ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Louis Liévain, Le Papillon, 25 janvier 1863, p. 59-61

SALAMMBO PAR GUSTAVE FLAUBERT

L’analyse de Salammbô n’est plus à faire : où le seigneur a passé, il n’y a plus de dîme à prélever. Tout le monde connaît maintenant cette œuvre puissante : les uns l’ont lue, les autres se sont formé une opinion sur la foi de la haute critique; personne n’ignore que le belle Salammbô ne soit la fille d’Hamilcar, la sœur d’Annibal, la fiancée du roi des Numides, et la mie du Lybien Mâtho.

Il n’y a personne encore qui ne sache que M. Flaubert a ressuscité Carthage, et qu’à l’aide de Polybe et de son imagination, il a fait miroiter de nouveau sur la plage africaine les dômes métalliques des monuments carthaginois. Il a repeuplé la ville de Didon, fait circuler dans les rues étroites, bordées de hautes maisons, la foule de ces âpres marchands africains qui eussent acheté le monde, si les Romains ne l’eussent conquis.

On n’oubliera plus maintenant ces coutumes bizarres, horribles, ces mœurs étonnantes, atroces, qui dérivent de la débauche et de la férocité. Et cette guerre des mercenaires, guerre inexpiable sur laquelle nos histoires courantes donnaient d’intéressants détails qui n’excédaient pas vingt lignes, la voilà maintenant élevée au rang de ces guerres mémorables dont chacun redit les détails. N’était-ce donc rien, cependant, que cette crise extrême que subit la première ville du monde ancien dans l’intervalle de la première à la seconde guerre punique ? Carthage épuisée, réduite, presque perdue ! et cela au moment où elle va s’étreindre de nouveau avec Rome, sa rivale mortelle, est-ce là de ces faits que l’histoire peut négliger ? M. Flaubert a raconté ce qu’on ignorait ; il a évoqué dans le désert ces farouches mercenaires, et ils se sont redressés de toute la force de leur haine contre cette république abhorrée.

Des hommes de toutes les nations connues, des hordes accourues des confins du monde, sont là rugissants de haine, pêle-mêle avec les lions qui grondent troublés dans leurs solitudes. Il en est, parmi ces mercenaires, qui boivent du sang à longs traits, le sang qui bouillonne à l’ouverture de la plaie béante ! Voilà les ennemis de Carthage. C’est à lutter contre ces hommes des combats sans trêve qu’elle emploie l’armistice conclu avec les Romains. La ruse et la perfidie, compagnes de sa fortune, semblent plus nécessaires que jamais pour la sauver, s’il se peut, et cependant c’est au génie d’Hamilcar qu’elle devra son salut, Halmicar, plus riche que cent rois, suffète de la mer, général de l’armée, le sauveur de Carthage, le père d’Annibal ! le père de Salammbô !...

Salammbô, pâle comme Tanit, belle comme la déesse elle-même, est le but et le moyen de cette guerre acharnée. Un de ces barbares qui sont dans la plaine aime la fille de son ennemi ; il la veut avec toute la volonté d’un amour sauvage. C’est Mâtho le Lybien qui déshonorera Salammbô ; c’est Hamilcar qui vengera sa fille.

Rien ne montre mieux la profondeur de l’œuvre de M. Flaubert que cette création de Salammbô, qui traverse dans toutes ses phases cette épopée du siège de Carthage. N’est-ce pas une figure entièrement neuve que cette jeune fille mystique et ardente qui porte dans son cœur le fanatisme pour ses dieux, et dans son corps toute la passion brûlante de sens impétueux ? Sans doute, ce type féminin, n’est plus de nos jours; l’héroïsme chez nous, l’héroïsme des femmes s’entend, ne va guère sans l’immaculation, et Salammbô dépérissant au souffle d’un inconnu qui la tourmente, interrogeant sans relâche le pauvre eunuque Schaabarim, qui n’en peut mais, soulèvera sans doute chez nos dames bien des éventails amis de la pudeur.

Cependant le caractère de Salammbô est là tout entier. Ce symbole existait à Carthage, où la Prostitution était une déesse; à Carthage, où le ciel était bleu, l’horizon sans brumes, le soleil éblouissant, torride ; où l’homme puisait dans son alimentation même cette fièvre de la matière qui tue les plus belles aspirations du rêve et de l’idéal.

Aussi, dans la tente de Mâtho, quand vient enfin à la jeune fille cette dernière révélation du culte de Tanit, on voit combien M. Flaubert est resté fidèle à la tradition des mœurs qu’il se proposait de peindre. Je recommande à ceux qui veulent comprendre Salammbô le chapitre intitulé : Sous la tente. C’est la clef du livre.

J’insiste à dessein sur cette observation peut-être un peu délicate, mais nécessaire, si l’on veut répéter avec tout le monde, mais utilement, que M. Flaubert a fait revivre Carthage.

Salammbô est une œuvre des plus remarquables qui de longtemps soient sorties d’un cerveau français. Le sujet est choisi comme l’a choisi Homère pour son Iliade : une ville puissante assiégée. Troie et Hélène ; Carthage et Salammbô ! Où est la concession au goût du public, où est l’adulation de la paresse des oisifs, dans cette œuvre grande, sévère, où l’intérêt n’est souvent autre que l’admiration ? C’est fatigant, a-t-on dit, a dit un homme au goût sûr, à l’esprit fin, un critique qui fait l’opinion. C’est fatigant, soit, mais à la manière des chefs-d’œuvre de l’antiquité ; fatigant comme Thucydide, comme Xénophon, comme ces grands historiens dont M. Flaubert a adopté la forme ample, simple, biblique.

[Document découvert par Louis Watt-Owen. Mise en ligne sur le site Flaubert en avril 2011.]


Mentions légales