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Théodore de BANVILLE
L’Artiste, 15 janvier 1863

Gustave FLAUBERT, Salammbô

Le livre de Salammbô, la comédie du Fils de Giboyer, continuent à être, en dépit de toute opposition, les deux événements littéraires qui occupent Paris. On a lu dans les journaux politiques la satire décochée par M. de Laprade contre M. Augier. Évidemment, elle a tort de n’être pas assez satirique, et, comme M. Augier avait fait de l’Aristophane violent, M. de Laprade a fait de l’Archiloque modéré. Nous avons connu le temps où les luttes étaient plus sanglantes, et où, comme dans Les Burgraves, on bataillait


                                   […] au bout de l’avenue
Deux poignards dans les mains et la poitrine nue.


Les duels littéraires ont maintenant lieu à coups d’épingles :


Nous savons nous tuer, personne n’en mourra.


Quoi qu’il en soit, Le Fils de Giboyer continue de verser sur ses blasphémateurs obscurs ou splendides, sinon des torrents de lumière, du moins l’éclat de ses bordereaux de recette, par lesquels sont éclipsés les plus beaux bordereaux de recette du temps même de mademoiselle Rachel ! Je fais de l’argent, donc je suis, tel est l’acte de foi de toute une pièce de théâtre qui comprend son époque, et les recettes du Fils de Giboyer sont comme le soleil ; aveugle qui ne les voit pas.

Salammbô, ce livre fils des veilles et du travail acharné, a conquis dès son premier jour une gloire de plus en plus discutée ; mais, en fin de compte, Salammbô est en possession de l’attention publique et tient si bien sa place, que les articles de journaux à propos de Salammbô sont encore un peu la curiosité et la nouveauté du jour.

Celui que Théophile Gautier a publié dans Le Moniteu* montre dans leur plus magnifique éclosion les qualités de ce grand poëte [poète] : don de la narration et du pittoresque ; science inouïe du mot propre, habileté à faire vivre les personnages ; il semble que le livre entier ait pu tenir dans ces quatre colonnes de journal, qui en sont une transcription admirable. M. Sainte-Beuve a parlé de Salammbô en grand critique ; il n’a pu s’empêcher de donner quelques coups de griffe à M. de Chateaubriand et à la prose poétique ; mais ce n’est pas à un faiseur de vers de les lui reprocher. Figaro a eu sur Salammbô un article dans lequel M. Théophile Silvestre refuse à M. Flaubert un peu plus que tout ; il ne voit en lui ni un romancier, ni un poëte [poète], ni un archéologue, ni un artiste, ni un écrivain. Disons, pour être juste, que M. Théophile Silvestre ne conteste pas à M. Flaubert son existence charnelle, et c’est de quoi il faut lui savoir gré, car j’ai vu le moment où ce méridional exalté allait nous représenter l’auteur de Madame Bovary comme étant un mythe et une pure allégorie. On a dit que Henri Heine avait toujours l’air d’Apollon qui vient d’écorcher le satyre Marsyas et qui porte sous le bras sa peau sanglante ; chez M. Silvestre, talent excessif et même un peu farouche, il y a un faux air de satyre Marsyas écorchant Apollon. Il prend la lyre du dieu, et, avec la pétulance qui lui convient, il en fait un paquet d’allumettes chimiques.

*Note de la rédaction de L’Artiste : « M. Théodore de Banville sacrifie volontiers Le Fils de Giboyer à Salammbô, la comédie vivante au roman archéologique. Ce n’est pas l’opinion de L’Artiste, qui croit que l’art consiste à créer des hommes et non à évoquer des fantômes. Pour nous, les comédies de M. Émile Augier sont tout un monde, comme les romans de Balzac. M. Flaubert avait si bien commencé par là ! »

[Document saisi par Camille Clément-Le Roux, 2017.]


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