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Flaubert dans la Correspondance
Jacques Rivière/Alain-Fournier
(1904-1914)

Jérôme PINTOUX

Flaubert n'était pas très à la mode chez les jeunes gens de la "Belle Epoque". Et si on se méfiait de gens comme Rimbaud, on accueillait à bras ouverts Maurice Barrès, Péguy et Claudel...

La monumentale édition Gallimard, de la Correspondance de l'auteur du Grand Meaulnes et du pionnier de la N.R.F, couvre 1350 pages (établie par Pierre de Gaulmyn et Alain Rivière). Mais le nom de Flaubert n'y est cité que cinq fois (contre 40 occurrences pour Paul Fort et une centaine pour Francis Jammes...).

En 1904, "Henri" (c'est-à-dire Alain-Fournier) lit les souvenirs de Daudet, Trente ans de Paris, où il évoque "ses dîners en compagnie de Flaubert, les Goncourt, Zola et - chose - l'Auteur des Terres vierges" (I, p. 36).

Flaubert n'est qu'un convive prestigieux, un écrivain de dîners-en-ville.

La même année, Rivière lit Le Feu, de D'Annunzio. Il évoque "la splendeur incomparable du style [...] et une abondance d'images luxueuses extraordinaires" (les décadentistes étaient à la mode...). Mais il avoue ses réticences : il "sent un peu trop le virtuose", et il ajoute :

"Cela n'est pas fait avec de la chair et du sang, avec cette sincérité si exaspérée que douloureuse, de Flaubert par exemple." (I, p. 46).

Jacques Rivière voit en donc en Flaubert, un écrivain avant tout authentique.

En 1906, Fournier lit la Correspondance de Flaubert, mais ne développe pas (il fait référence à la première édition, l'édition "Commanville", 1887-1893, un millier de lettres, le livre de chevet d'André Gide, cf. II, p. 597).

En 1907, dans une de ses lettres-fleuves dont il a l'habitude, Rivière raconte à Fournier qu'il lit La Tentation de saint Antoine :

"J'en suis à la moitié. Comme toujours dans Flaubert l'archéologie est fatigante."

On en conclut qu'il a lu Salammbô également. Il ajoute :

"Mais il y a de ces visions ressuscitées qui surgissent à vous donner le vertige. - Gide a été très ému de cela. Il en cite beaucoup dans André Walter. C'est peut-être cela qui lui a fait entrevoir pour la première fois les merveilles des ailleurs" (II, p. 64).

On connaît donc Flaubert par le truchement de Gide, le grand aîné, l'intercesseur. Sinon, l'aurait-on lu ?

L'expression "visions ressuscitées" fait songer à Michelet et à sa "résurrection intégrale du passé", annonce aussi "l'onirisme érudit" dont parlera Michel Foucault (à propos de La Tentation).

Une dernière fois Rivière parle de Flaubert, en 1907 :

"Ce que Flaubert a de plus grand c'est d'avoir répondu à :
"Quelle est la gloire que vous désirez le plus :
- Celle de démoralisateur" (II, p. 106).

Wilde reprendra le mot...

Référence à une lettre de Flaubert à son ami Ernest Chevalier, le 24 février 1839 (Pléiade, I, p. 37) :

"Si jamais je prends une part active au monde ce sera comme penseur et comme démoralisateur. Je ne ferai que dire la vérité mais elle sera horrible, cruelle et nue"(cité par l'éditeur, p. 107).

Rappelons que le régime de Vichy rendra responsable de la défaite de la France, les "démoralisateurs" et autres pourrisseurs de "notre belle jeunesse"....

Cinq occurrences, c'est peu. Quatre pour Rivière, une seule pour Alain-Fournier, largement battu au score. Flaubert ne faisait pas assez rêver l'auteur du Grand Meaulnes : Madame Bovary ne se perd jamais dans la campagne, n'y découvre aucun château perdu, aucune fête étrange, aucun domaine mystérieux ...

Le 25 octobre 2003.


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