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Ed. DRUMONT,
La Liberté, 23 mai 1877

HOMMAGES ET CHOSES
Gustave Flaubert et son dernier livre

Il est peu de personnalités plus originales et plus sympathiques que celle de Gustave Flaubert, sur lequel un nouveau volume vient d'attirer l'attention. Il en est peu de moins connues de la foule, par les traits physiques, bien entendu. L'auteur de Madame Bovary, en effet, n'a jamais consenti à poser devant un photographe ; vous ne trouvez nul portrait de lui dans ces innombrables publications illustrées qui permettent aux lecteurs, et aux lectrices surtout, de comparer l'homme célèbre à l'idéal qu'elles se sont fait de sa personne d'après ses livres.

Même à la plume, un semblable portrait n'est point facile à réussir. Des races diverses et des éléments contraires se confondent dans cette individualité singulière. Il y a chez lui du Tartare et du Normand. Je ne sais quoi du barbare se mêle à cette physionomie joyeuse, chaude, vivante, aimant tous les entrains et toutes les gaietés. L'écrivain n'offre pas des contrastes moins saisissants que l'individu. Fils du médecin en chef de l'Hôtel-Dieu de Rouen, destiné d'abord à être médecin lui-même, Gustave Flaubert se plaît à ces études d'anatomie littéraire où la plume remplace le scalpel, où l'on dissèque l'âme humaine avec le sang froid du praticien qui dissèque un cadavre. Et tandis qu'on le croit enfermé dans la société présente en tête-à-tête avec l'homme moderne, le voilà parti du côté de ces cités géantes endormies maintenant dans la poussière et qui jadis firent plus de bruit sous le ciel que Londres ou Paris. Il évoque Carthage dans Salammbô ; il déchaîne dans le désert, autour de la cabane d'Antoine, la formidable rumeur de cette Alexandrie, où se croisent tout le jour les litières des courtisanes, les chars dorés des patriciens, les flots mouvants des multitudes. Madame Bovary tendrait à nous le montrer comme un des chefs et un des précurseurs du réalisme ; par d'autres œuvres il semblerait plutôt un romantique, un romantique attardé, un romantique qui aurait manqué le coche de 1830, ainsi que le disait un de ses amis, naturellement.

Cette dernière appréciation serait d'une justesse contestable. Sans doute, les romantiques recherchèrent les époques éclatantes, où se déployait partout la pompe des costumes ; ils se passionnèrent pour ces siècles pittoresques où l'or et le sang coulaient à la fois, ils aimèrent le scintillement des armures d'acier sous les rayonnements d'une vive lumière. Mais de ces époques ils n'aperçurent guère que l'aspect superficiel, ils n'en pénétrèrent pas le fonctionnement. L'œuvre de Flaubert est toute différente. Avant d'écrire une ligne, Flaubert avait longuement voyagé en Orient ; il avait été jusqu'à la troisième cataracte du Nil ; il avait interrogé patiemment toutes les ruines, pour leur demander le secret des civilisations dont il voulait parler. Ce n'est pas un fantaisiste qui s'engoue de quelque vision passagère, c'est un archéologue qui a les yeux d'un artiste pour regarder, l'esprit d'un philosophe pour comprendre, le style d'un poète pour exprimer.

Joignez à ces dons naturels, à cette éducation de l'intelligence et du regard, un travail assidu, une conscience littéraire poussée jusqu'à l'exagération qui empêche l'écrivain de laisser une page sortir de ces mains avant qu'elle n'ait revêtu sa forme définitive, vous comprendrez l'accueil fait à tout ce que publie Flaubert et le succès de ces Trois Contes qui viennent de paraître chez Charpentier.

Ces trois merveilles s'appellent : Un cœur simple, - La légende de saint Julien l'Hospitalier, - Hérodias. Et je suis fort embarrassé, je l'avoue, de vous expliquer en quoi ce sont des merveilles, de vous communiquer l'impression d'admiration que tous les lettrés ressentiront devant ces trois médailles si magnifiquement frappées, d'un fini si minutieux et, en même temps, d'une exécution si large, d'un dessein si élégant et si ferme à la fois.

Les gens pressés qui dévorent un volume en une heure, en oubliant parfois de couper quelques feuillets, ne découvrirons là rien de remarquable ; mais il se produit dans la presse ce qui se produit pour ceux qui, sans fabriquer des joyaux, ont l'habitude d'en voir et d'en manier, ils reconnaissent immédiatement ce qui est véritablement beau ; les artisans en ce métier ont des éclairs de joie devant les créations des artistes. C'est notre consolation, à nous autres, voué à l'article Paris, de goûter ces plaisirs et ces enthousiasmes ; c'est notre devoir d'en remercier publiquement ceux qui nous les ont procurés.

En ce volume éclate cette apparente diversité de talent dont nous parlions en commençant, ou plutôt, car, à proprement parler, il n'y a pas diversité, l'auteur transporte dans des régions absolument dissemblables cette puissance native de reconstituer la vie d'un être disparu, que cet être soit une reine, une servante, un cénobite. Il excelle, comme les réalistes à rendre éloquents les moindres objets, le paysage, le temps, mais, parmi tous ces accessoires qui ont une indiscutable importance, il met quelqu'un qui se meut dans cette atmosphère, une créature animée à laquelle se rapportent tous ces témoins inanimés. En outre, il ne choisit pas exclusivement, selon une tendance qui semble dominer dans l'école réaliste, des milieux malsains ou corrompus.

Il est presque impossible, encore une fois, de donner l'idée de la valeur littéraire de ces Trois Contes. On n'y trouve point à louer un détail particulier : bien au contraire, l'auteur s'est garder soigneusement de tout ce qui pouvait étonner, c'est-à-dire détonner ; et c'est à supprimer, très certainement, qu'il a le plus travaillé, afin que tout se fondît dans un ensemble harmonieux. Il faut s'arrêter longuement devant son œuvre, comme on s'arrête devant quelque toile de maître, pour bien comprendre par quelles gradations de nuances insensibles l'effet parvient à cette intensité.

Prenez par exemple Un cœur simple. C'est l'histoire d'un être qui n'a point d'histoire, d'une servante de province qui est entrée à seize ans dans la maison d'une honnête bourgeoise, qu'elle n'a quittée que pour le cimetière. Les enfants qu'elle voit naître, qu'elle soigne, qu'elle pleure morts, un perroquet auquel elle s'attache, et c'est tout. Soixante années, pendant lesquelles deux ou trois trônes se sont écroulés, ont passé sur cette douce créature sans l'agiter davantage que quelque tempête effroyable ne trouble le polype en sa tranquillité profonde. Confiez un tel sujet à beaucoup, même parmi ceux qui savent tenir une plume, et je crois qu'ils n'y verront pas grand chose. Celui qui a peint si superbement les ardeurs de la passion dans Madame Bovary, s'est surpassé lui-même dans ce tour de force d'attendrir les plus raffinés sur cette existence en quelque façon rudimentaire. Cet esprit supérieur s'est assimilé les pensées de cette humble campagnarde ; il a réfléchi longuement sur les sensations que les spectacles les plus insignifiants devaient lui procurer. Il n'a pas indiqué une idée qui dépasse cette cervelle bornée. Le conte tient quatre-vingts pages en tout, et cependant l'œuvre a l'ampleur de ces tableaux où Franz Hals nous intéresse prodigieusement, en nous présentant une ménagère coiffée d'un bonnet et tenant un trousseau de clefs.

Hérodias est un tour de force dans le sens opposé. Le monde entier est rassemblé dans cette salle de banquet, où une Salomé plus implacable que celle de Regnault et plus fascinante que celle de Gustave Moreau vient demander la tête de Jean. Voici Rome avec le proconsul Vitellius qui se gorge de viandes, avec Aulus ; l'éphèbe cher au Tibère de Caprée, qui vomit entre terrine de Comagène et un plat de merles roses ; voici Jérusalem avec le Tétrarque, les Saducéens, les Pharisiens, les luttes religieuses, les formules hiératiques. Au fond de la citerne, Jaokanann crie ses anathèmes. Une page d'histoire se déroule ainsi devant le lecteur, étourdissante de mouvement, admirablement restituée jusqu'au moindre détail, instructive, terrible, émouvante. Dans cette composition magnifique, tout a sa place, sa signification, son importance ; il n'est pas un coup de pinceau qui ne concoure à l'ensemble, qui ne jette une note utile dans le concert. Tout parle dans cette œuvre où d'innombrables personnages s'agitent sans confusion ; tout a son rôle, depuis l'umbo du bouclier qui porte l'image de César jusqu'aux petites pantoufles en duvet de colibri qu'a chaussées la fille d'Hérodias pour danser.

En vingt-quatre heures, l'univers a défilé devant nous, depuis le moment où Vitellius arrive dans sa grande litière rouge ornée de panaches et de miroirs, jusqu'au moment où, à la lumière vacillante des flambeaux qui s'éteignent dans la salle du festin, Antipas, resté seul, contemple fixement la tête coupée, tandis que des messagers courent vers la Galilée annoncer que les prophéties sont accomplies.

Ne supposez point que l'auteur ait cédé à la tentation puérile de décrire, qu'il ait voulu s'abandonner à quelques-unes de ces débauches de couleur auxquelles on se livrait volontiers aux premiers temps du romantisme. C'est l'originalité de ce tableau incomparable, qu'il serait impossible d'y ajouter ou d'y retrancher une phrase ou une épithète sans en détruire l'équilibre. Un tempérament qui s'est dompté lui-même, une imagination qui a appris à se dominer, une langue d'une richesse inouïe, mais aussi d'une simplicité magistrale, tels sont les caractères de ce volume à propos duquel on peut hardiment prononcer le mot de perfection…

[Document saisi par Hacène Bouslimani, secrétaire du CEREDI, 2004.]


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