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Colombine [Arthur de Boissieu] et Albert Wolf
Le Figaro, 21 décembre 1862

Lettre de Colombine

XIV

L’autre jour, lecteurs, je vous ai conduits à Rome où tout chemin mène, je vous ai fait assister à la toilette de Corinne et à un banquet païen. J’avais juré de renoncer aux pompes et aux œuvres d’une antiquité qui a parfois l’air trop contemporaine pour qu’on puisse s’y promener souvent. Quand on fait dialoguer les morts, il semble que l’on ait écouté aux portes des vivants. J’avais juré, mais la femme propose et M. Flaubert dispose. De Rome à Carthage il n’y a que deux doigts de mer, comme de Londres à Paris.

Je l’avouerai, dût cette franchise me nuire, il y a quatre jours, je ne savais rien de l’histoire de Carthage, et j’avoue encore, dût cette franchise me perdre, qu’après avoir lu le roman de M. Flaubert, je n’en sais pas beaucoup plus.

J’ai lu l’histoire de Didon, le récit des victoires d’Annibal, et je me souviens que Scipion fit de la rivale de Rome, de la grande Carthage, un amas de ruines sur lesquels Marius fugitif vint un jour s’asseoir.

M. Flaubert a entrepris de nous rendre la Carthage d’autrefois et de nous la faire apparaître jeune, vivante et glorieuse, comme Herculanum ou Pompéi, bien qu’elle ait vu passer sur elle les siècles amoncelés, et la vengeance de Rome plus terrible que la lave du volcan.

Après Mme Bovary, M. Flaubert s’est reposé. Comme Achille, il s’est retiré sous sa tente, sourd aux louanges de ses contemporains, aux prières des éditeurs, aux tentations de la renommée. Muet, immobile, la tête entre ses mains, le regard vague, il songeait ! Des visions de l’Afrique lointaine peuplaient ses rêves ! il voyait, dans son sommeil, des armées se livrer de gigantesques batailles, il entendait les cris des mourants, foulés aux pieds des éléphants immenses ; et parfois il murmurait tout bas ce nom, que nul ne comprenait, Salammbô !... et ses fidèles se disaient entre eux : à quoi songe maintenant Flaubert, l’enfant et la gloire de la Normandie, nourrice des grands bœufs, féconde en cidre écumant ? Flaubert, plus grand que Chateaubriand, plus puissant que Hugo ; Flaubert, que n’empêche de dormir, ni les lauriers de Fanny, ni la vente des Misérables ; Flaubert, le créateur du pharmacien Homais, le peintre de l’aveugle de la grande route, le chantre des comices agricoles ?

Et Flaubert endormi ne les entendait pas.

Un jour enfin, il se réveilla. Pendant longtemps il écrivit, semant sur le papier les trésors de son érudition, les pompes de son esprit, les descriptions splendides, les combats merveilleux, les antithèses grandioses ; et quand ce fut fini, il relut son œuvre et dit qu’elle était bonne.

C’est ainsi que, en l’an de grâce 1862, un livre vint au monde, lourd, épais, et cher. Carthage l’inspira, Flaubert le fit, Lévy l’acheta ; et, sur sa couverture jaune, brillait en caractères étranges le nom de :

SALAMMBO

Les rêves de Flaubert n’avaient plus de secrets !...

Qu’est-ce donc que Salammbô ? Peuples, saluez ! c’est la perle de Carthage, c’est la fille d’Hamilcar, c’est la sœur d’Annibal ! C’est elle qui, dans les bassins de ses jardins, nourrit des poissons portant des diamants dans leurs naseaux percés ; c’est elle qui abrite dans sa maison le grand serpent noir endormi sous des feuilles de lotus ! Elle a une attitude hiératique, une coiffure en plumes de paon, et la zône toute bleue qui lui serre la taille laisse voir ses deux seins par deux échancrures en forme de croissant ! C’est encore et toujours elle, qui pénètre dans la tente de Matho et, moyennant quelques complaisances, renouvelées de Judith et Holopherne, lui dérobe le Zaïmph sacré, le palladium de Carthage ; elle, qui accoutumée aux eunuques, s’émerveille de la vigueur d’un barbare ; elle, qui veut connaître les mystères de Tanit, plus limpides cependant que les globules des fleuves ; elle qui, protégée par les prêtres sans barbe, verse le vin aux soldats, meurt en le buvant, et, ayant vécu on ne sait comment, trépasse on ne sait pourquoi.

Telle est l’héroïne du livre, et maintenant disons un mot du livre lui-même.

M. Flaubert a pris pour sujet la guerre des Mercenaires, qui, à ce qu’il paraît, éclata la première guerre punique à peine terminée, et mit Carthage bien près de sa perte. Ne cherchez dans ce livre ni intrigue, ni intérêt, ni passion, rien de ce qui soutient le sujet et entraîne le lecteur. Les figures créées par l’auteur n’existent pas ; elles semblent de grands fantômes qui se meuvent dans un vide pompeux. Ne demandez, ni une étude des mœurs de Carthage, ni une description de son commerce et de sa puissance ; contentez-vous des détails accumulés d’une érudition puérile. Dans ce roman, on ne fait que trois choses, on se bat, on se tue et on mange. M. Flaubert est long dans ses récits de bataille, fatigant dans ses descriptions de massacres, technique dans ses narrations de festins. Il sait la sauce qui convient aux gigots de chamelle, le nom de la cuiller sur laquelle Schahabarim posa le cœur saignant de Mâtho, la valeur de l’eau dans les temps de sécheresse ; il décrira les ulcères hideux qui rongeaient le corps d’Hannon, comme il étalera sous les yeux les spectacles malsains et les descriptions fangeuses ; et, parce qu’on en est dégoûté, il se figure qu’on est ému.

Il mêle, dans ses tableaux, aux ornements prétendus d’une érudition que je crois sincère, les détails imposteurs d’une obscénité qui n’a pas vieilli. Son style roule un amas de mots qui ne sont d’aucune langue, et, à force de vouloir être Carthaginois, parfois il oublie d’être Français.

Ce n’est pas ainsi que l’on s’y prend pour faire un livre qui restera, ni pour créer une œuvre qui passe en laissant un lumineux sillon. Dans toute création de l’esprit humain, histoire ou fiction, le premier rôle appartient à l’homme ; il faut des passions vivantes et réelles dont le jeu vous intéresse et la lutte vous épouvante. Reconstruisez les monuments disparus, retrouvez les secrets de la cuisine antique, refaites les instruments des tortures oubliées, faites sortir des déserts immenses les éléphants, le lion et la panthère, que m’importe, si au milieu de ces monstres évoqués et de ces guerres racontées, n’apparaissent pas les figures plus hautes et plus nobles de l’homme et de la femme unies par l’amour ou séparés par la haine, et si leur voix ne fait pas taire les cris des animaux et le bruit des ferrailles ?

Qu’il faut peu de choses pour émouvoir ou pour plaire, et qu’avec peu d’efforts apparents on parvient à ce noble but ! C’est assez pour cela de ces deux choses sans prix, une larme et un sourire.

Mais je m’arrête, ce livre étant de ceux qu’il n’appartient pas à une femme de discuter. […]

Albert Wolf

L’illustre savant Gustavus Flaubertus entre à la Librairie Nouvelle :

— Enchanté de vous voir, lui dit M. Michel Lévy, j’allais envoyer chez vous.

— Pourquoi ?

— Je suis si content de la vente de Salammbô que je vais vous remettre un petit supplément de vingt mille francs.

Et il étala sur la table vingt billets de mille francs.

M. Flaubertus met les vingt mille francs dans sa poche ; puis :

— Mon ami Michel Lévy, dit-il, donnez-moi donc un exemplaire de Salammbô ?

— Voici, très cher, répondit le fameux Mécène, pour vous, c’est quatre francs cinquante, prix net.

Lettre de Jules Duplan à Flaubert (Bibliothèque de l’Institut, coll. Lovenjoul)

Samedi 20 Xbre [décembre 1862]


Mon cher vieux


L’incubation de piété mûrissante[1] révélée par Ste Rives[2] (Directeur Mr Singlin[3]) a gagné Colombine du Figaro ; elle te fait l’hommage d’un éreintement.

Claqué par un objet ! Rien ne manque à ta gloire.

Tu trouveras dans le même numéro un malice d’Albertus Wolffus à l’adresse de Gustave Flaubert. Tes trente mille francs ne sont pas encore digérés.

Mille amitiés et à demain, très cher vieux.

A toi

Jules D


[1] http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_5_f_078__r____-trn :
Sainte-Beuve, « Une longue incubation de piété mûrissante », Port-Royal, V 1, p. 192.

[2] Ste Rives, pseudonyme de Sainte-Beuve.

[3] Antoine Singlin, solitaire de Port-Royal.





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