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Pierre Véron, L’Année comique. Revue de 1862, Paris, E. Dentu, 1862, p. 211-215.


Cette charge sur la mise aux enchères du manuscrit de Salammbô a sans doute pour origine l'entrefilet d'Aurélien Scholl dans Le Figaro du 28 août 1862 : « M. Flaubert a demandé à M. Lévy 30 000 francs de son roman carthaginois de Salammbô, dont le manuscrit est déposé chez un notaire. M. Lévy ne comprend rien à la spéculation, les manuscrits ne produisant pas d'intérêts chez les notaires » (voir la lettre de Flaubert à Ernest Duplan du [29 août 1862], Corr., éd. Jean Bruneau, Bibl. de la Pléiade, t. III, p. 243 et n. 1). C'est Michel Lévy qui avait fait courir le bruit de cette somme, trois fois supérieure aux droits d'auteur prévus au contrat (lettre de Flaubert à Alfred Baudry, [23 août 1862], ibid., p. 240). Voir aussi le Journal des Goncourt : « Quelque chose de douteux chez Flaubert s'est dévoilé, depuis qu'il s'est fait le compère de Lévy dans le prix de 30 000 francs de Salammbô » (20 octobre 1862).

Texte découvert et transmis par Éric Walbecq.

IV

LA FOLIE DES ENCHÈRES


— Comment, pas cher !... exclama un nouveau venu... Comment, pas cher !.. Je voudrais bien savoir qui se permet de parler ainsi quand je suis présent...

S. M. le Soleil daigna alors prendre garde à celui qui s’exprimait ainsi.

C’était un individu habillé d’or sur toutes les coutures. Pantalon, gilet et paletot, tout était en drap d’or.
Sur sa tête une coiffure d’or.
Des bottes dorées à ses pieds.
À ses mains des gants dorés.
On eût dit un prince des Mille et une nuits, — ou un charlatan.
Et le singulier arrivant répétait avec indignation :

— Comment, pas cher !... comment, pas cher !...
Je suis un des quatre-vingt-neuf courtiers d’affaires de M. Gustave-Crésus Flaubert, l’auteur de Salambo [sic], la mine d’or !
Nous sommes quatre-vingt-neuf, et nous ne pouvons suffire à répondre aux demandes qui nous sont adressées des cinq parties du monde.
Ce matin, j’ai reçu pour mon auguste maître des propositions du Congo et de la Californie.
Mais, mon illustre maître est patriote.
Il ne veut pas que son œuvre sorte de son pays, et il fera pour cela des sacrifices...
Je suis chargé par lui de mettre Salambo à prix...

Tous les brocanteurs littéraires se ruèrent autour de l’homme doré.

— À combien ? à combien ?
— À combien ?
Ah ! tenez, messieurs, si je viens sur cette place, ce n’est pas pour un but de vile spéculation.
Je vous l’ai dit :
Nous aurions pu retirer de notre ouvrage des sommes fantastiques, mais nous sommes avant tout guidés par le désintéressement.
C’est donc seulement à titre d’échantillon, et pour nous faire connaître, que nous vous offrons Salambo.
Honteux moi-même de vous en dire le prix, je mets la première enchère à...
Non, c’est pour rien !...
Tant pis... À un misérable million !...
— Deux millions !..
— Trois millions !...
— Dix millions !...
— Vingt.
— Quarante.
— Quatre-vingts.
— Un milliard !!!...

La mêlée était acharnée...

L’homme doré souriait, impassible, en montrant le manuscrit :
— Vous voyez !... Le voilà !... Depuis Madame Bovary on n’en a pas eu un pareil...

— Dix milliards !...
— Vingt milliards !...
Sa Majesté le Soleil ouvrait des yeux énormes.
— Trente milliards !
Adjugé, fit l’homme doré avec condescendance.
— Mais, Mathieu.
— Sire !
— C’est de la folie.
— Attendez donc...
La vente conclue, les acquéreurs et l’homme doré sortirent ensemble.
Mathieu fit signe au Soleil de les suivre, et celui-ci, quand ils furent arrivés au détour d’une rue, les entendit se dire :

— Eh bien !...
— Eh bien, nous l’avons joliment faite, la charge ?
— L’histoire des trente milliards est superbe...
— Et poussera au succès, faut voir ! ajouta l’homme doré, en clignant de l’œil.



[Mis en ligne sur le site Flaubert, janvier 2011.]


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