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Paul DONZERE
[pseudonyme de Charles LAPIERRE ?]
Le Nouvelliste de Rouen, 5 mai 1877

REVUE LITTÉRAIRE
Trois contes, par M. Gustave Flaubert.
En vente à Rouen, chez Schneider, libraire, rue Jeanne d'Arc.

[…] Nous n'étonnerons personne en constatant le succès en feuilleton des trois études de M. Flaubert ; mais tout autre que lui, moins sûr de son public, eût regardé à deux fois avant de livrer au gros des lecteurs, soumis au régime des émotions de roman à péripéties, à adultère, à coup de pistolets, ces pages exquises, vrai régal des lettrés délicats. Par la publication en volume, ce succès ne peut que grandir. Nous avouons, quant à nous, préférer ce genre de publicité, surtout pour cette trilogie de contes, où se trouvent admirablement condensées les trois qualités maîtresses du grand écrivain : l'observation, la poésie, la science, personnifiées dans Madame Bovary, La Tentation de saint Antoine, et Salammbô.

[…] Reste la science, cette science merveilleuse à laquelle nous devons Salammbô, évocation magique d'un monde disparu et d'une civilisation longtemps inconnue, science affirmée avec non moins d'éclat dans Hérodias, alliée comme toujours à une action intéressante où l'avidité se déguise sous le style brillant et précis dont M. Flaubert a su la recouvrir.

[…] [A propos d'Un cœur simple.] Mais que de détails vivants, que l'observations profondes et mouvantes, que de tableaux charmants! Non de ces tableaux parasites, comme où en trouve que trop souvent dans les œuvres des initiateurs de M. Flaubert, mais tous liés à l'action, et lui formant repoussoir, pour ainsi dire, ainsi que ces ombres puissantes, qui, dans les eaux-fortes de Rembrandt, donnent aux personnages un éclat incomparable, une intensité lumineuse. […] Mais nous estimons qu'après les succès retentissants de l'école naturaliste, M. Gustave Flaubert - qu'on lui donne pour père - [alors qu'il est] un spiritualiste de grand essor, a voulu, peut-être bien à sa manière, protester contre ces exagérations. Les détails qui sont de nature à donner la caractéristique d'un personnage, et que M. Zola, pour ne nommer que lui, aurait accentués, accusés, ressassés, - qu'on nous pardonne le mot - M. Flaubert les indique d'un trait, bref, mais profond et inoubliable. […] Est-il nécessaire d'ajouter que sans tomber dans la vulgarité, M. Flaubert emploie toujours le mot propre, que sa phrase splendidement rythmée, ou d'un laconisme éloquent, se plie toujours aux objets décrits, aux scènes racontées, aux sentiments analysés. […]

Le troisième et dernier conte du livre, Hérodias, a pour sujet la mort de Iaokanann, autrement dit saint Jean-Baptiste. Dans cette courte nouvelle nous avons un exemple saisissant, comme dans Salammbô, de la puissance de résurrection de M. Flaubert, ainsi que Moïse qui, d'un coup de sa baguette, séparait en deux les eaux de la mer Rouge, et en montrait le lit mystérieux, le maître par sa puissance de seconde vue, écarte les images qui nous cachent l'antiquité et nous la dévoile telle qu'elle est. "Telle qu'elle est", disons-nous car elle doit et ne peut être que pareille à celle que nous décrit M. Flaubert.

Une vitalité et une sincérité exubérantes règnent dans les pages consacrées à l'orgie donnée par le Tétrarque à Vitellius, - pages rivales de celle de Pétrone narrant le festin de Trimalcion. Et de quels traits ineffaçables revivent et Vitellius et Hérodias, et l'Antipas!

On se demande où M. Flaubert a puisé les éléments qui lui ont permis de faire sortir ces mots, nouveaux Lazares, de leurs tombeaux jusqu'ici inviolés.

Ce n'est point là, d'ailleurs, un vain travail d'archéologue, un travail de patience, œuvre d'archaïsme, comme le Roman de la Momie ce chef-d'œuvre du mosaïste Gautier ; c'est, en effet, le glose poétique et historique d'une des légendes les plus célèbres du christianisme comme seul pouvait la fournir un poète doublé d'un savant.

Antipas, contre les idée reçues, est le moins odieux des personnages mis en scène par M. Flaubert. Cette réhabilitation sera-t-elle acceptée par tout le monde ? Il est permis d'en douter, et c'est sur ce point que nous formulerons notre seule critique. Nous eussions aimé qu'un esprit aussi dédaigneux des opinions populaires que celui de M. Flaubert ne se fût pas laissé aller à cette mode de réhabilitations qui en arrive à donner des apologistes à Néron, à réviser l'histoire des douze Césars, et à traiter leur historien Tacite, ce Saint-Simon romain, de calomniateur de génie!

C'est sous le bénéfice de cette réserve que nous acceptons la nouvelle incarnation d'Hérode - d'Antipas voulons-nous dire, - qui laisse décapiter Iaokanann, malgré l'attrait en quelque sorte magnétique que le prophète exerce sur lui. Mais - ce n'est pas une excuse, c'est une explication - il est séduit par cet emportement voluptueux des vieillards, que Balzac a si bien incarné dans le baron Hulot. […]

Mais aussi comme le maître a su rendre naturelle, pour ainsi dire, cette passion subite, ce sacrifice d'une bête sacrée! Il faut lire dans le volume la scène où la fille d'Hérodias apparaît à la fin du festin, comme Salammbô qui descendait les marches du palais d'Hannibal pendant l'orgie des Barbares. […] Il y a loin de cette peinture, que l'on sent être purement historique, à la fantaisie célèbre de H. Regnault, connue sous le nom de Salomé. C'est un tableau superbe, mais qui tentera-t-il ? Nul n'osera l'essayer après cette toile magistrale. [...]

Au moment de terminer cette courte analyse d'une des œuvres les plus complètes de M. G. Flaubert nous ne pouvons nous empêcher de nous élever encore une fois contre les théories banales qui font de lui le chef de l'école naturaliste. Comme nous l'avons dit plus haut M. Flaubert est un spiritualiste, un spiritualiste de haute volée. S'il n'a pas les indignations faciles d'une rhétorique vulgaire à l'adresse du vice triomphant, de la vertu opprimée, combien plus durable est l'impression qu'il produit par la savante et complète exposition des faits!

[…] M. Flaubert d'ailleurs est condamné par l'ampleur et l'universalité de son intelligence, sa conscience d'artiste, les particularités de sa vie de bénédictin, à une spiritualité intellectuelle dont ses ouvrages sont, à notre avis, l'expression. […]

La postérité, par un glorieux privilège, a commencé pour lui de son vivant et il peut pressentir le jugement qu'elle portera sur lui. Il restera comme une des personnifications les plus hautes et les plus sérieuses de la littérature contemporaine, à coté de Balzac. Sur Balzac, il aura la supériorité d'un style lapidaire, d'une intensité de composition que l'auteur de La Comédie Humaine ne possédait pas. Il n'aura pas, comme lui, produit une œuvre immense, dont bien des fragments sont à peine ébauchés, mais son monument "d'ordre composite", pour nous servir d'une expression de Sainte-Beuve, est entièrement terminé ; rien n'y choque l'œil, et nulle dissonance ne vient en altérer l'harmonieuse élégance et l'incomparable solidité.

[Document saisi par Hacène Bouslimani, secrétaire du CEREDI, 2004.]


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