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Daniel BERNARD
L'Union, 20 mai 1877

VARIETES. LES ROMANS NOUVEAUX
[…] Trois contes, par M. Gustave Flaubert.

Balzac prétendait que le plus grand bonheur qu'il y eût sur terre était de travailler, la nuit, à la clarté d'une centaine de bougies roses et de ciseler avec amour une Nouvelle de quelques pages, comme le Colonel Chabert ou le Bal de Sceaux. Probablement, M. Flaubert aura voulu éprouver cette jouissance-là, et c'est à cette fantaisie de Nabab littéraire que nous devrons les Trois Contes qu'il publie aujourd'hui.

Le premier, Un Cœur simple, ne nous apprend rien de bien nouveau sur le talent de l'auteur ; c'est la biographie réaliste d'une servante qui se met en condition chez une vieille dame de Pont-l'Evêque, et qui finit par ne plus avoir de tendresse que pour un perroquet empaillé. Germinie Lacerteux transplantée dans le pays du cidre ; tel est le fond de l'anecdote ; elle n'a rien de piquant et ne se recommande que par une déplorable monotonie de style. Toujours le pronom personnel, toujours il ou elle ; les phases varient peu et elles ne sont pas toujours d'une irréprochable correction. Les jours qu'il faisait chaud…, nous dit M. Flaubert. L'Académie de Caudebec et les grammairiens d'Yvetot en frémissent encore.

Nous comprenons qu'une Nouvelle sans milieu, sans commencement ni fin, soit beaucoup plus facile à faire qu'une Nouvelle qui aurait ces trois choses réunies ; néanmoins, jusqu'à plus ample informé, nous tenons pour l'ancien système, qui nous semble être le bon. La vie de Félicité Barette ne méritait pas un Plutarque. Nous avons cherché de la meilleure foi du monde l'intérêt qu'il pourrait y avoir à connaître l'affection que portait Félicité à son neveu, puis à Virginie, la fille de sa maîtresse, puis à Loulou, le kakatoès en question ; nous avouons très humblement n'avoir pas résolu le problème. Il paraît que maintenant le fin du fin, en littérature, est de ne composer ni un dénoûment, ni une action suivie ; on prend le premier sujet venu et on décrit à perdre haleine les choses qui sont autour de ce sujet, la campagne au mois d'avril ou au mois de décembre, l'intérieur d'une maison de petite ville, les personnages qu'on voit une fois et qui ne servent absolument à rien… En ce qui me concerne, je ne suis pas encore à la hauteur d'une méthode aussi ingénieuse.

M. Flaubert lui-même, le pontife du genre, s'oublie de temps en temps. Ainsi, sa Légende de Saint-Julien l'Hospitalier manque à toutes les règles modernes ; elle est mouvementée, habilement construite, l'intérêt va crescendo, les événements s'enchaînent les uns aux autres ; cette concession déplorable à l'art suranné des Lesage, des Fielding, des Nodier, des Swift, cette reculade brouillera M. Flaubert avec les jeunes gens de l'impressionnisme littéraire. Nous ne pourrons que le complimenter sur cet heureux accident. Comme nous sommes disposés à l'indulgence, nous ne parlerons point d'Hérodias, dont tout le mérite est renfermé en deux lignes ; ces deux lignes nous apprennent que les Romains, à table, s'essuyaient les doigts à des galettes de pâte molle et consommaient des pâtés de merles roses. La Légende de Saint-Julien reste fort supérieure à tout cela ; M. Flaubert, n'eût-il signé que ce petit morceau, serait déjà un maître bizarre, mais original, un Cimabue de la décadence. […]

[Document saisi par Odile Naudin, secrétaire du CEREDI, 2003.]


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