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Karl STEEN
[pseudonyme de Julia Daudet, épouse d'Alphonse D.]
Journal officiel, 12 juin 1877

SCIENCES - LITTERATURE / BEAUX-ARTS / ETUDES BIBLIOGRAPHIQUES
Gustave FLAUBERT. Trois contes, 1 vol. Charpentier.

Il est intéressant de remarquer que la nouvelle œuvre de M. Gustave Flaubert résume admirablement ses inspirations diverses, et les rappelle à la mémoire de ses lecteurs. Ainsi Un cœur simple, par le milieu bourgeois, le paysage normand, la franchise d'une langue qui prête une grande poésie aux détails les plus vulgaires, donne une vague idée de Mme Bovary ; la Légende de saint Julien l'Hospitalier, mélangée de merveilleux et de mysticisme, voilée par endroits de reflets de vitrail et de poussière de solitudes, semble détachée de la Tentation de saint Antoine, tandis qu'Hérodias procure à tous les lettrés cette émotion purement artistique, cette admiration pour un talent qui n'a pris de la science que ses ressources pittoresques, ressentie jadis à la lecture de Salammbô. Ainsi dans ces trois romans qu'il intitule modestement Trois contes, M. Flaubert est égal à lui-même, nous dirions presque qu'il se surpasse. Écoutez d'abord l'histoire de Félicité, le Cœur Simple, humble servante de ferme que sa première déconvenue amoureuse engage à venir se placer à la ville, chez une bourgeoise, Mme Aubain. Terrifiée tout de suite par le "genre de la maison" et le "souvenir de Monsieur" planant sur la veuve comme un porte-respect, Félicité, avec ce sentiment égalitaire qui rapproche les faibles des enfants, concentre toutes ses tendresses refoulées sur la fille de sa maîtresse, puis sur son neveu à elle, retrouvé dans ce hasard des existences du peuple où les familles se dispersent comme les nichées trop nombreuses, par nécessité ; mais tout manque au dévouement de cette malheureuse qui nourrit ses parents de ses gages, vieillit sans l'espoir d'une affection pour sa vieillesse, et dans les longues soirées d'hiver tricote des bas pour les autres. Mlle Virginie meurt ; le neveu Victor meurt aussi, même Mme Aubain ; et la merveille de ce petit roman, c'est une suite de faits naturels, un ensemble de circonstances toutes simples dirigeant les personnages peu nombreux de l'action, les faisant agir sur la vie de cette pauvre domestique, créature presque inconsciente, subordonnée à tout ce qui s'agite autour d'elle. Une page du livre donnera bien l'idée de ces intimes détails où le génie de M. Flaubert, passionné de vérité, mais servi par une forme maîtresse, ne craint pas de s'attarder, sûr qu'il est de prêter un relief saisissant aux traits les plus effacés du récit.

"Puis des années s'écoulèrent, toutes pareilles et sans autres épisodes que le retour des grandes fêtes : Pâques, l'Assomption, la Toussaint. Des événements intérieurs faisaient une date, où l'on se reportait plus tard. Ainsi, en 1825, deux vitriers badigeonnèrent le vestibule ; en 1827, une portion du toit, tombant dans la cour, faillit tuer un homme ; l'été de 1828, ce fut à madame d'offrir le pain bénit ; Bourais, vers cette époque, s'absenta mystérieusement ; et les anciennes connaissances peu à peu s'en allèrent : Guyot, Liébard, Mme Lechaptois, Robelin, l'oncle Gremanville, paralysé depuis longtemps."

Mais, dans tout cet écoulement, Félicité a gardé une affection, un perroquet auquel elle s'est attachée avec un respect superstitieux de la bête parlante, de la bête revêtue d'une illusion d'humanité. Comme elle le soigne cet oiseau bizarre, qui personnifie pour elle le fantastique pays d'Amérique où est mort son neveu Victor. Et quand dans un hiver froid, placé trop près de la cheminée, Loulou succombe à une congestion, avec quel soin elle le porte à empailler. M. Flaubert excelle dans ces péripéties tout ordinaires, mais relevées par un sentiment intense. Il faut lire le voyage que Félicité fait à Honfleur, par une grande gelée, ses mains sous son tablier, ses sabots noirs claquant sur la route, puis l'arrivée au bateau et l'émotion de la pauvre fille mêlant le souvenir de son enfant d'adoption, au regret de son perroquet inanimé, dans une confusion naturelle de tous les déboires où s'épuise sa vie inutile.

La fin très-artistique raconte le mysticisme de Félicité, toujours naïve, toujours croyante, et qui, ne sachant quelle forme donner à l'Esprit-Saint, représenté par un oiseau, incarne sa pensée sous les plumes brillantes de son ara empaillé. Il gît dans sa pauvre chambre, pêle-mêle avec d'autres souvenirs ramassés sur sa route, comme des aumônes : un vieux chapeau de peluche ayant appartenu à Virginie, le portrait de Victor, des fleurs fanées, et quand Félicité se meurt, M. le curé permet que, par une grâce spéciale, Loulou figure dans un reposoir de la Fête-Dieu, entre des flambeaux d'argent, des vases en porcelaine, un sucrier de vermeil et deux écrans chinois. Idolâtrie de village et de pauvreté qui fait servir aux splendeurs de l'autel les reliques improvisées de chaque maison, la somme d'idéal que dépose sur une cheminée bourgeoise l'objet étrange ou antique, ce qui parle de temps passés ou de pays lointains.

Plusieurs fois nous nous sommes senti ému dans cette courte lecture, tellement la vie de la servante de province, attachée comme le chat domestique autant aux murs du logis qu'aux maîtres, souvent aussi durs, aussi revêches les uns que les autres, est bien dépeinte ici. Quant au style ferme, imagé, mesuré, c'est la perfection de notre langue française. Pas un mot de trop, pas une épithète. On n'oserait changer de place une virgule, et la satisfaction artistique éprouvée n'a d'égal que le respect qu'inspire un si noble talent.

La Légende de saint Julien est bien la transition qui nous conduira du Cœur simple à Hérodias. Avec une couleur moyen âge, très modérée, très réussie, M. Flaubert raconte la légende de saint Julien l'Hospitalier telle que la lui ont révélée les vitraux anciens d'une petite église de son pays. Et du vitrail, la légende conserve bien les teintes pénétrées de jour, la majesté droite, le fantastique régulier. Elle procède par tableaux successifs où l'on devine encore les solides lamelles de plomb qui mesurent leur élan aux bêtes fauves, et le mouvement de ses armes au grand chasseur. D'abord l'enfance du saint, pieuse, sage, soumise aux seigneurs ses parents, puis le meurtre d'une petite souris blanche, éveillant la soif du sang dans cette âme primitive, enfin la folie du meurtre, servie par les chasses acharnées de ce temps où la terre encore assez peuplée cachait des fauves dans tous ses replis. Du matin au soir, lancé par le pays, Julien chasse et tue, car sa main est robuste et son coup d'œil sûr, jusqu'au jour où après un grand massacre un cerf fantastique lui fait une effrayante prédiction.

"De l'autre côté du vallon, sur le bord de la forêt, il aperçut un cerf, une biche et son faon. Le cerf, qui était noir et monstrueux de taille, portait seize andouillers avec une barbe blanche. La biche, blonde comme les feuilles mortes, broutait le gazon, et le faon tacheté, sans l'interrompre dans sa marche, lui tétait la mamelle.

L'arbalète encore une fois ronfla. Le faon, tout de suite, fut tué. Alors sa mère, en regardant le ciel, brama d'une voix profonde, déchirante, humaine. Julien, exaspéré, d'un coup en plein poitrail l'étendit par terre. Le grand cerf l'avait vu, fit un bond. Julien lui envoya sa dernière flèche. Elle l'atteignit au front, et y resta plantée. Le grand cerf n'eut pas l'air de la sentir… Et les yeux flamboyants, solennel comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu'une cloche au loin tintait, il répéta trois fois :

- Maudit ! maudit ! maudit ! Un jour, cœur féroce, tu assassineras ton père et ta mère !

Epouvanté, Julien s'enfuit, renonce aux armes, épouse une fille de roi, et se résigne aux tranquilles travaux. Mais la prédiction s'accomplira ; il nous semble voir sur les côtés d'une chapelle rustique, étendus dans toute la hauteur d'une fenêtre, le vieux seigneur et sa femme morts, massacrés tous deux par Julien. Alors commencent l'expiation du farouche meurtrier, ses pleurs, ses pénitences, son renoncement dans la solitude. Une ombre crépusculaire descend ici sur les derniers tableaux. Le malheureux s'est installé au passage d'un gué, menant une barque lourde, sans autre merci que des blasphèmes, et au milieu d'une nature si triste que le fleuve y roule des flots verdâtres, le vent une poussière qui sent la tombe. Combien d'heures, combien d'années dura la pénitence ? Un soir enfin notre seigneur Jésus, sous la figure d'un lépreux hideux et repoussant, emporte Julien dans ses bras et monte avec lui dans le ciel."

Avant tout M. Flaubert est un évocateur, ses lectures, il les oublie; sa science, son érudition, cela se résume dans des impressions personnelles et vivantes; il voit, il nous fait voir avec lui, et c'est étrange cette réalité faite d'une concentration excessive, et qui sort du rêve ébloui d'un cerveau. Mais pour Hérodias surtout le poëte déploie ses facultés visionnaires. C'est au début un grand paysage de Judée, avec des plaines, des temples, un lac, des murailles de forteresse et l'apparition au Tétrarque de Galilée d'une jeune fille debout sur la terrasse d'une maison, et dont les voiles blancs flottent comme l'aile d'une cigogne en quête d'un nid. On dirait une vieille estampe religieuse ou quelque tapisserie biblique.

Hérode-Antipas tient prisonnier dans une citerne desséchée Jaokanann, le précurseur de Jésus, celui qui baptisait au bord des lacs et qui a eu le malheur d'insulter Hérodias, belle-sœur et femme du tétrarque; la visite de Vitellius et de son fils Aulus chez le Juif, donne lieu à une foule de descriptions, à la reconstruction d'un palais judaïque avec ses colonnes à chapiteaux d'airain, ses arcades, ses chambres voûtées, son écurie souterraine pleine de chevaux blancs comme neige :

Mangeant de l'orge, la crinière peinte en bleu, les sabots dans des mitaines de sparterie, et les poils d'entre les oreilles bouffant sur le frontal comme une perruque.

Et grâce au festin qui suit, les détails abondent encore pittoresques et intéressants, non sans qu'on ait vu dans l'intervalle au fond de sa prison étroite, "ses longs cheveux et sa barbe confondus avec les poils de bête qui garnissaient son dos", Jaokanann, l'ennemi public, indomptable quoique lié, qui invective la reine Hérodias penchée sur le bord de la citerne où il gît. La haine de cette femme s'exaspère ; malgré la résistance d'Antipas il lui faut la tête de cet homme, et c'est sa fille qui la demandera, sa fille Salomé élevée à Rome, experte aux danses qui charment et que le Tétrarque regardait ce matin, dressée sur le bleu pur du ciel.

Jamais cet épisode si connu de l'histoire juive ne nous était apparu avec cette magie de vérité et cette grâce mièvre et féroce que la danseuse Salomé, les lèvres et les sourcils peints, un carré de soie changeante aux épaules, les pieds chaussés de petites pantoufles en duvet de colibri, à demi romaine et barbare, communique à tout ce récit, le plus complet peut-être des trois contes. C'est que M. Flaubert y laisse libre son inspiration toujours épique ; il sait faire parler les hommes, aligner les batailles, décrire les grandes luttes de peuples, et il a entouré l'histoire d'Hérodias d'un fourmillement asiatique d'une diversité de tribus : esséniens vêtus de blanc, pharisiens, fils de proscrits, samaritains, sadducéens, galiléens ; la vie circule dans les discours et dans les actes, sans compter le pays grandiose ayant pour fond lointain les salines de la mer Morte et les tentes vagabondes des arabes prêts à la guerre. Ce livre est fait pour un triomphe unanime et mérité, aussi pur, aussi absolu que le beau style de l'écrivain.

[Document saisi par Odile Naudin, secrétaire du CEREDI, 2003.]


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