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Alfred DARCEL
Journal de Rouen, 2 mai 1877

BIBLIOGRAPHIE NORMANDE
Trois Contes, par M. Gustave Flaubert, un vol. in-8° Charpentier, Paris, 1877

Celui qui veut se tenir au courant du nouveau doit trouver qu'on lui taille une rude besogne depuis quelque jours. Un grand-opéra, le lendemain un drame au Français ; avant-hier un livre de Gustave Flaubert, hier l'ouverture du Salon, qui entrebâillait lundi ses portes aux artistes et à la critique, sous prétexte de voisinage. Que faut-il de plus ? sans compter le murmure des petites nouvelles et la vaste clameur des grandes.

Nous ne savons si une pensée philosophique a présidé à la réunion des trois nouvelles que M. G. Flaubert vient de nous donner en un seul volume, mais on croirait qu'il a voulu nous montrer trois des états sociaux dans lesquels l'humanité s'est un moment arrêtée.

Un Cœur simple est l'histoire d'une humble servante normande ; mais c'est aussi le tableau d'un intérieur étroit et bourgeois.

La Légende de saint Julien l'hospitalier fait agir devant nous un châtelain grand chasseur, au milieu de sa cour fidèle et de ses forêts séculaires.

Hérodias enfin nous reporte dans le monde semi-romain, semi-oriental des proconsulats de la Judée, au moment où le Christ va paraître.

Ces trois contes, ainsi qu'il les intitule, ou ces trois tableaux, ont permis à
M. G. Flaubert de montrer trois faces de son merveilleux talent d'écrivain, en même temps que l'immensité de son érudition.

L'intérieur de Mme Aubain, petite bourgeoise veuve de Pont-l'Evêque, où végète la servante Félicité, nous a rappelé celui de Blois, où Eugénie Grandet, de Balzac, cousait derrière la fenêtre.

Cette Félicité est une fille au cœur simple, qui, jetée toute jeune, par une triste histoire d'amour, sur les pas d'une veuve et de ses deux enfants, s'y attache, fait d'eux sa famille, et qui, héritant d'un perroquet qui lui rappelle le souvenir d'un neveu mort aux colonies, finit par confondre ce volatile avec la colombe enluminée qui descend du ciel dans les images d'Epinal, et meurt, après avoir enterré la fille de sa maîtresse et celle-ci, se croyant emportée au ciel sur les ailes d'un perroquet immense, tandis que par sa fenêtre, un beau jour de printemps, montait l'odeur de l'encens d'un reposoir.

La Basse-Normandie et le Trouville de jadis, celui que n'ont point connu les mondaines qui le hantent aujourd'hui ; et Honfleur, et les pâturages de la vallée de la Touques, avec ces troupeaux de bœufs perdus dans l'herbe jusqu'au poitrail, au milieu des vapeurs du matin, et la vie végétative d'une petite ville ; la première communion et la mort de la jeune maîtresse de Félicité, et les naïves ignorances de cette dernière ; son étrange affection pour un perroquet, en qui se confondent le souvenir du mousse, qui était son neveu, et des aspirations religieuses localisées en un saint-esprit aux ailes d'azur, tout cela est dessiné de la même plume qui a buriné les personnages et les paysages de Madame Bovary.

La Légende de saint Julien l'Hospitalier

La Légende de saint Julien l'Hospitalier participe des romans de chevalerie et de la légende chrétienne. C'est un fragment du cycle du roi Arthus.

La vie féodale, et surtout la chasse telle que le Livre du roy Modus et les Déduiz de Gaston Phœbus nous en donnent les préceptes, dans de nombreux manuscrits magnifiquement enluminés : au vol, à courre, au filet, à l'arc et à l'épieu, y sont mis en relief avec un luxe de détails et une abondance de surnaturel qui tourne parfois à l'énorme.

Grisé par le sang des massacres qu'il fait dans les forêts du domaine paternel, Julien est poursuivi par le troupeau de ses victimes, cherche au loin les aventures : tue par accident son père et sa mère, et se vouant aux plus durs travaux, meurt passeur de rivière, comme saint Christophe, et meurt en réchauffant le corps d'un lépreux qui n'est autre que le Christ.

Hérodias, on le sait, est la mère de Salomé, celle qui, pour récompense d'avoir dansé, reçut la tête de Jean-Baptiste.

C'est l'histoire du martyre du précurseur que M. Gustave Flaubert a habillée à l'orientale, mettant en scène tout le monde romain, Juif, Essénien, Pharisien… dans un château de la Judée.

Ici, nous nous trouvons en présence de l'auteur de Salammbô.

Nous supposons qu'il s'y est servi des fragments des recherches immenses qu'il a faites tant pour cette histoire que pour la Tentation de saint Antoine : mais nous trouvons que, sachant trop et en tout, il ne se donne pas assez la peine de nous faire monter à son niveau.

Comme dans sa dernière œuvre, une ligne est le résumé de dix volumes lus. Mais nous, qui ne les avons pas lus, qui ne sommes point versés dans la connaissance de toutes les querelles qui s'agitaient entre les différentes sectes et les différentes tribus de la Judée, qui ne connaissons point par le menu ni l'histoire de Vitellius, proconsul en Syrie, ni celle d'Hérode Antipas, tétrarque en Judée, ni une foule de choses, nous aurions besoin d'une explication.

Mais de quel magnifique coloris est recouvert ce tissu intime de l'histoire ! Ecoutez plutôt les imprécations de Jaokanann (Jean) contre Hérodias, en présence d'Hérode et de Vitellius :

Ah ! c'est toi, Jezabel !

Tu as pris son cœur avec le craquement de ta chaussure. Tu hennissais comme une cavale. Tu as dressé ta couche sur les monts, pour accomplir tes sacrifices !

Le Seigneur arrachera tes pendants d'oreilles, tes robes de pourpre, tes voiles de lin, les anneaux de tes bras, les bagues de tes pieds, et les petits croissants d'or qui tremblent sur ton front, tes miroirs d'argent, tes éventails en plumes d'autruche, les patins de nacre qui haussent ta taille, l'orgueil de tes diamants, les senteurs de tes cheveux, la peinture de tes ongles, tous les artifices de ta mollesse ; et les cailloux manqueront pour lapider l'adultère !

La voix grossissait, se développait, roulait avec des déchirements de tonnerre, et l'écho dans la montagne la répétant, elle foudroyait Machœrous [ N.d.A. : la citadelle où se passe la scène] d'éclats multipliés.

Etale-toi dans la poussière, fille de Babylone ! Fais moudre la farine ! ôte ta ceinture, détache ton soulier, trousse-toi, passe les fleuves ! ta honte sera découverte, ton opprobre sera vu ! tes sanglots te briseront les dents ! l'Eternel exècre la puanteur de tes crimes ! Maudite! maudite! crève comme une chienne !

Nous pourrions opposer à ces véhémentes invectives le tableau voluptueux de la danse de Salomé dont la tête de l'insulteur fut le prix.

Tout cela est magnifique, coloré comme un tableau de Decamps ; brillant comme un paysage de Marilhat et violent comme une ébauche de Regnault. Mais nous lui préférons la simple histoire d'un Cœur simple.

M. G. Flaubert y arrive à l'émotion sans avoir l'air d'y toucher :

Le prêtre gravit lentement les marches et posa sur la dentelle son grand soleil d'or qui rayonnait. Tous s'agenouillèrent. Il se fit un grand silence, et les encensoirs, allant à pleine volée, glissaient sur leurs chaînettes.

Une vapeur d'azur monta dans la chambre de Félicité. Elle avança les narines, en la humant avec une sensualité mystique ; puis ferma les paupières. Ses lèvres souriaient. Les mouvements de son cœur se ralentirent un à un, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une fontaine s'épuise, comme un écho disparaît, et, quand elle exhala son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entr'ouverts un perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête.

Ces sentiments sont plus ceux de notre société ; ces tableaux sont de notre temps, et une douceur s'en dégage comme de la calme et puissante nature normande.

[Document saisi par Hacène Bouslimani, secrétaire du CEREDI ; revu et corrigé par Olivier Leroy, 2004.]


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