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Firmin BOISSIN
Polybiblion littéraire, XXII, 1, 1878, p. 45-46.

[…] Pour la première fois, nous pouvons louer à peu près sans restriction M. Gustave Flaubert. Ses Trois contes (sauf, dans un Cœur simple, un couple d'énormités qui ne tient pas cependant trop à conséquence) n'attaquent et n'offensent rien de ce que nous aimons et respectons. Voici les titres des Trois Contes : Un cœur simple, Hérodias, l'Histoire de saint Julien l'Hospitalier ; les temps modernes, l'antiquité hébraïque, le moyen âge catholique.

Le "cœur simple" c'est une pauvre servante de Pont-Levêque qui est née pour se dévouer à quelqu'un, qui se dévoue à ses maîtres jusqu'à l'anéantissement, puis à des animaux domestiques, puis à un perroquet et qui meurt de ces dévouements.

Hérodias est une évocation grandiose de la Judée à l'époque la plus solennelle de l'humanité. Le monde ancien agonise ; c'est l'heure du novus ordo rerum prédit par le poète. La scène se passe dans la citadelle de Macheron, construite sur une montagne rocailleuse. Les acteurs sont le tétrarque Hérode Antipas ; Jean-Baptiste le Précurseur (que Gustave Flaubert, nous ne savons trop pourquoi, appelle "Joakanan") ; l'altière et violente Hérodias ; Salomé, l'almée impie des saints livres ; des esséniens, des pharisiens, des sadducéens, des légionnaires de Rome, des esclaves nègres, des Arabes nomades, la population hydride de la Galilée. Le tout dominé par la divine figure de Celui que va renouveler la face du monde. C'était le sujet d'un poème. M  Gustave Flaubert n'en a fait qu'un tableau, mais il est splendide avec des couleurs trop crues cependant. Delacroix, c'est très beau ; mais ce qui serait encore plus beau, ce serait Ingres et Delacroix équilibrés dans une juste mesure. En tout cas, Hérodias, malgré ses qualités descriptives, ne vaut pas l'Histoire de saint Julien l'Hospitalier. A notre avis, c'est la perle du volume.

Julien est le fils de nobles et puissants seigneurs. Enfant, un bon ermite lui prédit qu'il deviendra un grand saint, mais seulement après avoir versé beaucoup de sang. Le père de Julien veut faire de son fils un guerrier, et il lui apprend à manier les armes, à forcer le sanglier, à lancer la flèche meurtrière. Sa mère veut en faire un homme d'Eglise, et elle lui apprend à prier Dieu, à chanter des hymnes, à secourir les pauvres. De là, deux tendances dans l'âme de Julien. D'abord, l'éducation paternelle prévaut. Julien devient un chasseur féroce ; il massacre tout. Un cerf qui portait une croix sur le front, comme le cerf de saint Hubert, annonce à Julien qu'il tuerait un jour son père et sa mère. Julien s'enfuit pour échapper à la prédiction. Il devient roi d'un grand peuple et conquérant fameux. La prédiction s'accomplit quand même. Julien tue, sans les reconnaître, les auteurs de ses jours. Dès lors, il quitte tout, ses palais, ses richesses, son empire, et, s'en allant mendiant par les chemins, il arrive près d'un fleuve sans pont dont la traversée était fort dangereuse. Une idée subite inspire Julien. Il répare une vieille barque, se construit sur la rive une cahute, et, pendant des années et des années, s'impose l'obligation de passer les voyageurs. Une nuit, nuit d'horrible tempête, Julien s'entend appeler. Il démarre sa barque et aborde la rive opposée. Un lépreux est là, hideux, plein d'ulcères, la face rongée, un trou au milieu du nez. Julien ramène le lépreux dans sa cabane. Celui-ci dit : "J'ai faim." et Julien lui donne son écuelle. Il dit : "J'ai soif," et Julien lui donne sa cruche. Il dit encore : "Je suis las, " et Julien lui donne son lit. Le lépreux dit enfin : "J'ai froid," et Julien se couche près de lui pour le réchauffer. Alors, le lépreux se transfigure, ses yeux prennent des clartés d'étoiles, le souffle de ses narines a la douceur des roses, le toit de la cabane s'envole et Julien monte vers les espaces bleus, face à face avec Notre Seigneur Jésus-Christ qui l'emportait dans le ciel.

"Et voilà, dit M. Gustave Flaubert, l'histoire de saint Julien l'Hospitalier, telle à peu près qu'on la trouve sur un vitrail d'église, dans mon pays." N'est-ce pas que c'est ravissant ? N'était la forme volontairement savante, on dirait une page détachée de la Légende dorée de Jacques de Voragine. Souhaitons que M. Gustave Flaubert nous donne dorénavant beaucoup de récits de ce genre. Ce sera le moyen de se faire pardonner le réalisme peu moral de Madame Bovary et de l'Education sentimentale.

[Document saisi par Odile Naudin, secrétaire du CEREDI, 2003.]


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