant que l’on aime, seule maîtresse que l’on poursuive ; quel monde ! quel temps ! quelles mœurs ! Et madame Bovary, par la force d’une vertu que rien n’appuie, que tout ébranle, y résisterait ! Elle ne sait rien au fond de son village de Tostes ; elle n’a jamais entendu Eugénie raisonner crêpes de Chine, pas plus qu’Anatole de Massane parler report. Mais l’air du siècle s’infiltre jusqu’à elle, lui apportant des espaces lointains, sans qu’elle sache comment, de subtiles bouffées de luxe. Dès lors il ne faudra pas plus d’une visite à la Vaubyessard pour éclairer ce qui s’agite en elle d’obscur. Avec la toute puissance d’intuition du désir naissant, elle devinera ce monde ! Le luxe sans frein, voilà la chose par-dessus tout légitime ! La richesse, voilà la grandeur morale, voilà le roman qui lui manquait ! C’est là, ce n’est point dans le charme de ses pénates rustiques, animées par les joies de l’amour maternel, c’est là, là, nulle part ailleurs, que réside la poésie, premier besoin d’une femme comme elle. N’est-ce point la richesse que ces jeunes filles brillantes voient miroiter, avec un doux sourire, à travers leurs rêves de seize ans ? Eh bien ! que cette richesse, qui est la poésie, lui apparaisse maintenant, fût-ce sous la forme d’un Rodolphe ! que ce luxe, qui est la vie, daigne descendre à elle, fût-ce sous la forme d’un Léon ! que voulez-vous qu’elle devienne ? Elle cède à ce que tous convoitent ; un tourbillon l’emporte. L’explication de sa chute est dans l’idolâtrie vertigineuse qu’elle éprouve pour ce à quoi elle se donne, dans la conviction naïve de sa propre infériorité, dans cette idée, qui est son plus âpre tyran, à savoir que sa condition mesquine l’avilissait et que la richesse la relève. « Tu es mon roi ! mon idole ! » dit-elle à la relève. « tu es bon ! tu es beau ! tu es intelligent ! tu es fort ! Je suis ta servante… » Elle lui dit pis encore ; et elle s’en fait gloire. La malheureuse ! elle croit, au fond du cœur, qu’il y aurait eu pour elle moins d’honneur à rester la femme fidèle de Charles qu’à s’élever jusqu’au rang de maîtresse d’un Lovelace du faire-valoir qui a quinze mille livres de rente et des habits de chasse à a dernière mode.

On voit maintenant de quelle façon le Faux Bonshommes et Madame Bovary sont deux œuvres qui se complètent. L’enchaînement est logique entre les caractères qu’a peints M. Barrière et celui qu’a conçu M. Flaubert. Dans les conditions morales que nous venons d’étudier, le spectacle de la richesse peut offrir un grave péril aux esprits d’élite qui le contemplent sans en jouir. Doit-il être pour cela infailliblement corrupteur ? A Dieu ne plaise que nous le prétendions ! ce serait méconnaître, à notre tour le libre arbitre dont nous blâmons M. Flaubert de se débarrasser ; mais il nous a fallu démontrer que tel est le sens singulier de Madame Bovary ; et ainsi se trouve joint au fatalisme des passions le fatalisme des relations sociales.

[Note de l’auteur : Voyez chez M. Taine la théorie de ce fatalisme (Essai sur les Fables de La Fontaine, II, 1, § 5) Remarquons toutefois qu’il l’expose dans une page éloquente qui respire pour les hommes une sympathie communicative. Aussi l’impression de cette page serait-elle complètement bienfaisante avec une nuance de moins de raideur, un ton moins absolu, un dogmatisme moins inflexible, pour tout dire en un mot, un petit coin laissé au libre arbitre. Mais ce petit coin n’existe pas ; c’est la fatalité pure.]

Ce livre n’est pas seulement une révélation des tourments qui désolent les limbes de la petite bourgeoisie, quand une portion notable de la haute ne songe plus qu’à être un paradis du luxe et des jouissances matérielles ; c’est encore, en beaucoup d’endroits, une psychologie conforme au goût dominant en ce qu’elle est pleine pour celui-ci d’adorations. Aussi, après avoir vu quelle influence la richesse exerce sur madame Bovary, il est curieux d’observer comment elle agit sur M. Flaubert lui-même. Il y a parfois bien de l’amertume dans les supériorités dont il la comble ; ses éloges grondent ; un levain fermente au fond de son âme, et il lui échappe contre l’argent deux ou trois traits de satire très douloureux dans leur tranquillité, comme, par exemple, le mot de Tuvache à la vieille femme des comices. Le résultat réel de son livre n’en est pas moins de rendre la pauvreté odieuse en même temps que la richesse enviable ; et je me demande encore une fois ici ce que devient son impartialité si vantée. Il serait superflu de relever les détails : considérez l’ensemble. Ne paraît-il pas que M. Flaubert a écrit son œuvre pour interdire aux humbles ces grandes pensées qui planent sur les hautes sphères de la société ? Il les prend l’une après l’autre, nos belles idées aux ailes d’or, il les abaisse d’un degré sur le thermomètre social, et il nous les montre, hostiles ou non, qui se figent toutes également au contact d’une condition plus médiocre comme à celui d’une atmosphère plus froide, la religion dans l’abbé Bournisien, 89 et la philosophie dans Homais, la poésie dans madame Bovary. Riche, nous le savons, Emma eût été moins coupable ; mais, chose bien plus étrange ! riche, fût-elle tombée dans les mêmes désordres, elle eût rencontré auprès de M. Flaubert plus d’indulgence ; elle eût rencontré auprès de M. Flaubert plus d’indulgence ; elle l’irrite surtout pour ne point vouloir sentir son néant. Aspirer à quelque chose, rêver, se permettre des mélancolies douces, réciter le Lac, pleurer sur Paul et Virginie, elle qui n’a point de rentes ! L’orgueilleuse, en prenant son essor, se brise la tête à tous les murs. Tant mieux ! mille fois tant mieux ! Que si tout à l’heure déjà, M. Flaubert nous paraissait trop rigoureux à son égard, que dire quand nous le voyons, ce juge à l’esprit cultivé, cet hôte brillant de la Vaubyessard, qui, après avoir mis pour elle les tentations suprêmes dans l’étroitesse de sa fortune, ne lui reproche rien plus que cette fortune étroite, lui criant à chaque page, avec une volupté de dédain : « Tu n’as pas d’ailes, et tu vaux voler ! rampe ! » Il se peut qu’il éprouve contre les vices du temps de ces sourds éclats de colère intérieure à la façon d’un Le Sage et d’un La Bruyère ; mais, lui aussi, il est de son temps.

Ironie, avertissement ou révolte, ce livre, quel qu’il soit, est un de ceux qui marquent une époque ; il a résonné dans les âmes. Possible que sans l’appât des tableaux sensuels, il n’eût point si vite forcé l’attention. Mais avec ce seul appât, il eût été lu sous le couvert, et non publiquement avoué. Il eût été lu une heure, puis délaissé. C’est, d’ailleurs, une œuvre trop complexe pour qu’on ne puisse porter sur elle des jugements divers, qui tous auront leur justesse. Par malheur, ce qui s’y trouve de moins sujet à la variété des opinions, c’est — après le génie qui est réel — les tendances fâcheuses qu’elle accuse en littérature et les instincts funestes qu’elle trahit en morale. M. Flaubert s’arroge le droit de tout dire. Tout détail lui est bon, pourvu qu’il soit vrai, même quand il serait insipide. Toute expression lui semble irréprochable, pourvu qu’elle soit précise. Son impartialité morale, qui lui vient de la négation pure et simple du libre arbitre, le mène à l’indifférence dans l’analyse des caractères, et l’indifférence engendre la brutalité, vice principal du nouveau système littéraire que nous jugeons. Entre les scènes grossières que nous avons relevées dans les Faux Bonshommes et les scènes licencieuses semées à profusion dans le livre de M. Flaubert, il n’y a qu’un pas, ou plutôt, il n’y a que les entraves dont le théâtre ne saurait s’affranchir. Ce n’est point par fougue de sensualité, c’est par préméditation de sensualisme que M. Flaubert retrace si au long les révoltes furieuses, les savantes jouissances et les rassasiements de la volupté charnelle. Son licencieux procède de sa physiologie. Étudiant l’homme comme un objet d’histoire naturelle et non comme une personne morale, il a envisagé dans la luxure un accident de sa constitution, et il s’est imposé le devoir d’en noter scrupuleusement les phases diverses. Peu importe s’il résulte de là des tableaux lascifs qui troublent l’imagination du lecteur ; peu importe qu’il allume la convoitise en la décrivant. Est-ce à lui à s’inquiéter des tressaillements de cette vile matière sur laquelle il expérimente ? Il ne cherche ni ne fuit de tels effets ; il ne reconnaît d’autre loi que de rendre avec exactitude et avec force quelque impression que ce soit. Son système d’observation, d’où sont exclus les vains égards pour l’homme, exige une ou deux fois qu’il pousse plus loin que le licencieux, jusqu’au cynisme ; il sera simplement cynique, et, ce qui l’achève, il le sera avec une sorte de recueillement et de respect solennel pour la liberté de son œuvre.

III

Ce n’est pas assez de mépriser l’homme et de fouler aux pieds toute délicatesse morale pour se permettre ces audaces ; il faut encore nier le goût. Qui supprime le libre arbitre rejette logiquement le goût, libre arbitre de l’intelligence, qui consiste à choisir entre une foule confuse de détails également vrais les seuls qui conviennent à l’art de reproduire. De même que la conscience ne se contente point d’analyser les passions et qu’elle se croit aussi le droit de les condamner, de même le goût une demande point seulement au style d’être exact ; il s’inquiète s’il n’y a pas une espèce particulière d’exactitude qui répugne et qu’il faut proscrire. Voulût-on mettre en doute cette connexité nécessaire entre la négation du libre arbitre et la ruine du goût, la nouvelle méthode de critique exposée par M. Taine avec tant de rigueur, n’en laisserait pas la ressource. Si le goût existe pour lui, c’est un instrument sans usage. D’autres signaleront les défauts d’un auteur, avec le dessein de les corriger. Pour lui, fataliste en littérature autant qu’en philosophie, il se borne à bien constater ce que chacun dit, comment il le dit, et pourquoi il ne pouvait le dire autrement. La critique, quand elle aspire à régler le génie, est à ses yeux une œuvre vaine ; son rôle doit se borner à mesurer des forces, et, étant donné les facultés innées ou acquises d’un écrivain, à en considérer le jeu. A quoi cela aboutit-il ? A établir qu’il n’y a, en fait de style, que des instincts sans application volontaire des lois raisonnées, et à faire de la littérature un pêle-mêle de conceptions, toutes également soustraites à l’empire du goût, parce qu’elles procèdent d’impressions toutes également fatales.

Si cette politique n’est pas celle des deux auteurs des Faux Bonshommes, elle s’adapte trop bien à leur œuvre pour qu’ils la rejettent, et, de toute évidence, M. Flaubert n’en accepte point d’autre. Quelque science que M. Taine déploie à la défendre, certaines pages de Madame Bovary en révèlent assez tristement le vice. Que sera-ce de M. Baudelaire ?

M. Baudelaire, en effet, ne trouverait, dans les théories de M. Taine, que trop d’arguments pour consacrer son livre. Pétrarque a chanté ses amours, et l’auteur des Fleurs du Mal les siennes. Que les amours de l’un et de l’autre soient un peu différentes, faut-il en prendre souci ? De part et d’autre l’impulsion irrésistible reste la même, et c’est le point : tel cerveau, telles conceptions ; telles circonstances, telle mise en œuvre. M. Baudelaire n’ pas été le maître d’empêcher cette loi suprême de la poésie d’agir en lui et d’engendrer ses conséquences. J’ignore s’il est fataliste ; mais son livre n’aurait pu être écrit, encore moins publié, sans cette même disposition d’esprit qui fait que M. Taine considère dans un auteur les qualités, les défauts et les sujets choisis comme autant de phénomènes qui ne pouvaient point ne pas se produire. M. Baudelaire est au fond de l’ornière sur laquelle penche M. Flaubert. Il marque le dernier terme vers lequel doit être précipitée une littérature qui, à défaut des bienséances de la morale, ne s’embarrasse même plus des bienséances de l’art. A ce titre, il mérite d’avoir ici quelques mots.

La poétique nouvelle, jointe à une conception défectueuse de la nature humaine, nous a donné dans M. Barrière des scènes qui répugnent. M. Flaubert y a ajouté des peintures licencieuses. M. Baudelaire ne recule point devant la gravure obscène ; et, ce qu’il y a de remarquable et qui montre bien l’art livré à la préoccupation dominante des choses matérielles, les trois auteurs déploient la même habileté plastique, la même puissance dans l’expression du geste et des attitudes du corps.

[Note de l’auteur : C’est encore ici, par une coïncidence à noter, l’application d’un des préceptes favoris de M. Taine : « L’imagination de l’homme est toute corporelle ; pour comprendre le déploiement des sentiments, il faut suivre la diversité de gestes et des attitudes… » (H. Taine, Essai sur les Fables de La Fontaine, III, 1).]

Attitudes viles chez M. Barrière, attitudes de volupté irritante chez M. Flaubert, attitudes pires encore chez M. Baudelaire, aucun des trois ne s’effrayant de l’ignoble, mais celui-ci s’ enfonçant d’un air de triomphe. Essayez d’imaginer une élégie possible sur le cadavre de madame Bovary ; mettez en vers le récit de sa mort et de ses funérailles, mais en ne prenant que la fleur du sujet, je veux dire tout ce qu’il peut inspirer de hideux, vous aurez la pièce de M. Baudelaire intitulée une Martyre. Certes, M. Baudelaire ne rend point le vice aimable ; il fait toucher du doigt bien plus que M. Flaubert, « la pourriture instantanée des choses sur lesquelles s’appuie la passion », et c’est ce qu’il allègue à sa gloire. Qui croirait qu’il veut à toute force avoir écrit un livre profondément chrétien ? Ses amis l’affirment et expliquent ses raisons. Le païen Lucrèce invoque dans l’Amour le maître bienfaisant de l’univers :

Alma Venus… tibi suaves Daedala tellus
Summitit flores, tibi rident aequora ponti,
Placatumque nitet diffuso lumine coelum.

Charme abominable qui nous pervertit ! M. Baudelaire le dissipe. L’expérience des siècles sérieux pèse sur sa tête ; il a médité sur la fragilité de ces fleurs si vite flétries, sur la tristesse de ce ciel lumineux, sur les changements rapides de cette mer souriante, sur la vie qui est la mort, sur les vers qui attendent leur proie, sur Venus, leur pâture, sur le néant, sur la vanité des vanités. Il a vu ce brillant créateur de l’univers selon Lucrèce, l’Amour, il a vu, semblable aux Harpies, « effronté et féroce », dévorant d’une bouche ensanglantée la cervelle de l’homme !

Diripiuntque dapes contactuque omnia foedant
Immundo.

Il a visité les temples de Cythère, et il les a trouvés pareils à l’antre de Polyphème !

… Domus sanie dapibusque cruentis
Intus opaca, ingens

Alors, dans sa mélancolie profonde, il a chanté l’Amour et le Crâne, vieux cul-de-lampe ; il a prêché l’homélie des dernières douleurs, le [sic] Charogne, et il est clair que la religion la plus farouche ne saurait aller au-delà. Que dit, en effet, l’Écriture ? Que, depuis Adam, nous sommes tous pécheurs ; que, même sous la loi de la grâce, on ne finirait point de sonder l’abîme de la corruption humaine. M. Baudelaire ne dit pas autre chose, il est vrai ; mais la manière de la dire fait beaucoup, surtout si l’on ne s’arrête qu’au péché. « Il ne faut pas permettre à l’homme de se mépriser tout entier, de peur que, croyant, avec les impies, que notre vie est un jeu où règne le hasard, il ne marche sans règle et sans conduite au gré de ses aveugles désirs. » J’en crois là-dessus Bossuet de préférence à M. Baudelaire, et chacun des moralistes de la littérature brutale peut prendre de la leçon.

Il se rencontre des pages dans les Fleurs du Mal qui, à défaut de sympathie, inspireraient un peu de compassion, s’il était permis de les prendre pour la plainte vivement sentie d’un malheureux qui saigne sous la griffe du vice. On se figure aisément un homme qui, ayant épuisé la corruption et n’en pouvant plus rejeter l’amère science, s’en va par les lieux arides, portant au flan son aiguillon. Que les images de la débauche le poursuivent encore, quand il ne lui reste plus de sens pour la goûter en ses raffinements les plus âpres ; que les passions honteuses dont il a subi l’empire s’acharnent après les derniers lambeaux de leur proie ; que dans cette âme, qu’elles ont ruinée, elles ravagent même les ruines ; de cette obsession peut naître une poésie pleine de visions malsaines, d’où l’on détourne les yeux parce qu’elle flétrit, mais qu’on n’a point le courage de condamner trop durement lorsqu’on voit devant soi le poète, hâve, rongé, haletant, excédé de fantômes. On ne songe point à lui demander si ce dégoût du vice, exprimé en termes horribles, en suppose le repentir. L’excès de la misère ne lui laisse peut-être plus de force que pour des regrets sans remords et des imprécations sans desseins de révolte. On voit ces yeux sans larmes, traversés par des lueurs ternes, et l’on voudrait pleurer pour eux. Impuissance terrible, stérilité, malaise hideux, froid de l’âme ballottée sans trêve ni relâche dans les marais du vice ; est-ce là la poésie de M. Baudelaire ? Y sent-on une dégradation qui a horreur d’elle-même en se décrivant, qui se décrit parce qu’elle désespère de se guérir ? Par moments, on est tenté de le penser. Si cette illusion durait, on aurait une excuse en faveur du livre. Mais elle ne dure pas. M. Baudelaire nous déclare lui-même qu’il compose des pastiches, et « qu’en parfait comédien, il a dû façonner son esprit à tous les sophismes et à toutes les corruptions ». L’agréable sujet de comédie ! La ressource de M. Baudelaire sera de prétendre qu’il souffre de ce qu’il observe. Il lui a fallu une magnanimité rare pour rester jusqu’au bout fidèle à son « douloureux programme ». Mais programme est un mot bien technique, il suppose bien de la réflexion compassée, et je ne sais si l’épithète de « douloureux » s’accommode facilement d’un tel substantif. Quand on a l’esprit de rédiger de ces prospectus-là, la douleur, nous le craignons, n’est qu’un artifice de plus ajouté au prospectus.

M. Baudelaire se moque de nous avec son martyre. Quel martyre est-ce de déguster en maître ès arts da quintessence du cynisme ? Collectionner, à grand renfort de vocabulaires, tout ce que la langue française fournit de qualitatif qui sentent mauvais et de métaphores galeuses pour en parer l’être humain que l’on met en scène, nous le faire voir s’appelant lui-même, « décrépit, sale, abject, visqueux, cercueil d’une aimable pestilence, cimetière abhorré de la lune, fosse commune, cadavre hébété, jeune squelette, vieux boudoir à fouillis, vieille cloche fêlée, vieux granit, vieux sphinx, vieilles guenilles », cela suppose-t-il une mélancolie bien sinistre ? Je veux que l’imagination de celui qui parle dans les Fleurs du Mal paraisse quelque fois malade. La maladie a été acquise par principe, et on se l’inocule chaque jour à neuf : ainsi l’ordonne le pastiche. S’il y a une partie de lui-même que le poète torture, ce n’est point l’âme, c’est la cervelle. S’il lui reste un sentiment quelconque, ce n’est point la fatigue du vice, c’est un plaisir de dépravation au milieu de choses qui soulèvent le cœur. Le mépris de l nature humaine, dont nous avons suivi le progrès de M. Barrière à M. Flaubert, s’épanouit ici avec une sorte de jubilation sauvage. M. Baudelaire ne dit pas : « Voilà la débauche ». Il ramasse les sentines et les égouts, il souille la grâce, la beauté, l’amour, la jeunesse, la fraîcheur, le printemps, et d’une voix rauque d’orgie, et cependant guillerette, il s’écrit : « Voilà l’homme ». Et n’essayez pas de rien objecter ! M. Baudelaire vous accuserait de faire la petite bouche :

Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère !

Il a pris cette précaution oratoire, dès la préface, contre les femmelettes qui se détourneront de respirer les parfums de ses fleurs mignonnes.

Faut-il parler du style ? Il y a dans les Fleurs du Mal des qualités qui ne sont pas à mépriser, bien que ce soient des qualités toutes matérielles : l’instinct des formes et de la sculpture, une prosodie érudite, une facture sonore. On en peut toutefois considérer comme une merveille ce certain bonheur dans le choix de l’expression brutale, cachet distinctif du groupe dont fait partie M. Baudelaire, qui exige plus d’audace que de génie, et pour lequel l’absence de scrupules est la meilleure inspiration. Du reste, peu de goût, beaucoup de fatras, des imaginations incroyables que l’ignoble n’exempte pas du ridicule, les métaphores prodiguées contre le sens commun, et, malgré une science peu commune de la langue, les règles violées aussi souvent que l’exige la commodité de la rime. Que veut dire, par exemple, « un soleil noyé dans son sang qui se fige » ? Ce n’est pas que M. Baudelaire ne soit né avec des facilités poétiques très solides, on ajouterait volontiers très aimables. Des morceaux tels que les Chats et les Hiboux, le vert Paradis des Amours enfantines (des échappées de sentiment ravissantes), attestent qu’il eût tenu une place honorable parmi les poètes de genre, s’il n’avait mieux aimé être le premier en une spécialité peu enviable que courir le risque d’être le troisième ou la quatrième parmi les honnêtes gens. Il est le premier de son espèce, puisqu’il est jusqu’à présent le seul ; cependant sa tentative lui a tourné à ruine, les pièces les plus cyniques étant celles où son talent trébuche le plus. Il arrive assez souvent que la clarté y fait défaut ; on a seulement le vague soupçon qu’à mieux comprendre on se tacherait. Le vers alors,

Fatiguant le lecteur, ainsi qu’un tympanon.
(ceci est de M. Baudelaire), ne garde plus qu’un peu de mécanique et de musique ; il ressemble assez bien à une toupie qui ronfle dans le ruisseau. Le pis est, pour la forme comme pour le fond, que le poète ne paraît pas sincère ; et quel intérêt peut offrir ce vice à froid ? Les Fleurs du Mal ont la prétention du charnier ; nous sommes désolés de dire qu’elles n’en ont que la prétention.

Le charnier ! et M. Baudelaire a des lecteurs ! et on l’admire ! et on le prône ! et il faut la discuter comme un événement ! C’est ici qu’est tombée de chute en chute la poésie de notre siècle, qui a commencé sur les hauteurs sacrées, à l’ombre du vieux chêne où venait chanter ses tristesses l’amant d’Elvire, rassasié de la terre avant même d’avoir voulu y toucher, malade de trop aimer :

… Ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour.

Ah ! nous avons eu des enthousiasmes bien dangereux : mais nous en sommes trop guéris. Tant d’exaltation valait mieux que tant d’abaissement.

Il se trouvera un jour, souhaitons-le, un homme d’assez de talent pour écrire l’histoire du grand mouvement d’idées et de sentiments qui part de Rousseau et de Goethe, de 89 et de la poésie allemande, qui se développe dans notre littérature à travers les phases successives de la Révolution française, et dont nous voyons aujourd’hui une péripétie singulière. Ce sera à lui, qui considérera l’ensemble, d’y assigner une place exacte à l’école que nous venons d’étudier ; il décidera si elle forme le dénouement logique de faits antérieurs, ou si, en réagissant contre eux, elle ne les réhabilite point par contraste de ce qu’elle est avec ce qu’ils furent. Qui veut faire l’ange fait la bête, et ce pourrait bien être une terrible démonstration du mot de Pascal que le roman de M. Flaubert succédant à certains romans de madame Sand. Non que je veuille jeter la pierre à l’enchanteresse qui nous si longtemps charmés ! le moment serait mal choisi. Il me prend plutôt des envies de revêtir de blanc Indiana, vierge pure et sans tache. Mais enfin, c’est peut-être pour avoir trop glorifié l’homme dans ses passions que nous sommes arrivés à le traîner, lui et ses passions, aux gémonies. Peut-être l’abus des idées et des sentiments en a-t-il engendré le dégoût ; peut-être aussi, avec toutes nos ardeurs, avons-nous manqué de croyances assez fermes, et le ver qui nous ronge avait déjà piqué nos plus beaux rêves dans leur fleur. Notre époque, semblable en cela à l’héroïne de M. Flaubert, n’a-t-elle pas toujours plus ou moins gardé l’esprit positif au milieu de ses enthousiasmes ? Graves questions qu’il faudra résoudre quand on tracera le tableau de notre littérature, depuis les Méditations jusqu’à nos jours.

Pour nous, notre tâche est plus humble ; il nous a suffi de constater dans la littérature une éclipse de l’idéal qui, nous l’espérons, ne sera que momentanée. Afin de montrer quels désordres elle entraîne, et ce qui en résulte de périls pour la dignité de la vie privée aussi bien que pour la dignité générale de la société française, nous sommes allés droit aux faits les plus saillants ; mais le même dérangement des esprits se révèle en beaucoup d’œuvres pour lesquelles le public n’a eu que des applaudissements. Croit-on qu’il nous fût si difficile de retrouver dans le Gendre de M. Poirier, dans le Demi-Monde et le cycle de comédies qui s’y rattachent, les défauts qui nous ont choqué chez MM. Barrière et Flaubert : ici un impassibilité calculée lorsqu’il faudrait le plus s’émouvoir ; là, le manque absolu de délicatesse ; ailleurs, le sentiment de l’homme faussé ; partout, des tableaux ou des traits sans ménagement. Quand la passion de s’enrichir s’empare d’une société, quand tout besoin, toute idée plus noble tend à disparaître des classes plus spécialement chargées par leur situation de servir d’exemple aux autres, le dédain résolu de tout ce qui n’est pas intérêt positif gagne de proche en proche ; il donne aux caractères je ne sais quoi de dur, mais qui ne leur ajoute pas, pour cela, plus de fermeté ; une licence paisible s’établit dans les mœurs, et, à ce double mal, correspond dans la littérature, qui calque les mœurs ou qui les attaque, une âpreté savants, concentrée et crue, tantôt peinture sans entrailles de l’homme, tantôt misanthropie amère portée par l’excès de la souffrance au paroxysme de l’insensibilité.

Ce ‘est pas la première fois d’ailleurs que l’argent aura produit chez nous de tels effets. Un phénomène semblable peut s’observer dans les vingt premières années du XVIIIe siècle : c’était le temps où les malheurs d’une longue guerre, joints à la ruine de nos finances, ayant livré la monarchie aux gens d’affaires, la fièvre de la spéculation sur les bons du trésor et les papiers de toute sorte se communiqua, pour la première fois, des partisans au gros du public; ç’a été aussi le temps où l’ancienne comédie, qui n’avait jamais péché par trop de réserve, a atteint son maximum de brutalité. Alors, comme aujourd’hui, et plus qu’aujourd’hui, le théâtre se plut à représenter l’agiotage, les pharaons, les belles dames tenant tripot clandestin, le libertinage et la fraude érigés en profession admise, un monde de courtisanes aux apparences honnêtes, ayant dans Paris son quartier à lui, ouvrant ses salons, imposant son étiquette, enfin le demi-monde en règle avec ses fausses ingénues, ses fausses confidences, ses fausses comtesses, ses fausses veuves de capitaine de vaisseau, et il n’imita que trop les vices qu’il représentait. Ce n’est pas, comme on l’a dit, Molière, c’est proprement Dancourt qui ressuscite dans les Faux Bonshommes, avec l’invention de plus et le style de moins. Selon toute apparence, MM. Barrière et Capendu n’ont jamais eu la curiosité de tirer de la poussière où il dort l’auteur du Chevalier à la mode, des Bourgeoises à la mode, des Agioteurs, du Moulin de Javelle, qui se présenta aux suffrages de son époque, ayant pour toute arme comique une sorte de mépris imperturbable, où il n’entrait plus rien ni de la verve enjouée de Regnard, ni de la douce malice de Dufreny, ni de la tristesse sympathique de Molière. Il n’en est que plus remarquable de les voir, eux et les auteurs dramatiques du même groupe, reproduire, non seulement les caractères généraux de Dancourt, mais encore quelques-uns de ses procédés et jusqu’aux formes matérielles de sa phrase ; je dis les formes matérielles, et non les qualités intérieures. L’esprit de Dancourt, comme celui de M. Flaubert, ressemble à une belle lame d’acier, polie, aiguë et froide, qui pénètre profondément dans les chairs et que remue à loisir, aux places douloureuses, une main sans émotion. Toute différence gardée entre la langue de Lesage et la langue de M. Flaubert, celui-ci compte Lesage pour ancêtre en même temps que M. Dancourt ; le même genre d’ironie sanglante et tranquille, qui fait de Turcaret une œuvre si étrangement saisissante, perce en beaucoup d’endroits de Madame Bovary. Pour compléter l’analogie entre ces deux moments de notre littérature, nous trouverions aussi, en cherchant bien, vers 1700, un poète, amoureux de la forme, à quelque sujet qu’elle s’adapte, qui s’étudie à mettre en rimes riches la bestialité, qui traduit tantôt un psaume, tantôt une ordure, à qui il est égal de chanter Jésus-Christ ou Giton. Le lecteur qui vient de lire ces lignes, nous ferait beaucoup d’honneur de croire qu’elles sont de nous et que nous les avons écrites exprès pour l’auteur des Fleurs du Mal. Elles sont de Voltaire qui en gratifia J.-B. Rousseau. Hâtons-nous de dire que le mal d’argent, s’il est permis de lui donner ce nom, exerça, dans les premières années du XVIIIe siècle, des ravages bien autrement pernicieux qu’aujourd’hui, et cependant il n’a point duré. L’agiotage s’est calmé dans la société ; la scène comique devenue soudain si discrète qu’elle a été énervée ; la littérature a ressaisi l’estime de l’homme et s’est élevée aux pensées la plus hautes. Telle est la merveilleuse flexibilité de notre tempérament ; elle déjoue les calculs, et, au moment où nous prenons tant de peine, moralistes tardifs, pour signaler ce qu’il nous plaît d’appeler l’écueil du jour, cet écueil n’est peut-être déjà plus que celui de la veille, et l’on en voit poindre un autre qui ne sera pas lui-même celui auquel nous nous heurterons demain.


[Document saisi par François Lapèlerie, septembre 2012.]


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