ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Théodore de BANVILLE,
Le National, 14 mai 1877

REVUE DRAMATIQUE ET LITTERAIRE
Théâtres. - [...]
Livres. - Trois Contes : Un Cœur simple. - La Légende de saint Julien l'Hospitalier. - Hérodias,
par Gustave FLAUBERT ; chez Charpentier
[...]

L'illustre auteur de Salammbô et de La Tentation de saint Antoine, M. Gustave Flaubert, vient de publier un livre intitulé simplement Trois Contes ; mais ces contes sont trois chefs d'œuvre absolus et parfaits, créés avec la puissance d'un poëte sûr de son art, et dont il ne faut parler qu'avec la respectueuse admiration due au génie. J'ai dit : un poëte, et ce mot doit être pris dans son sens rigoureux, car le grand écrivain dont je parle ici a su conquérir une forme essentielle et définitive, où chaque phrase, chaque mot ont leur raison d'être nécessaire et fatale, et à laquelle il est impossible de rien changer, non plus que dans une ode d'Horace ou dans une fable de La Fontaine. Il possède au plus haut degré l'intuition qui nous révèle les choses que nul n'a vues et entendues ; mais en même temps il a tout étudié, il sait tout, ayant ainsi doublé l'inventeur qui est en lui d'un ouvrier impeccable ; ainsi trouve-t-il toujours le mot juste, propre, décisif, et peut-il tout peindre, même les époques et les figures les plus idéales, sans employer jamais le secours d'un verbe inutile ou d'un adjectif parasite.

C'est là le dernier mot de l'art, et il serait difficile de comprendre comment le pays qui eut le bonheur de produire un tel artiste ne lui décerne pas les plus grands honneurs, si nous ne savions depuis longtemps que telle action n'est pas faite, par l'unique raison qu'elle devrait être faite. Il serait puéril de dire que l'auteur de Madame Bovary devrait être à l'Académie ; mais ce qu'on peut affirmer avec raison, c'est que l'Académie devrait être à l'auteur de Madame Bovary. S'il est vrai que dans un élan spontané de justice elle soit allée au-devant d'un de ses membres les plus célèbres, récemment élu, ne devrait-elle pas aller en corps chercher M. Gustave Flaubert, et étendre sous ses pas un tapis de pourpre ? Mais ce sont là ses affaires et non les miennes ; pour moi, je me contente de faire comme tout le monde, d'admirer passionnément Un cœur simple, La Légende de saint Julien l'Hospitalier, Hérodias, et de remercier avec la reconnaissance la plus émue et la plus fière l'homme qui m'a donné une telle joie.

Je le sais bien, il est difficile de s'habituer à cette idée que ces grands créateurs sont nos contemporains, qu'on les touche, qu'on leur parle et qu'il faut s'incliner devant leur pensée souveraine, sans avoir la satisfaction de les savoir morts et solidement cloués sous la lame ; mais enfin, il faut en prendre son parti, comme de beaucoup d'autres incommodités. Etonnamment variés, car ils parcourent tout le cercle des âges, les Trois contes, qui mettent en scène, l'un une pauvre servante de Pont-l'Evêque à moitié idiote, l'autre un chasseur qui devint héros, puis saint et fut enlevé dans le ciel, le troisième cette Salomé qui tient dans ses mains la tête de Jean-Baptiste et que les poëtes adorent à jamais, ne sont pas cependant des contes détachés ; ils sont unis au contraire par un lien étroit, qui est l'exaltation de la charité, de la bonté inconsciente et surnaturelle. La Judée au temps de Tibère, le monde romain sont évoqués avec une impérieuse et victorieuse magie dans Hérodias ; mais ne sont-ce pas des jeux pour le poëte de Salammbô ? Des tableaux éclatants, d'une couleur harmonieuse comme des Delacroix, et voluptueusement douloureux, des scènes qui resteront dans la pensée éternellement, comme celle où après avoir vu sa femelle et son faon inexorablement tués par Julien, le cerf, portant encore fichée dans son front la flèche du féroce chasseur, trouve une voix humaine pour le maudire, et comme celle où, après avoir réchauffé sur son sein et sur ses lèvres le lépreux hideux, Julien le voit se transfigurer, égalent ce livre aux plus beaux et aux plus renommés d'entre les poëmes. Mais je ne puis résister au désir d'en transcrire ici quelques lignes : "Alors le lépreux l'étreignit ; et ses yeux tout à coup prirent une clarté d'étoiles ; ses cheveux s'allongèrent comme les rais du soleil ; le souffle de ses narines avait la douceur des roses ; un nuage d'encens s'éleva du foyer ; les flots chantaient. Cependant une abondance de délices, une joie surhumaine descendait comme une inondation dans l'âme de Julien pâmé, et celui dont les bras le serraient toujours grandissait, grandissait, touchant de sa tête et de ses pieds les deux murs de la cabane." Voilà une citation bien courte ; mais qu'importe, puisqu'on lira tout le livre ?

[Document saisi par Odile Naudin, secrétaire du CEREDI, 2003.]


Mentions légales