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Flaubert, Correspondance 
Quatre notes sur notes ou sur l'absence de notes dans l'édition de la Pléiade

Alberto Paredes
Universidad Nacional Autónoma de México

Et in Canteleu ego

On le sait, et Montaigne le dit avec son charme habituel : « Il n'y a point de fin en nos inquisitions ; nostre fin est en l'autre monde. » En cet autre monde, reposant en paix dans une bibliothèque céleste, Jean Bruneau poursuit peut-être ses recherches pour annoter les lettres de Flaubert, à moins qu'il se donne le loisir de feuilleter, insouciant, tel ou tel livre sans but précis. Pour ma part, je propose une petite contribution de quatre remarques : ce sont des notes sur notes (ou absence de notes) de bas de page. Trois font référence aux volumes procurés par Jean Bruneau, l'autre au cinquième volume, annoté par Yvan Leclerc. (Toutes mes références renvoient à l'édition de la Correspondance dans la Bibliothèque de la Pléiade ; je mentionne le volume et le numéro de la page.)

1. Un seul titre pour deux ouvrages différents

Dans une lettre à sa mère, Flaubert mentionne « Vincent Duval [...] ami intime » de son père (Le Caire, 5 janvier 1850 ; Correspondance, I, 560). Jean Bruneau indique en note (I, 1070, n. 3), deux ouvrages du Dr Duval : « Traité du pied bot..., Baillière, 1839 et Traité pratique du pied bot, de la fausse ankylose du genou et du torticolis, 2e éd., Paris, Johanneau, 1843, in-8º, XIV-542 p., fig. ». La seconde référence est apparemment inexacte. Le Musée Flaubert et d'histoire de la médecine, à Rouen, conserve un exemplaire du premier ouvrage, ayant appartenu au père de Flaubert :

DUVAL, Vincent, Traité pratique du pied-bot, J.-B. Baillière, libraire de l'Académie de Médecine, Paris, 1839, XIV + 336 p. + IX planches à la fin.

Dans cet ouvrage l'éditeur mentionne : « DUVAL, Traité de la fausse ankylose angulaire du genou, etc., 1 vol in-8º ». Jean Bruneau a sans doute fusionné deux livres sous un seul titre ; en effet, l'un est le Traité pratique du pied bot et l'autre le traité sur l'ankylose du genou et le torticolis. Malheureusement, Baillière n'indique pas l'année de parution du second. Le Musée Flaubert et d'Histoire de la Médecine de Rouen ne possède pas cet exemplaire.

J'ajoute que dans l'exemplaire du Traité pratique du pied-bot conservé au Musée Flaubert, on relève deux marques de lecture. Par qui ? S'agissant seulement de deux traits verticaux dans la marge, on ne peut pas identifier la main de celui qui a tenu le crayon. Gustave Flaubert n'est pas à exclure, puisqu'il avait l'habitude de marquer ses exemplaires avec des traits du même genre. Par ailleurs, les passages cochés entrent dans les intérêts du romancier fils de médecin. Les marques se trouvent aux pages suivantes :

Chapitre I, renseignements historiques : p. 7.
     Chapitre II [section « de la stréphocatopodie »] : p. 30

2. Une parenthèse à l'Arcadie : « (j'y ai été aussi, je les connais) »

Flaubert informe Louise Colet à propos d'une visite que le jeune Eugène Crépet vient de lui rendre : « Il donne dans les théories, les symbolismes, Micheletteries, Quinetteries (j'y ai été aussi, je les connais), études comparées des langues ... » (Corr., II, 249-250 ; lettre à Louise Colet du 23 février 1853, date de la vraie saint Polycarpe). La note de Jean Bruneau donne l'identité d'Eugène Crépet. Mais je ressens, avec un peu nostalgie, une autre note passée sous silence, concernant l'Arcadie.

A.
     La parenthèse de Flaubert « (j'y ai été aussi, je les connais) » est une belle figure littéraire, charmante et vague allusion qui renvoie à on ne sait quelles atmosphères lointaines. Personnellement, j'entends l'écho d'une expression déjà connue à l'époque : Et in Arcadia ego. Pourquoi ?
- Flaubert exprime un phénomène culturel (l'excès des influences chez Crépet) comme s'il s'agissait d'un espace physique concret : « y ».
- Lieu où lui même avait été (intoxiqué aussi par Michelet et Quinet ? Au moins intoxiqué par quelque autre idole intellectuel ?)
- Au moment où il écrit, à 31 ans, Flaubert est moins naïf ; il a souffert une sorte de (salutaire) perte d'innocence par les livres et la culture.

B.
     L'expression Et in Arcadia ego, qui n'est pas explicite dans la lettre, présente un certain nombre d'aspects qui expliquent une reprise dans le propos de Flaubert. L'expression en latin était devenue fameuse et populaire dans les milieux cultivés peut-être au XVIIe siècle mais sûrement aux XVIIIe et XIXe siècles. Elle s'utilisait pour exprimer une sorte de nostalgie paradisiaque, mais dans la mythologie grecque (pas biblique), selon l'imaginaire de la Renaissance, avec une référence à l'âge d'or, donc à l'Arcadie. L'expression avait eu du succès au XIXe siècle, mais pas strictement dans le sens que je propose. Un peu d'histoire[1]  :

- 1618-1622 : Francesco Barbieri Giovan, nommé il Gercino (« le loucheur ») est l'auteur d'une célèbre toile peinte à l'huile qui a pour titre l'expression qui nous intéresse (peinture conservée au Palazzo Barberini, Galleria Nazionale d'Arte Antica, Rome, inv. 1440). Le sujet du tableau : on regarde une scène bucolique arcadienne, selon l'imaginaire du seizième siècle ; le ciel est gris et effrayant ; les deux jeunes bergers s'arrêtent, peut-être qu'ils frémissent en regardant un crâne. D'après la légende qui figure sur le piédestal, on peut conclure que c'est la Mort même qui dit : Et in Arcadia ego ; voici donc le dictum du baroque : « Vous pouvez jouer dans l'Arcadie, mes chers garçons, mais l'immortalité ne vous appartient pas ; moi, je me suis invitée toute seule dans le pré de vos rêves : Et in Arcadia ego. » Le sujet, en effet, est une illustration de la grande topique du memento mori, mais dans l'esprit grec, c'est-à-dire plutôt nostalgique que punitif et avec sa touche épicurienne et horatienne de « carpe diem ».

Adresse du tableau du Gercino :
     http://www.arthistoryarchive.com/arthistory/greekroman/images/Guercino-Et-in-Arcadia-Ego-1546-48.jpg

     - Vers 1638-40 : Le tableau de Nicolas Poussin s'intitule Les Bergers d'Arcadie (Musée du Louvre, aile Richelieu, second étage, inv. 7300 ; coll. Louis XIV, acquis en 1685). Or le destin a voulu qu'on le nomme aussi « Et in Arcadia ego ». Suivant il Gercino, c'est une fois encore l'allégorie personnifiée de la Mort qui interrompt le rêve des pauvres éphémères que nous sommes - nous les mortels - jouant aux bergers arcadiens. (Comme si elle disait : « Jouez mes petits, la faucille est la plus patiente des horloges ! »)

Deux adresses du tableau[2]  :
     http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=car_not_frame&idNotice=2143

     http://www.arthistoryarchive.com/arthistory/greekroman/images/NicolasPoussin-The-Shepherds-of-Arcadia-1638.jpg

     - Évidemment, dans les deux cas, en arrière-plan, se trouve la poésie bucolique gréco-romaine. En particulier, peut-être, trois églogues de Virgile (V, VII et X), qui présentent le thème mais pas l'expression citée et consacrée par les baroques. On peut ajouter que, à juste titre ou non, on a lu à plusieurs reprises la sentence en faisant l'ellipse du verbe : Même en Arcadie, j'existe (moi, la Mort) : Et in Arcadia [sum] ego. Mais la sentence célèbre omet le verbe, quel que soit celui que nous sommes tentés d'ajouter.

C.
     À partir donc du succès et de la popularité de ces deux superbes tableaux, qui ont lieu à l'époque baroque, et confirmés pendant une longue période à venir (XVIIIe, XIXe siècles, et jusqu'à nous), l'expression appartient aux clichés pour exprimer que la mort sera toujours présente dans nos plus beaux moments, ou pour permettre de dire : « moi aussi j'ai connu ce rêve, cette innocence ». C'est à cause de cela que j'entends l'écho discret dans le sotto voce ironique et tendre de la parenthèse « (j'y ai été aussi, je les connais) ». C'est le « vieux » et malicieux écrivain, déjà âpre, comme lui-même se présente dans sa correspondance, au-delà des rêves de l'âge d'innocence en tant qu'écrivain qui raconte ses rencontres avec ce « jeune homme » qui « m'a paru être un assez intelligent garçon, mais sans âpreté, sans cette suite dans les idées qui seule mène à un but et fait faire des œuvres. - Il donne dans les théories, les symbolismes, Micheletteries, Quinetteries (j'y ai été aussi, je les connais) [etc.] » Naturellement, c'est Flaubert lui-même qui souligne âpreté.
     Dans son article, Isebaert cite le jeune Flaubert de Par les champs et par les grèves (1847-1848 : cinq ans avant que notre lettre) : l'auteur décrit un ensemble de ruines artificielles au Bois de la Garenne : « sur une pierre taillée en forme de tombe, In Arcadia ego, non-sens dont je n'ai pu découvrir l'intention »[3].

Et moi, je me suis étendu par cette observation sur un éditeur (Jean Bruneau) qui appartient, sinon à l'Arcadie, du moins à la Pléiade des flaubertiens. J'aurais voulu que Jean Bruneau ait indiqué la possibilité de « Et in Arcadia ego » dans « (j'y ai été aussi, je les connais) », selon moi presque une évidence, par une note sur cette atmosphère de nostalgie intellectuelle... ou, comme dirait García Márquez : « quand j'étais heureux et ignorant [ cuando era feliz e indocumentado ] ».

3 Où est la date ?

TAINE, Hippolyte, Philosophie de l'art dans les Pays-Bas ; leçons professées à l'École des Beaux-Arts, Paris, Germer Baillière, 1869, VIII + 171 p. [livre dédié « a gustave flaubert »]

Comme on le sait, cet ouvrage est dédié « à Gustave Flaubert ». Flaubert remercie Taine dans une lettre datée « Croisset mardi 10 [novembre 1868] » (Corr., III, p. 821-823).
     Dans les notes consciencieuses de cette lettre, Jean Bruneau donne pour référence de l'édition de l'ouvrage de Taine « 1868, 172 p. » (Corr., III, p. 1578-1579), et non l'édition « 1869, 171 p. » conservée à Canteleu. En fait, le livre de Taine est bien daté 1869, mais il a paru à la fin de 1868, à une date exacte que nous n'avons pas retrouvée[4], car la référence manque dans la Bibliographie de la France. Il était fréquent que les éditeurs donnent à un ouvrage publié en fin d'année le millésime de l'année suivante.
     Jean Bruneau a travaillé à partir d'une édition différente de celle conservée à Canteleu, car il note un décalage de pages dans ses notes : par exemple dans sa note 2 (« Plutôt p. 48-51 », au lieu des pages 49-52 relevées par Flaubert). Les notes suivantes (7, 10, 11) montrent à nouveau que Jean Bruneau a travaillé avec une autre édition. Les pages indiquées par Flaubert dans sa lettre à Taine correspondent exactement à son exemplaire, conservé à Canteleu.

Quelques commentaires sur cette différence d'édition :

1. Le catalogue en ligne des universités françaises, SUDOC, montre que dans la bibliothèque « Paris-Sorbonne-BIU Centrale » sous la cote VC 17961 (Fonds Victor-Cousin), se trouve une édition « Paris, Baillière, 1883 », laquelle compte 172 p. précisément (comme celle donnée en référence par Jean Bruneau). Il n'y a pas d'autres informations sur cette édition.

2. Oxford OLIS (le catalogue en ligne de l'université d'Oxford) confirme l'existence d'une « deuxième édition » en 172 p. : Paris, Baillière, 1883 (cote TNR.39492) ; la référence d'Oxford nous permet d'affirmer que la toute première édition est celle de 1869, 171 p. C'est bien cette édition que Taine a envoyée à Flaubert, avec la dédicace.

3. J'ai pu consulter l'exemplaire de la Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne (cot VC 17961). Notice complète du livre : H[ippolyte] TAINE, Philosophie de l'Art dans les Pays-Bas, Paris, Librairie Germer Baillière et cie., deuxième édition, 1883.
Il s'agit bien de la deuxième édition de notre ouvrage. Voici les différences : la préface de la première édition a disparu, numérotée en romain ; les VIII pages de la première édition manquent. En conséquence, l'édition comporte 172 p., dont : p. 1-169 pour le texte, p. 170 blanche, p.  et 172 pour la table de matières.

Le décalage dans la numérotation des pages que Jean Bruneau a « corrigées » (Corr., t. III, n. 2 à 11, p. 1578-1579), provient de la consultation de deux éditions différentes : Flaubert s'est référé à la pagination de la première édition de 1869 et Jean Bruneau à celle de la seconde édition de 1883. A-t-il travaillé avec l'exemplaire du fonds Victor Cousin de la Sorbonne ? Et au moment de rédiger sa note, aurait-il ajouté la date de parution originale qui lui semblait logique (1868), puisqu'il date la lettre de Flaubert, rappelons-le : « Croisset mardi 10 [novembre 1868] » ?

Dans les notes de Jean Bruneau, il convient donc de remplacer la date de 1868 par 1869, et de maintenir les pages indiquées par Flaubert dans sa lettre. Flaubert démontre à nouveau sa précision : s'il écrit une lettre pour remercier le dédicataire d'une ouvrage, il en fait un compte-rendu.

4. Une triomphante ânerie (with « a little entertainment »)

On sait bien que Flaubert n'est pas quelqu'un qui participe à la dévotion chrétienne. En lissant des spécialistes comme Franck, Hauréau, Larroque, même Luther, Nicolas, Plotin, Renan, Serres, il faisait toujours des recherches en vue de son œuvre, bien sûr. On peut pas faire de Flaubert une espèce de philosophe ou de théoricien des religions ; mais les enjeux théologiques et les déroulements de l'Église le passionnaient. On peut affirmer ceci, sans trop de risque : si l'on considère l'ensemble de sa vie d'écrivain (mais quand n'agissait-il pas en tant qu'écrivain ?), il y a deux domaines constants dans ses lectures théoriques : les sciences naturelles et la religion judéo-chrétienne, tous les deux grosso modo ex aequo ; en troisième place, des sujets plus concrets motivés par des besoins particuliers (renseignements historiques, précisions techniques, médicine, etc.)

À partir de cette constatation, je voudrais dire « un mot sur un sujet infini » (l'expression est de Montaigne). Voici une énergique déclaration de Flaubert :

« Je m'étonne que tu n'aies pas compris la grandeur et la Vérité de la "Prière à Minerve". Elle résume l'Homme intellectuel du XIXe siècle. - Quant au reste de l'article ce n'est que bien et encore ? La vie manque à ces souvenirs. On ne voit pas les personnages. Ton observation sur saint Paul n'est pas juste. Car Renan ne dit rien qui ne soit parfaitement historique ‘ Le Dieu inconnu ' est une ânerie de l'apôtre - révérence parler » (lettre à sa nièce Caroline du 12 janvier 1877, Correspondance, V, 169).

Une note d'Yvan Leclerc a déjà identifié le texte de Renan en question : « La Revue des Deux Mondes du 1er décembre 1876 avait publié le chapitre II des Souvenirs d'enfance, comprenant la "Prière sur l'Acropole" (p. 481-507). » (V, 1173, n. 1 à la lettre à Renan du 13 décembre 1876). En l'absence de commentaires sur cette « ânerie de l'apôtre », dans la toute récente édition du Ve volume de l'édition de la Pléiade, je me permets d'aborder le sujet.

Citons le paragraphe complet de Renan ; il s'adresse à Pallas Athénée, en exprimant la plus haute révélation de la grandeur culturelle et mystique grecques... mais le titre même est éloquent : « Prière que je fis sur l'Acropole quand je fus arrivé à en comprendre la parfaite Beauté ». Renan « ose » mentionner saint Paul à la déesse grecque :

« Te rappelles-tu ce jour, sous l'archontat de Dionysodore, où un laid petit Juif, parlant le grec des Syriens, vint ici, parcourut tes parvis sans te comprendre, lut tes inscriptions tout de travers et crut trouver dans ton enceinte un autel dédié à un dieu qui serait le Dieu inconnu. Eh bien, ce petit Juif l'a emporté ; pendant mille ans, on t'a traitée d'idole, ô Vérité ; pendant mille ans, le monde a été un désert où ne germait aucune fleur. Durant ce temps, tu te taisais, ô Salpinx, clairon de la pensée. Déesse de l'ordre, image de la stabilité céleste, on était coupable pour t'aimer, et, aujourd'hui qu'à force de consciencieux travail nous avons réussi à nous rapprocher de toi, on nous accuse d'avoir commis un crime contre l'esprit humain en rompant des chaînes dont se passait Platon. » [éd. jean pommier, gallimard, coll. « folio », 1983, p. 48] et 172 pour la table de matières.

Le décalage dans la numérotation des pages que Jean Bruneau a « corrigées » (Corr., t. III, n. 2 à 11, p. 1578-1579), provient de la consultation de deux éditions différentes : Flaubert s'est référé à la pagination de la première édition de 1869 et Jean Bruneau à celle de la seconde édition de 1883. A-t-il travaillé avec l'exemplaire du fonds Victor Cousin de la Sorbonne ? Et au moment de rédiger sa note, aurait-il ajouté la date de parution originale qui lui semblait logique (1868), puisqu'il date la lettre de Flaubert, rappelons-le : « Croisset mardi 10 [novembre 1868] » ?

Dans les notes de Jean Bruneau, il convient donc de remplacer la date de 1868 par 1869, et de maintenir les pages indiquées par Flaubert dans sa lettre. Flaubert démontre à nouveau sa précision : s'il écrit une lettre pour remercier le dédicataire d'une ouvrage, il en fait un compte-rendu.

4. Une triomphante ânerie (with « a little entertainment »)

On sait bien que Flaubert n'est pas quelqu'un qui participe à la dévotion chrétienne. En lissant des spécialistes comme Franck, Hauréau, Larroque, même Luther, Nicolas, Plotin, Renan, Serres, il faisait toujours des recherches en vue de son œuvre, bien sûr. On peut pas faire de Flaubert une espèce de philosophe ou de théoricien des religions ; mais les enjeux théologiques et les déroulements de l'Église le passionnaient. On peut affirmer ceci, sans trop de risque : si l'on considère l'ensemble de sa vie d'écrivain (mais quand n'agissait-il pas en tant qu'écrivain ?), il y a deux domaines constants dans ses lectures théoriques : les sciences naturelles et la religion judéo-chrétienne, tous les deux grosso modo ex aequo ; en troisième place, des sujets plus concrets motivés par des besoins particuliers (renseignements historiques, précisions techniques, médicine, etc.)

À partir de cette constatation, je voudrais dire « un mot sur un sujet infini » (l'expression est de Montaigne). Voici une énergique déclaration de Flaubert :

« Je m'étonne que tu n'aies pas compris la grandeur et la Vérité de la "Prière à Minerve". Elle résume l'Homme intellectuel du XIXe siècle. - Quant au reste de l'article ce n'est que bien et encore ? La vie manque à ces souvenirs. On ne voit pas les personnages. Ton observation sur saint Paul n'est pas juste. Car Renan ne dit rien qui ne soit parfaitement historique ‘ Le Dieu inconnu ' est une ânerie de l'apôtre - révérence parler » (lettre à sa nièce Caroline du 12 janvier 1877, Correspondance, V, 169).

Une note d'Yvan Leclerc a déjà identifié le texte de Renan en question : « La Revue des Deux Mondes du 1er décembre 1876 avait publié le chapitre II des Souvenirs d'enfance, comprenant la "Prière sur l'Acropole" (p. 481-507). » (V, 1173, n. 1 à la lettre à Renan du 13 décembre 1876). En l'absence de commentaires sur cette « ânerie de l'apôtre », dans la toute récente édition du Ve volume de l'édition de la Pléiade, je me permets d'aborder le sujet.

Citons le paragraphe complet de Renan ; il s'adresse à Pallas Athénée, en exprimant la plus haute révélation de la grandeur culturelle et mystique grecques... mais le titre même est éloquent : « Prière que je fis sur l'Acropole quand je fus arrivé à en comprendre la parfaite Beauté ». Renan « ose » mentionner saint Paul à la déesse grecque :

« Te rappelles-tu ce jour, sous l'archontat de Dionysodore, où un laid petit Juif, parlant le grec des Syriens, vint ici, parcourut tes parvis sans te comprendre, lut tes inscriptions tout de travers et crut trouver dans ton enceinte un autel dédié à un dieu qui serait le Dieu inconnu. Eh bien, ce petit Juif l'a emporté ; pendant mille ans, on t'a traitée d'idole, ô Vérité ; pendant mille ans, le monde a été un désert où ne germait aucune fleur. Durant ce temps, tu te taisais, ô Salpinx, clairon de la pensée. Déesse de l'ordre, image de la stabilité céleste, on était coupable pour t'aimer, et, aujourd'hui qu'à force de consciencieux travail nous avons réussi à nous rapprocher de toi, on nous accuse d'avoir commis un crime contre l'esprit humain en rompant des chaînes dont se passait Platon. » [éd. Jean Pommier, Gallimard, coll. « Folio », 1983, p. 48]

Le commentaire de Flaubert à sa nièce ne laisse pas place à la mesure. Voici la prose (ou le type de prose) qu'il admire, et le jugement qu'il porte sur la fameuse équation théologique de saint Paul : « Car Renan ne dit rien qui ne soit parfaitement historique ‘ Le Dieu inconnu ' est une ânerie de l'apôtre - révérence parler. »

La question porte sur un des points relevant, comme tant d'autres, de ce qu'on peut appeler la reformulation du christianisme, par saint Paul ; saint Paul, celui qui a donné au catholicisme une portée universelle, et grâce à qui cette religion passait de la propriété exclusive des « Juifs de la nouvelle foi » au « domaine public » (les Juifs qui restent fidèles à « l'ancienne foi » sont, après Jésus-Christ, le soutien de la religion Juive et de la loi mosaïque). Sans la révolution de saint Paul, seuls les Juifs « convertis » auraient eu le droit d'être chrétiens... Autre aurait été l'histoire de la planète. Borges pourrait réfléchir et dire : adieu, futur pouvoir de Rome ; adieu, tout cet art dû aux Michel-Ange, Bach et Messiaen ! Plus besoin des Croisades ! Un monde sans cathédrales en tous les styles architecturaux. Nos meilleures bibliothèques sans Bible de Gutenberg. Et ainsi de suite. Adieu.

     L'ânerie de saint Paul est cruciale pour l'ouverture et l'essor de la nouvelle religion, pour sa survivance même. Pas une petite note sur ce point ? Elle me manque.

D'autre part, Renan avait publié une ouvrage dédié à l'apôtre huit ans auparavant : Saint-Paul, Paris, Lévy frères, 1869. L'exemplaire conservé à Canteleu ne porte aucune marque de sa lecture (à la différence de cinq autres volumes de Renan où l'on peut voir le crayon de Flaubert). Quel est le rapport entre la « Prière... » et le Saint-Paul de Renan (1869), qui plus que d'une discussion ou examen des idées paulistes est une sorte de biographie commentée, et appartient à son projet monumentale sur « les origines du christianisme » ?

Un peu moins pris par la déesse que dans la « Prière », Renan résume dans son Saint Paul de 1869, la situation qui donnait lieu à l'expression du Deo Ignoto. En effet, pendant son séjour en Athènes, l'apôtre découvrit les autels qui portaient l'inscription « À des dieux inconnus », et quelquefois « À un dieu inconnu » (Renan cite les expressions en grec). « Les interprétant avec son esprit juif, il leur supposa un sens qu'elles n'avaient pas. Il crut qu'il s'agissait d'un dieu appelé par excellence "le Dieu Inconnu". Il vit dans ce Dieu Inconnu le dieu des Juifs, le dieu unique, vers lequel le paganisme lui-même aurait eu quelque mystérieuse aspiration » (Saint Paul, p. 174-175).

Comme Renan le dit très bien, et Flaubert l'a bien remarqué, l'ânerie de saint Paul a été cruciale pour que le catholicisme pût s'approprier et justifier l'influence de la philosophie grecque : notons qu'ils étaient des catholiques avant la lettre !, avant même le Christ ! On ne saura jamais si saint Paul s'est trompé de bonne foi ou astucieusement. Si c'était un phénomène de projection, anxieux et naïf (on trouve ce qu'on veut trouver) ou le fruit d'un calcul conscient (Saulus-Paulus, le grand stratège du déclenchement du catholicisme). That is the question.

Le Deo Ignoto de saint Paul a eu de succès, c'est la clef de la rédemption de l'ensemble de la culture grecque, en face du christianisme. Derrière saint Paul on écoute le Deus Absconditus d'Isaï (45 : 15) et plus tard « le Dieu caché » de Pascal. Pas mal de tout pour une trouvaille ! Une ânerie, une mauvaise lecture théo-philologique, oui, mais qui commençait sa marche, avec la béatitude défiante de l'âne de Bresson (Au hasard Balthasar).

Avant de quitter la lettre qui nous occupe : il est dommage que les lettres de Caroline n'aient pas été conservées. Qu'avait-elle écrit à son oncle sur le saint Paul de Renan ? Et qu'a-t-elle répondu à la lettre de son oncle ?
Finalement, dans la même lettre : « je serai bien aise de prendre a little entertainment » (p. 168). La note informative traduit la phrase, transparente et familière en anglais. Mais... est-ce que le fait de s'être exprimé en anglais, phénomène assez rare chez Flaubert, ne constitue pas un indice pour le type de plaisir qu'il avait à l'esprit ? Julie Herbert ?
     

Septembre 2009. 

NOTES

[1] Pour une excellente synthèse de cette topique, avec les références déjà classiques de Panofsky et Lévi-Strauss, voir Lambert Isebaert, « Et in Arcadia ego », in Patrimoine littéraire européen, Actes du Colloque international, Namur, 26-28 novembre, 1998, Bruxelles, De Bœck Université, 1998, p. 199-212.
[2] Certes, Poussin avait fait un premier Bergers d'Arcadie, daté par J. Thuillier vers 1628-1629, c'est-à-dire, toujours après les dates attestées pour Il Gercino. Cette première version du tableau de Poussin est conservée au musée de Chatsworth, Devonshire Collection. (Un URL :
http://www.aiwaz.net/panopticon/et-in-arcadia-ego/gi4952c530
Quant à celui au Louvre, son prestige est resté intact depuis l'époque de sa création. C'est un tableau sobre, expressif grâce à sa discrétion : trois bergers habillés de couleurs tranchées, harmonisées et symboliques - blanc, bleue, rouge  -, s'incorporent au silence dominant dans un paysage sombre et nuageux, mais pas dramatique. La lumière semble celle du soleil couchant (ou même levant ?), mais, au rebours de la convention, elle provient de la gauche (angle habituellement réservé pour le soleil de la matinée). Pour sa part, le personnage féminin, « Elle », si elle emblématise la Mort, est maintenant une jeune femme de bonne mine, habillée en jaune et bleu éclatants. Grâce à sa position verticale, elle équilibre les corps courbés des trois garçons. Bien sûr, c'est le moment exact du décryptage de l'épigraphie, la même expression que chez il Gercino. « Poussin, néo-stoïcien », suggère la notice du Louvre.
[3] Art. cité, p. 202 ; p.167 dans l'éd. de D. Barbéris pour Arléa.
[4] Un « nous » qui inclut Yvan Leclerc et Gilles Cléroux, qui ont cherché la date exacte de la parution du volume. Pour ma part, cette lacune dans la Bibliographie de la France ne m'étonne pas : on a toujours besoin d'une lacune celle-ci pour rendre compte d'une erreur telle que de Jean Bruneau. C'est la fonction de la note en bas de page.


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