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D. D.
La Vie parisienne, fin de 1862

Quelques pages de Salammbô,
Roman plus carthaginois que nature

Des mythes africains débrouillant l’écheveau,
Peintre de Bovary, peins-nous le sale en beau.

I

SOUS LES MURS DE CARTHAGE

Autour de Carthage, la ville des temples, la ville des divinités en délire, des monstres, des serpents, de la débauche, de l’agriculture et du commerce, de la marine et des colonies, campait l’armée des Mercenaires. Cette armée, recrutée dans toutes les contrées de la terre, offrait un spectacle des plus variés. Le Nègre était noir, le Gaulois était blanc, l’Égyptien était cuivré, le Germain était roux, le Grec svelte et souple ; le déserteur romain, carré des épaules et aquilin du nez, le Cantabre large du mollet.

Le Mercenaires ce jour-là célébraient la victoire d’Eryx par un banquet vertigineux. Des vins de Sicile pimentés, servis dans des urnes étrusques aux figures étranges, des sangliers au camphre servis tout armés de leurs défenses et de leur peau de pachyderme, de petits chiens à gros ventre et à soie rose engraissés avec du marc d’olive, portaient partout une douce gaîté.

Spendius, un esclave de race grecque, voulant célébrer sa joie et en même temps faire montre de son érudition devant les barbares prend un large cratère et s’écrit :

« Salut, Baal Eschmoun (en grec Esculape) Baalit Tanit (en grec Artémis), Tammug (en grec Adonis, Baal Moloch (soleil du midi, Vulcain dévorant, Baal Mel-Karth (mot à mot, maître de la ville.) »

Il traduit son invocation en lusitanien, en celtique, en ligurien, en petit nègre et en latin, car il avait été esclave en divers lieux et possédait le don des langues. Ses assimilations achèvent d’exaspérer les barbares. Douce d’abord, leur gaîté devient furieuse. Ils montent sur la table, dansent au milieu des plats et des amphores précieuses, se battent avec les éléphants, pêchent à la ligne des poissons rouges et mettent le feu aux arbres, d’où des singes tombent tout rôtis. Quelques-uns en goûtent.

Attirés par les cris, la belle Salammbô, fille d’Hamilcar, le défenseur de Carthage, apparut tout à coup sur la terrasse la plus élevée du palais de son père, en haut d’un escalier mystique et monolithe de deux mille cent seize marches. Sa poitrine faisait face au camp, mais ses jambes entourées d’un pagne serré et ses bras chargés de lourds bracelets étaient de profil, à la mode égyptienne. Son serpent familier, qui ne la quittait jamais et la suivait à la nage quand elle montait dans les galères à la proue recourbée, se dressait à droite, gonflant son cou nacré ; à sa gauche, sa nourrice Taanach agitait un éventail à plumes de colibri, et portait dans un globe de cristal douze poissons sacrés, ayant des anneaux dans le nez, symboles des douze signes du zodiaque. Ces poissons de famille ne la quittaient jamais ; ils avaient fait éclore l’œuf mystérieux où se cachait la déesse. Dix sacrificateurs de Baalit Tanit l’entourent en pinçant de la guitare.

La beauté de Salammbô était si grande qu’elle rayonnait à cette distance, comme la lune au zénith. Les Mercenaires la regardaient enivrés, et parmi eux Matho, leur chef.

Matho ! sphinx étonnant, fort et faible, farouche et délicat, un de ces tempéraments comme n’en produisent plus nos siècles amollis, abâtardis, où la force vive s’en va ; antique en un mot, plus que Romain, plus que Grec, Carthaginois, pétri de soleil et de terre noire.

Salammbô, qui ne le connaissait pas encore, semblait pourtant le regarder. Déjà les Baals et les Baalitz liaient par leur action mystérieuse ces deux êtres prédestinés !

Matho, Salammbô ! qui va maintenant lier vos destinées qu’un abîme semble séparer ? Le zaïmph, la merveilleuse tunique de Tanit, objet de vos communs désirs, qui donne à son possesseur la victoire et l’empire.

II

LE ZAÏMPH EST DÉROBÉ

Il faisait nuit, c’était le temps de lune nouvelle, où cesse le culte de Baal-Tanit.

Le temple était désert ; Matho et Spendius marchaient dans leur force.

Le temple de Tanit est formé de vingt-huit enceintes superposées, symboles des jours de la période lunaire. On va de l’un à l’autre par des escaliers alternativement d’ébène et d’argent, symboles des intermittences de lumière et d’obscurité de l’astre conduit par la déesse. Les premières enceintes sont des jardins enchantés, semés de poudre d’or, d’émeraude et des cônes de pierre.

Ils montaient, montaient toujours ; arrivés au vingtième étage, ils aperçurent une statue de la déesse grasse, barbue, les paupières baissées, elle avait l’air de sourire.

Ayant encore monté, ils se trouvèrent devant une porte d’ivoire, indiquant que les sacrificateurs seuls pouvaient passer outre. Matho, effrayé du sacrilège, voulait retourner, mais Spendius lui présenta la courte-échelle ; ils passèrent. Alors une merveille incomparable s’offrit à leurs yeux : une immense coupole de forme irrégulière, surmontée d’un cône. Cette coupole était le corps immense de la déesse Tanit. Ses jambes tendues formaient la muraille de gauche, ses reins et son dos le sommet de la coupole ; ses épaules et sa tête baissées vers la terre, la muraille de droite. Elle enlaçait dans ses bras et pressait sur ses vingt-huit mamelles, alternativement vertes et rouges, le colossal crapaud mystique, formant la troisième muraille, et le cancer céleste Moloch, formant la quatrième. Le cône en granit rose poli, placé sur le dos de la déesse, était percé intérieurement d’un corridor étroit, c’était la seule ouverture du temple. Le grand sacrificateur de Baalit-Tanit y était introduit une fois l’an.

Les sacrilèges se cramponnèrent aux anneaux et aux bracelets dont les jambes de la déesse étaient parées. S’étant reposés un instant sur sa croupe solide et universelle, ils tentèrent l’ascension plus difficile du cône, et parvinrent à l’accomplir, ayant soin de remplir de sable d’or, dans les jardins, un tablier en peau d’éléphant.

Dans l’intérieur du corridor mystique se trouvait une sorte d’escalier qui les mena à un grand œuf, suspendu par des cordes d’or au dos de Baal-Tanit, tourné vers l’intérieur. Ils descendirent non sans peine de cet œuf, d’où  est sorti le monde, et se trouvèrent enfin sur un parquet tapissé de peaux de lynx qui lançaient des étincelles.

Sous une vaste coupole brillaient des monceaux de pierres précieuses : des tortues, perles et ébène à tête d’escarboucle ; d’immenses écrevisses de granit rose, rubis et émeraude à tête de Moloch ; des crapauds de saphir de deux coudées à double tête de Tammoug.

Au milieu de ces splendeurs une grosse pierre ronde fait contraste. Le rusé Spendius a deviné le mystère, il la soulève avec l’aide de Matho, il trouve dedans la déesse couchée, dans une tunique brodée d’animaux merveilleux.

Matho retient un cri, Spendius en pousse un. Cette tunique, c’était… le zaïmph !!!

Emporter le zaïmph, remonter dans l’œuf, de l’œuf dans le corridor, du corridor descendre sur la croupe divine, de là dans la dernière enceinte, redescendre les vingt-huit escaliers alternativement d’argent et d’ébène, fut pour eux l’affaire d’un instant.

Nul ne les vit, si ce n’est… Tanit.

Infortuné Matho ! Salammbô plus malheureuse encore ! Par quelle terrible vengeance la déesse lunatique punira le sacrilège !

 

III

LA VENGEANCE

.  .  .  .  .  .  .  .  .   .   .  .  .   .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Les Mercenaires sont vaincus par Hamilcar. Ils sont là, quarante mille entassés dans un amphithéâtre fermé par des roches inaccessibles ; au bout de trois jours, les bêtes de somme ont été dévorées.  .  .  .  .  .  .  .

Cinquième jour.— Ils dévorent leurs baudriers de cuir; ils hurlent,  ils pleurent, ils deviennent d’une maigreur hideuse.

Neuvième jour.— Trois ibériens meurent, les Garamantes rôdent autour ; le plus vieux en prend une tranche, les plus jeunes l’imitent. L’anthropophagie devient habitude dans le camp.

Dixième jour.— Vingt Carthaginois prisonniers disparaissent à l’heure du dîner.

Onzième jour.— Des valets des Mercenaires, porteurs d’eau, palfreniers [sic] sont mis à part, comme provision de bouche.  .  .  .  .  .  .  .

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Vingtième jour.— Pouah ! pouah ! pouah !  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Trentième jour.— Hamilcar laisse faisander.

Quarantième jour.— Arrivée dans l’amphithéâtre des deux mille six cents lions des Numides.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Horreurs splendides de la mort, je renonce à vous décrire, ainsi que ton supplice, malheureux Matho ! Je laisse à l’auteur le soin de l’écorcher vif avec une minutie, une complaisance vraiment  paternelle ; je renonce à dire comment l’infortuné fut traîné dans cet état dans les rues de Carthage : « Il descendit la rue du Grand-Pont, traversa la place de Arts, le quai Moloch, le Pont Neuf et s’arrêta court devant la statue de Tammoug. Il repartit et se laissant entraîner par la descente, il entra au galop sur le marché aux herbes. On le vit à Kaabal, au Mont-Vebo, à la Rouge-Mare, place des Baalitz, rue de Boudès et rue de Sapo. » [Note : Cf. Madame Bovary, T. II, pages 345 et suivantes.] Il vint ensuite mourir au pied de l’escalier monolithe où se tenait toujours Salammbô. A sa vue, Salammbô chancela ; sa tête charmante entraîna son corps divin ; elle culbuta de marche en marche ; arrivée à la deux mille cent seizième et dernière, ce n’était plus qu’un cadavre.

[Document saisi par François Lapèlerie, juin 2012.]


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