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Comparaisons et contrastes entre Madame Bovary
et Un coeur simple

Nigel PRENTKI

1. Origines

Bien que Flaubert travaillât sur le texte de Madame Bovary de 1851 jusqu'à 1856, l'idée de son roman le plus célèbre date d'un voyage qu'il avait fait auparavant en Orient. Dans une lettre écrite de Constantinople en 1850, il parle déjà d'un projet pour "mon roman flamand de la jeune fille qui meurt vierge et mystique entre son père et sa mère, dans une petite ville de province." En tant que tel, ceci n'est pas le sujet de Madame Bovary, sauf que nous apprenons bien plus tard, en 1857, dans une lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie : "L'idée première que j'avais eue était d'en faire une vierge, vivant au milieu de la province, vieillissant dans le chagrin et arrivant ainsi aux derniers états de mysticisme et de la passion rêvée." N'est-ce pas exactement ce que Flaubert incarne plus tard dans le personnage de Félicité d'Un Cœur Simple, le ‘chagrin' en moins  ? Il modifia son premier projet et annonça à Louise Colet, le 20 septembre 1851, qu'il avait commencé à travailler sur le roman tel que nous le connaissons. Comment se fait-il qu'une jeune fille flamande mystique devint la Normande bourgeoise et adultère que nous trouvons dans le personnage d'Emma  ?

Quoique Flaubert prétendît que Madame Bovary était une invention pure, il paraîtrait que deux de ses amis, Louis Bouilhet et Maxime Du Camp, attirèrent son attention, en 1851, sur la mort, en 1848, de la seconde femme d'un médecin, Eugène Delamare, auquel elle avait été infidèle. Il y avait aussi le célèbre cas Lafarge, une histoire vraie d'empoisonnement qui datait du début du siècle. Mais s'il utilisa des faits divers comme modèles, Flaubert les exagéra et leur appliqua son propre point de vue.

La première anticipation évidente d'Un Cœur Simple dans l'œuvre de Flaubert se trouve dans une nouvelle écrite en 1836, appelée Rage et Impuissance, où la vieille servante est décrite ainsi : "C'est dans ses souvenirs d'enfance qu'errait ainsi son imagination, et la vieille Berthe se retraçait ainsi toute sa vie, qui s'était passée monotone et uniforme dans son village et qui, dans un cercle si étroit, avait eu aussi ses passions, ses angoisses et ses douleurs." (On devrait noter en passant que Berthe est le nom donné par Flaubert à la fille d'Emma, en l'honneur d'un prénom qu'elle avait entendu au bal de la Vaubyessard, l'épisode le plus important de sa vie.)

A l'origine, Flaubert avait conçu le personnage d'Emma comme une vieille fille, imprégnée de mysticisme. Pourtant il se rendit sans doute compte que ce personnage central serait incapable de soutenir le poids d'un roman. Il transposa une partie de ce personnage en Catherine Leroux, la vieille femme modeste et pieuse à qui on attribue une médaille d'argent aux Comices Agricoles pour cinquante ans de dur travail à la même ferme. Le germe du personnage de Félicité, décrite avec une telle intensité sous la forme d'une nouvelle, Un Cœur Simple, se trouve déjà ici : "Quelque chose d'une rigidité monacale relevait l'expression de sa figure" (p. 218). Et ensuite : "Puis, quand elle eut sa médaille, elle la considéra. Alors un sourire de béatitude se répandit sur sa figure, et on l'entendit qui marmottait en s'en allant : "Je la donnerai au curé de chez nous, pour qu'il me dise des messes" (p. 219). Mais ici la grande différence entre Catherine et Félicité est qu'il n'y a aucune manifestation d'admiration de la part de Flaubert envers la première. Au contraire nous remarquons une rage froide et contenue en face du traitement réservé à Catherine : "Ainsi se tenait devant ces bourgeois épanouis ce demi-siècle de servitude" (p. 219).

Bien qu'Un Cœur Simple ne fût écrit qu'en 1876, plusieurs aspects de l'histoire habitèrent chez Flaubert pendant toute sa vie d'écrivain, surtout l'idée de dévotion envers un perroquet, qu'il avait déjà notée en 1845. Flaubert avait des raisons profondément personnelles pour la création du personnage sympathique de Félicité. George Sand l'avait fréquemment réprimandé en raison de son impartialité, et, lui, avait toujours soutenu l'idéal impersonnel de l'absence de l'auteur dans son œuvre. Elle trouvait déprimante une telle objectivité en décrivant la littérature de Flaubert comme "désolation" et la sienne comme "consolation". En travaillant sur Un Cœur Simple, Flaubert avait toujours en tête l'idée de lui prouver qu'il était capable de montrer de la sympathie envers ses personnages. Son projet tourna court parce qu'elle mourut avant de pouvoir lire la nouvelle qu'il lui avait dédiée, comme il écrivit à son fils, Maurice : "J'avais commencé Un Cœur Simple à son intention exclusive, uniquement pour lui plaire."

2. Traitement de lieux et événements historiques

Les deux histoires ont lieu en Normandie parmi des paysages que Flaubert connaissait très bien. Mais, dans les deux cas, nous sommes bien plus concernés par les origines sociales du personnage principal que par le paysage lui-même. Certes il est vrai qu'une ambiance "petit-bourgeoise" agit profondément sur la façon dont les protagonistes mènent leur vie, mais il n'y a aucun lien direct avec le lieu géographique. Néanmoins, la première femme de Charles Bovary appelle Emma une "demoiselle de ville" à cause des effets de son éducation dans un couvent. Ceci attire immédiatement l'attention du lecteur sur le fait qu'épousant Charles, Emma ne peut que trouver de l'ennui dans le genre de vie dans de petites villes de province que Charles, au bas de l'échelle médicale, pourra lui offrir. Même au moment de son mariage, les aspirations d'Emma vont au-delà de la traditionnelle célébration normande et campagnarde avec son repas qui dure seize heures et qui recommence le lendemain avec le retour de noces. Ses désirs d'un mariage romantique à minuit aux chandelles sont déçus. Il devient de plus en plus évident qu'Emma n'est pas du tout en harmonie avec l'environnement dans lequel elle est née, probablement à cause des différentes perspectives conférées par son éducation au couvent, qui l'avait imprégnée de symbolisme catholique et de mysticisme sensuel. Loin de lui avoir donné une quelconque idée de service, cette éducation avait seulement renforcé son égoïsme : "Il fallait qu'elle pût retirer des choses une sorte de profit personnel ; et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne contribuait pas à la consommation immédiate de son cœur - étant de tempérament plus sentimentale qu'artiste, cherchant des émotions et non des paysages" (p. 86). Elle déteste en effet le milieu où elle a été obligée de vivre, et elle considére l'arrivée de Charles comme un coup du destin. Pourtant Flaubert nous donne déjà un avertissement retentissant : "Elle ne pouvait s'imaginer à présent que ce calme où elle vivait fut le bonheur qu'elle avait rêvé" (p. 90).

Le bal à la Vaubyessard qui lui ouvre les yeux à un monde différent, a eu comme seul résultat de la faire rêver encore plus de Paris et de la belle société. La campagne lui semble encore plus ennuyeuse : "Elle avait envie de faire des voyages ou de retourner vivre à son couvent. Elle souhaitait à la fois mourir et habiter Paris" (p. 114). Vaguement conscient de son ennui et de sa détresse, Charles suggère le déménagement de Tostes à Yonville, un peu plus grand. Pendant un certain temps, Emma est préoccupée par la maternité et le début de son amour pour Léon, mais après sa décision de partir pour Paris, la même mélancolie pesante qu'après le bal de la Vaubyessard s'abat sur elle. Son entourage lui pèse autant. Son aspiration de s'élever au-dessus du monde médiocre dans lequel elle se trouve ancrée trouve peut-être son meilleur symbole dans la scène des Comices agricoles, quand elle se tient à une fenêtre aux côtés de son nouvel amant potentiel, Rodolphe, assistant à la scène qui se déroule en bas, typique de la vie de campagne normande, où on décerne un prix spécial à Catherine Leroux pour cinquante-quatre ans de pénible travail continu. Même dans son adultère, ses sensations sont très différentes de ce que Rodolphe, très terre-à-terre, supposait ; elle ne peut donc pas se satisfaire du monde qu'elle connaît : "Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire ; une immensité bleuâtre l'entourait, les sommets du sentiment étincelaient sous sa pensée, et l'existence ordinaire n'apparaissait qu'au loin, tout en bas, dans l'ombre, entre les intervalles de ses hauteurs" (p. 232). Flaubert continue ensuite à la traiter avec beaucoup d'ironie : "La légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de sœurs qui la charmaient" (p. 232).

Si jamais nous avions douté auparavant que la vie urbaine conviendrait mieux à Emma que la vie rurale, sa réaction au décor étincelant de Lucia de Lammermoor à l'Opéra de Rouen aurait dissipé ces doutes. L'élément purement romantique lui fait penser à l'amour qu'elle n'a jamais trouvé et lui rappelle les romans qu'elle avait lus, jeune fille, au couvent. Ceci sert de toile de fond à sa liaison avec Léon, qui arrive au moment opportun.

Au début d'Un Cœur Simple, Flaubert nous donne tout de suite la sensation de l'ennui de la vie quotidienne d'une petite ville normande à travers les préoccupations insignifiantes de Madame Aubain, qui vit dans le passé. Dans sa jeunesse, Félicité a été éblouie par "l'assemblée de Colleville", avec les mêmes effets que le bal de la Vaubyessard pour Emma, à cette différence que la conclusion brutale avec le viol tenté par Théodore et les limitations de sa propre imagination signifient que l'événement ne pourra jamais remplacer ses activités quotidiennes, comme cela fut le cas pour Emma. Parce que le côté pratique chez Félicité est beaucoup plus fort que son imagination, elle est capable de vaincre ses émotions intenses. Elle est aussi également utile à la campagne qu'en ville, capable de sauver Madame Aubain et ses enfants du taureau et parfaitement contente du travail ingrat de tous les jours à la maison. Différente de Catherine Leroux, et bien sûr d'Emma elle-même, Félicité n'est pas écrasée par la vie mais elle trouve sa récompense dans un bonheur durable. A cause de sa personnalité et de son éducation, il lui manque de voir objectivement sa propre situation de l'extérieur, et donc d'en devenir déprimée, sauf une seule fois, quand elle a été renversée par un postillon sur la route de Honfleur, où elle portait Loulou, son perroquet mort, pour être empaillé : "Alors une faiblesse l'arrêta ; et la misère de son enfance, la déception du premier amour, le départ de son neveu, la mort de Virginie, comme les flots d'une marée, revinrent à la fois, et, lui montant à la gorge, l'étouffaient" (p. 97).

Quoique ce fût une époque d'événements historiques très importants, seule la Révolution de Juillet est mentionnée en passant - ceci parce que dans cette nouvelle seule la réalité qui concerne Félicité nous intéresse, une réalité simple et concrète bien campée dans la Normandie rurale du dix-neuvième siècle. Bien évidemment, le décor lui-même était essentiel à Flaubert pour la conception de son histoire - il attendit que le temps se fût suffisamment amélioré pour pouvoir revisiter les sites avant de l'écrire. Mais il dut se restreindre pour ne pas mettre trop de descriptions, car c'était là sa tentation, comme il le dit à sa nièce : "dans le commencement, je m'étais emballé dans trop de descriptions. J'en ai enlevé de charmantes : la littérature est l'art des sacrifices."

3. Sympathie pour les personnages

Le regard aigre et sans concession que Flaubert porte sur les êtres humains et leurs imperfections est visible partout dans Madame Bovary, à commencer par la description moqueuse de la casquette de Charles quand il entre à l'école, et en terminant à sa mort sous la tonnelle d'Emma, une mèche de ses cheveux à la main.

Son héroïne, avec toutes ses aspirations d'échapper à l'environnement étouffant où elle vit, est bien la dernière à être épargnée. Nous voyons tous ses défauts; et même au moment de sa mort, décrite de façon éclatante mais avec une grande objectivité, il est évident que l'auteur ne ressent aucune vraie pitié pour elle. Même en ce qui concerne la description sommaire de personnages moins importants, Flaubert trouve souvent un trait caractéristique pour résumer sans merci leur existence futile, comme dans l'image du père de Charles "qui restait à fumer au coin du feu, crachant dans les cendres" (p. 52). Une grande ironie est souvent mêlée à un manque de sympathie. Une partie de ce qui rend Charles attirant, tout d'abord, aux yeux d'Emma, vient de la guérison de la jambe cassée de son père, mais c'est l'échec misérable de son intervention sur le pied bot d'Hippolyte qui la tourne contre son mari. Il manque à l'amour de Charles pour Emma tout le romantisme qu'elle cherchait désespérément dans son mariage, ce dont il n'est pas du tout conscient ; le romancier le souligne brutalement : "Il s'en allait, ruminant son bonheur, comme ceux qui mâchent encore, après dîner, le goût des truffes qu'ils digèrent" (p. 83). Emma cherche son idéal romantique pendant toute sa vie, mais ses recherches sont vouées à l'échec et par les circonstances et par sa propre personnalité, laquelle, comme nous le montre Flaubert, est totalement incapable de s'adapter à son environnement : "Et Emma cherchait à savoir ce que l'on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d'ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres" (p. 84).

Même quand nous voyons Emma au bal de la Vaubyessard, son regard n'est pas capté par quelque beau jeune homme fougueux mais par le duc de Laverdière vieillissant, non pas pour ses qualités réelles, mais parce qu'il avait mené une vie de débauche, et qu'il était supposé avoir mangé une fortune et couché avec Marie-Antoinette  ! Flaubert nous montre que même les aspirations romantiques qui gouvernent sa vie la mènent dans le mauvais sens, comme nous le voyons de façon éclatante dans ses relations avec Rodolphe. Elle ne sait pas comment canaliser ses rêves : "Elle avait envie de faire des voyages ou de retourner vivre à son couvent" (p. 114). Sans merci, Flaubert la ramène à la banalité quotidienne. Avec le déménagement de Tostes à Yonville, elle retrouve son bouquet de mariée, desséché, et se pique le doigt symboliquement en le jetant dans le feu : "Elle le regarda brûler. Les petites baies de carton éclataient, les fils d'archal se tordaient, le galon se fondait ; et les corolles de papier, racornies, se balançant le long de la plaque comme des papillons noirs, enfin s'envolèrent par la cheminée" (p. 123).

Flaubert laisse libre cours à son cynisme envers les pharmaciens quand nous rencontrons Homais à Yonville. Il ne possède pas de diplôme pour pratiquer la médecine et il a beaucoup d'ennemis en ville, mais néanmoins il apparaît comme un je-sais-tout suffisant. La tapisserie d'une petite ville bourgeoise est complétée par les portraits de Lheureux, l'usurier, qui sait faire sa proie des faiblesses de ses clients, et l'abbé Bournisien, qui n'aurait pas de temps pour les besoins spirituels de ses paroissiens, même s'il était capable de les reconnaître  ! Au moment où Emma est encore fière de sa vertu, Flaubert ne nous permet pas de nous tromper, en captant brillamment la nature adultère de ses pensées envers Léon : "et ses pensées continuellement s'abattaient sur cette maison, comme les pigeons du "Lion d'Or" qui venaient tremper là, dans les gouttières, leurs pattes roses et leurs ailes blanches" (p. 169). Flaubert démontre brutalement le contraste entre les désirs romantiques d'Emma et la motivation de Rodolphe quand ils se rencontrent pour la première fois, ce qui ne laisse planer aucun doute sur le résultat de leur attachement. "Il était de tempérament brutal et d'intelligence perspicace, ayant d'ailleurs beaucoup fréquenté les femmes, et s'y connaissant bien. Celle-là lui avait paru jolie ; il y rêvait donc, et à son mari" (p. 195). Il pense déjà à la manière dont il va se débarrasser d'elle, même avant d'avoir tenté de la séduire. La scène des Comices agricoles, avec sa célèbre juxtaposition de séduction pseudo-romantique et de prix décernés aux animaux de la ferme, nous montre Flaubert dans tout son cynisme et son espièglerie. Si c'est possible, il est encore plus méchant envers elle après qu'elle a cédé. Ce qu'elle attendait de leurs relations ne pouvait pas être plus loin de la réalité avec Rodolphe, qui est brutal et terrien.

Aucun des personnages principaux n'échappe à l'ironie de Flaubert, comme nous le voyons encore une fois pendant la performance malheureuse de Charles comme chirurgien aux prises avec le tendon d'Achille d'Hippolyte, mais il est, principalement, préoccupé à nous révéler les désillusions successives d'Emma et à la plonger irrémédiablement dans un abîme d'où il lui sera impossible de s'échapper. Avec son objectivité brutale, il se pourrait que par contrecoup le lecteur ressente un peu de sympathie pour elle dans son désarroi, même si à la fin elle est incapable de s'aider tant soit peu elle-même. Sa souffrance, même si elle se l'inflige elle-même, peut paraître plus que ne peut supporter un être humain. Il y a un parallèle significatif entre l'écrasement des espoirs romantiques d'Emma et la nature sordide de la condition financière dans laquelle elle s'embourbe. Dans les deux cas, elle n'a trouvé personne pour l'aider dans son rêve de s'élever au-dessus de l'existence médiocre où elle se trouve piégée. Même ses aspirations les plus grandioses sont ridiculisées par l'auteur : "Elle entrevit, parmi les illusions de son espoir, un état de pureté flottant au-dessus de la terre, se confondant avec le ciel, et où elle aspira d'être. Elle voulut devenir une sainte" (p. 291). La fin est inexorable quand elle atteint le fond du désespoir et de la dégradation, mendiant de l'argent pour survivre. Mais un retour d'orgueil la saisit et l'oblige à faire le pas fatal. Puisque Flaubert se délecte à donner au lecteur tous les détails de sa mort, il ne peut s'empêcher d'ajouter une dispute grotesque entre Homais et l'abbé Bournisien au sujet de la prière au-dessus du cadavre d'Emma.

Au début d'Un Cœur Simple, Flaubert nous montre encore son côté objectif sans émotion en soulignant tous les travaux que Félicité accomplit presque sans récompense. Malgré cela, nous voyons tout de suite qu'elle est la plus parfaite servante qu'une maîtresse pourrait souhaiter.

Il y a un parallèle très clair à tirer entre la scène du bal à la Vaubyessard dans Madame Bovary et la scène à "l'assemblée de Colleville" dans Un Cœur Simple. Emma et Félicité ont été toutes les deux éblouies par ce qu'elles avaient vu, et cette impression resta avec elles toute leur vie. Dans le cas d'Emma, avec son imagination fertile, les images qu'elle retint lui rappelèrent sans cesse un monde différent auquel elle aspirait, et aussi la médiocrité de son existence quotidienne. Pour Félicité, la conclusion brutale engendrée par la tentative de viol de Théodore et son imagination bornée signifièrent que ce qu'elle avait vu ne pourrait jamais l'emporter sur ses activités de tous les jours. Grâce à son côté pratique, elle put rapidement vaincre la déception de son abandon par Théodore et trouver son bonheur au service des autres. Nous apercevons un brin d'admiration de la part de l'auteur pour Félicité, en raison de ses rapports pratiques avec tout le monde et surtout de sa modestie exceptionnelle. D'un autre côté, Madame Aubain est traitée avec un cynisme absolu de la part de Flaubert à cause de sa cruauté envers Félicité, surtout quand celle-ci rencontre à Trouville sa sœur perdue depuis longtemps.

Nous voyons de plus en plus clairement comment Félicité a besoin d'une obsession pour lui remplir l'esprit et satisfaire son besoin d'amour. Elle devient un personnage bien au-delà de la norme. L'intelligence n'est pas importante, mais la foi est essentielle, et ceci la mène de plus en plus vers une forme de sainteté. Manifestement, Flaubert montre de l'ironie dans son traitement de son héroïne, mais il est difficile de mesurer sa profondeur. Un par un, les objets de l'amour de Félicité disparaissent ou sont enlevés, jusqu'au moment où le perroquet empaillé est tout ce qui lui reste. Flaubert qualifie la dévotion de Félicité de bestiale et de vénération religieuse. A cause de sa surdité qui va s'accentuant, elle devient de plus en plus renfermée. Quand elle contracte une pneumonie, son zèle religieux se mêle à ses sentiments envers Loulou, le seul objet de son amour qui reste (il lui faut un objet). Au moment de son dernier souffle, elle croit voir un énorme perroquet dans le ciel, et l'odeur d'encens au-dehors monte jusqu'à ses narines. La question est de savoir si Flaubert se moque de sa foi ou s'il montre une sympathie réelle pour tant d'intégrité.

Quoi qu'il en soit, il ne fait aucun doute que Félicité est traitée d'une façon tout à fait différente des autres personnages dans la nouvelle. Flaubert est aussi méchant que d'habitude avec eux. Madame Aubain est cruelle et égocentrique, dominée seulement une fois par ses émotions, plusieurs années après la mort de sa fille Virginie, quand elle entre avec Félicité dans la chambre qui est restée intacte, voit les vêtements de Virginie et tombe dans ses bras. Il n'y a aucune pitié pour Bourais, le je-sais-tout, qui se suicide loin de chez lui à cause de ses affaires malhonnêtes. Félicité s'élève au-dessus de tout, et ce n'est certainement pas un hasard si son histoire fait partie d'une trilogie qui implique aussi saint Julien et saint Jean Baptiste.

4. L'utilisation de l'ironie

Flaubert n'est jamais économe quand il s'agit d'utiliser l'ironie, que ce soit aux dépens de la société normande petite-bourgeoise ou des personnages qui y vivent. Il se délecte à décrire les points faibles du notaire, du pharmacien ou de l'abbé, et à travers ces personnages, il invoque les traits qu'il détestait le plus dans la société où il vivait.

Emma est une prisonnière impuissante dans un monde d'où elle voudrait s'échapper sans en avoir les moyens. En tant que lecteurs, nous pouvons éprouver de la sympathie pour son dilemme, puisque le piège pourrait refléter quelque chose de notre propre situation, mais l'auteur est absolument sans pitié et il analyse en profondeur les faiblesses de sa personnalité. Il serait facile de se moquer d'elle à cause de sa sentimentalité, mais il faut se rappeler que l'envol du romantisme et plus tard de la spiritualité qui l'embrasent ont leurs racines dans son éducation au couvent et dans la littérature qu'elle goûtait à cette époque. A l'opposé de beaucoup d'autres personnages, elle était consciente d'un autre monde au-delà de la réalité pratique de tous les jours, et  sa tragédie vient de ce qu'il lui manquait la force intellectuelle, financière ou émotionnelle de pouvoir s'élever au-dessus de sa situation.

Mais Flaubert est sans merci dans le traitement de son héroïne malheureuse. Même au début de son mariage, il est clair qu'Emma cherche quelque chose que Charles n'est pas capable de lui donner : "Et Emma cherchait à savoir ce que l'on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d'ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres" (p. 84). Ce chapitre de sa vie se termine ironiquement et symboliquement quand Emma se pique le doigt au bouquet de mariage qu'elle était en train de jeter au feu.

Malgré la suffisance d'Homais et son désir d'impressionner le nouveau médecin et sa femme à leur arrivée à Yonville, Flaubert est cynique et ironique quant à son manque de diplôme pour pratiquer la médecine. L'auteur donne libre cours à sa constante colère contre la profession médicale, comme il le fera plus tard contre les usuriers en la personne de Lheureux et contre la clergé à travers l'abbé Bournisien.

Au même moment, Emma a rencontré Léon, et quand elle est mise sur un piédestal dans la communauté et que tout le monde commence à l'admirer, Flaubert capte brillamment le caractère adultère de ses pensées: "et ses pensées continuellement s'abattaient sur cette maison, comme les pigeons du "Lion d'Or" qui venaient tremper là, dans les gouttières, leurs pattes roses et leurs ailes blanches" (p. 169). Il révèle comment les pensées et les sentiments se mêlent dans son esprit : "La médiocrité domestique la poussait à des fantaisies luxueuses, la tendresse matrimoniale en des désirs adultères" (p. 170). Quand Emma prend le chemin de l'église, cherchant un retour tardif à la dévotion mystique de sa jeunesse, elle rencontre un prêtre qui s'intéresse seulement à son confort et qui n'a aucune idée de ce qu'elle cherche. Flaubert s'amuse beaucoup dans la célèbre scène des Comices agricoles, où Rodolphe séduit Emma au premier étage, tandis que les animaux reçoivent leur prix en bas et la fidèle Catherine Leroux reçoit sa récompense de cinquante-quatre ans de service à la même ferme - une médaille d'argent qui vaut vingt-cinq francs.

Il est très ironique également que Rodolphe, qui cherche uniquement la satisfaction sexuelle, n'ait aucune idée des besoins d'Emma. Flaubert ne peut pas résister à la tentation de nous montrer comment tout est mélangé dans l'esprit d'Emma : "La légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de sœurs qui la charmaient" (p. 232). En effet, à de tels moments Flaubert ne peut guère échapper à l'accusation d'avoir exagéré.

Après l'échec de l'intervention sur le pied bot qu'Homais avait encouragée,  celui-ci révèle son hypocrisie après avoir été abasourdi par la diatribe du docteur Canivet contre les progrès médicaux : "aussi ne prit-il pas la défense de Bovary, ne fit-il même aucune observation, et, abandonnant ses principes, il sacrifia sa dignité aux intérêts plus sérieux de son négoce" (p. 255).

Pendant la convalescence de sa longue maladie, après avoir été abandonnée par Rodolphe, il est grandement ironique qu'Emma ne soit pas consciente, non seulement de la dévotion de Charles, mais aussi de l'amour timide éprouvé pour elle par Justin, l'apprenti de Homais : "Elle ne se doutait point que l'amour, disparu de sa vie, palpitait là, près d'elle, sous cette chemise de grosse toile, dans ce cœur d'adolescent ouvert aux émanations de sa beauté" (p. 294). Ses espérances l'ont toujours portée au-delà du royaume de son existence quotidienne et continueront de le faire jusqu'à la fin. Subtilement Flaubert utilise le personnage qui admire le plus Emma, Justin, pour être l'instrument inconscient de son suicide.

Sur son lit de mort, Emma est ramenée à ses jours de couvent par la vue du crucifix que Bournisien pose devant elle : "Le prêtre se releva pour prendre le crucifix ; alors elle allongea le cou comme quelqu'un qui a soif, et, collant ses lèvres sur le corps de l'Homme-Dieu, elle y déposa de toute sa force expirante le plus grand baiser d'amour qu'elle eût jamais donné" (p. 417). La ressemblance avec la mort de Félicité à la fin d'Un Cœur Simple est frappante, comme on le verra plus loin.

Quoique ce fût l'intention avouée (à George Sand) de montrer qu'il pouvait décrire un de ses personnages principaux avec sympathie, il est vrai néanmoins qu'Un Cœur Simple est empreint d'une ironie typique dès le début. On n'a pas besoin de chercher plus loin que les noms - Madame Aubain ou aubaine, une aubaine pour qui  ? - et Félicité, sûrement pas bienheureuse selon les critères normaux de la conduite humaine  ? Mais aux yeux de Félicité, elle est heureuse, et il n'y a qu'un bref moment où elle est accablée par la réalisation de tout ce qu'elle a souffert, après avoir été abattue par le fouet du postillon sur la route de Honfleur : "et la misère de son enfance, la déception du premier amour, le départ de son neveu, la mort de Virginie, comme les flots d'une marée, revinrent à la fois, et, lui montant à la gorge, l'étouffaient" (p. 97). Mais il est difficile d'échapper à la conclusion que, à part ce moment, Félicité atteint la bonté et même la sainteté que nous voyons en elle précisément parce qu'elle n'a pas de vie contemplative, pas de rêves, et se trouve bien ancrée dans la vie de tous les jours. Après tout, elle est incapable d'imaginer l'Agneau de Dieu autrement que sous la forme d'une bête vivante et elle a toujours besoin d'un objet physique comme dépositaire de ses affections, comme un enfant.

Même à sa mort, il semble que l'oscillation des encensoirs reflète l'affaiblissement du battement de son cœur, et elle croit voir un énorme perroquet dans le ciel. Il faut se demander si Flaubert se moque de sa foi ou montre une vraie sympathie réelle pour sa nature saine et entière. Il a dû avoir une raison de faire imprimer les trois contes ensemble, et bien qu'il fût assurément beaucoup trop honnête et objectif pour abandonner son point de vue pessimiste sur l'âpreté du monde, il voulait démontrer qu'il pouvait y avoir des exceptions, et des exceptions nobles comme Félicité, qui ne se laissent pas écraser par la vie, comme Catherine Leroux dans Madame Bovary, mais qui trouvent leur récompense dans le bonheur final. Il faut qu'elle sorte d'un milieu humble et soit complètement préoccupée par son travail comme servante - il n'y a qu'une seule référence aux événements historiques et importants de l'époque - parce que si elle avait été plus instruite, elle aurait pu voir les choses différemment et se laisser vaincre par la dépression. Flaubert avait montré une ironie acerbe en détruisant les illusions d'Emma l'une après l'autre, mais ici il les renforce jusqu'au point où elles sont essentielles à la survie de Félicité.

5. Conclusion

En créant le personnage de Félicité, il semble que Flaubert ait eu l'intention de dépeindre l'antithèse d'Emma, mais par là, les parallèles et les reflets des deux personnages sautent aux yeux.

La grande différence est que les sentiments de Félicité sont toujours désintéressés et qu'elle passe presque tout son temps à se projeter dans la vie des autres. Peut-être Flaubert voulait-il suggérer que, quoique difficile, ceci est la meilleure façon de vivre, et coïncide le plus avec son idéal de sainteté. Un exemple classique apparaît quand Virginie fait sa première communion : "Quand ce fut le tour de Virginie, Félicité se pencha pour la voir, et, avec l'imagination que donnent les vraies tendresses, il lui sembla qu'elle était elle-même cette enfant, sa figure devenait la sienne, sa robe l'habillait, son cœur lui battait dans sa poitrine... Le lendemain, de bonne heure, elle se présenta dans la sacristie pour que Monsieur le Curé lui donnât la communion. Elle la reçut dévotement, mais n'y goûta pas les mêmes délices..." (p. 82).

Flaubert se concentre sans cesse sur son personnage principal avec des évocations fortes et simples de la réalité concrète. L'impression de sympathie est fortifiée par la présentation des autres personnages et de leurs attitudes. Ceux qui sont apparemment les plus éduqués, comme le notaire pédant, Bourais, sont traités avec mépris et dérision - même le perroquet se moque de lui. Il sort de la même école qu'Homais, bien qu'il ne soit pas dépeint avec le même souci de détail. L'ironie est à la base dans les deux cas : quoique Madame Bovary se termine avec l'apothéose d'Homais et que la vie de Bourais soit totalement détruite, on voit clairement que Flaubert n'éprouve aucune sympathie ni pour l'un ni pour l'autre.

Comme nous l'avons déjà remarqué, Emma et ses espérances sont traitées avec un grand cynisme dans Madame Bovary. Emma est incapable de se projeter dans la vie des autres et elle est complètement égoïste. Malgré les circonstances monotones de sa vie quotidienne, Flaubert ne laisse aucun doute sur le fait que la plupart de ses malheurs sont dûs à sa propre faute. Même sa mort est décrite en termes tout à fait physiques, et malgré son désir ardent de consolation spirituelle, on assiste au lieu de cela aux détails physiques macabres de ses derniers instants, tandis que Félicité transcende la vie terrestre au moment de sa mort.

D'ailleurs - ce qui est anormal pour une nouvelle - Flaubert englobe toute la vie de Félicité plutôt qu'un seul incident central, même s'il se concentre en grande partie sur quelques incidents essentiels de sa vie. L'approche rigide qu'il adopte pour décrire la servante ultra-fidèle, l'altruisme total de son comportement, le manque d'ironie à ses dépens contrastent avec le ton qu'il adopte dans sa description d'Emma Bovary, et il nous laisse très peu de doutes au sujet de sa fascination pour une personne d'origines si humbles avec si peu de qualités intellectuelles, qui néanmoins s'élève au niveau d'une sainte dans les limites imposées par le monde étroit de son existence.

[Traduit de l'anglais par l'auteur.]

Bibliographie
Madame Bovary (éd. Folio classique, Gallimard, 2001)
Trois Contes  (éd. Nelson Harrap - introduction de Colin Duckworth, 1959)
Guy Riegert, Madame Bovary  (éd. Hatier, 1971)
A.W.Raitt, Flaubert - Trois Contes (ed. Grant and Cutler, 1991)

Un mot sur l'auteur
Nigel Prentki a étudié le français et l'allemand à St. Peter's College, Oxford, sous la direction de Reg Perman et Gilbert McKay. Il est ancien Directeur de Lettres Modernes à Haileybury, Hertford, Directeur de The International School of Paris, et Directeur de The British School, Warsaw en Pologne.


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