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Jules LEVALLOIS

Encyclopédie du dix-neuvième siècle,
répertoire universel des sciences, des lettres et des arts
, vol. 55, 1862-1863
[Paris, Librairie de l’encyclopédie du XIXe siècle, 1883]

Article « France (littérature) »

[…] Doit-on ranger M. Gustave Flaubert parmi les réalistes ? Ses amis soutiennent que non, et ils vont jusqu’à prétendre (peut-être témérairement) que l’immense succès de Madame Bovary lui a fait horreur. On pourrait leur répondre que le meilleur moyen de n’être point scandalisé du succès de Madame Bovary, c’était de ne point l’écrire. Personne, après cela, n’eût révoqué en doute le romantisme de M. Flaubert ; car si le brillant écrivain proteste contre la qualification de réaliste, c’est au nom de la vieille foi romantique et nullement en l’honneur d’un spiritualisme qui le fait sourire. Pour moi, je n’hésite point à le déclarer, j’aurais vivement regretté que nous fussions privés de Madame Bovary. C’est, avec Antoine Quérard, de M. Charles Bataille, la plus vigoureuse étude de mœurs contemporaines qui, depuis les Parents pauvres, ait marqué dans le roman français. Quoi qu’il en soit, il m’est impossible de voir dans le nouvel ouvrage de M. Gustave Flaubert, Salammbô, autre chose qu’une tentative réaliste appliquée à l’antiquité. L’auteur a été séduit par l’obscurité qui entoure l’histoire de Carthage, et plus particulièrement un des épisodes de cette histoire, la Guerre des mercenaires, qui, dans Polybe, tient à peine trois ou quatre pages très-sommaires et très-sèches. Il s’est dit qu’il y avait la matière à de curieuses restitutions archaïques, et qu’il y pourrait essayer une alliance hardie entre la fantaisie et l’érudition. L’événement lui a donné tort. On a trouvé que l’érudition était trop fantaisiste, et que la fantaisie était trop érudite. L’atrocité des tableaux a généralement révolté. Enfin, l’héroïne Salammbô, la fille d’Amilcar, sur laquelle le romancier s’était efforcé de concentrer l’intérêt de sa fiction, a paru très-peu digne de cet intérêt. Sa conduite s’explique difficilement par des motifs raisonnables, et nous ne saurions nous résigner à accepter ni cette éducation bizarre, qui aboutit à des résultats équivoques ; ni cette passion subite et toute sensuelle pour Mâtho, ni cette indifférence glaciale après la passion satisfaite ; ni cette mort foudroyante que l’indifférence même de la fille d’Amilcar rend peu probable et peu explicable. Je suis convaincu que M. Gustave Flaubert a voulu peindre, dans le personnage de Salammbô, la nature humaine gâtée et exaltée par l’influence maligne et périlleusement, grossièrement mystique de l’antique sacerdoce phénicien ; mais pour traduire et nous représenter ces terribles réalités d’un monde à jamais disparu, l’habile et sceptique écrivain du XIXe siècle a été contrait de recourir à l’emploi des couleurs, des machines, des procédés modernes, et il est résulté de là que l’effet produit n’a point été en rapport avec la conception originale ; qu’il s’est manifesté un criant désaccord et que beaucoup de personnes ont pris la prêtresse de Tanit pour une Carthaginoise du demi-monde.

Nous sommes loin de penser que cette erreur soit de nature à entraver M. Gustave Flaubert dans sa carrière d’artiste. Il aura le bon sens de ne point s’y obstiner ; de ne point se roidir contre l’évidence. Après cette entreprise laborieuse et malheureuse, il reviendra à la peinture des mœurs contemporaines dans laquelle il est passé maître, et il ne tardera pas, espérons-le, à nous donner quelque nouvelle production qui égalera ou surpassera Madame Bovary et qui reléguera dans l’ombre la malencontreuse Salammbô. […]

[Document saisi par Tristan Guiot, 2017.]


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