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FOURCAUD,
Le Gaulois, 4 mai 1877

GUSTAVE FLAUBERT

Gustave Flaubert est, parmi nous, une personnalité considérable. C'est un écrivain dans toute la force moderne du mot et l'ample grandeur de la chose, voué à l'art comme à un dieu jaloux, et pour lui vivant solitaire sur des hauteurs où le monde ne le voit point et d'où il voit le monde. Son esprit a l'appétit du colossal, de l'extraordinaire éclatant, de tout ce qui prend d'assaut les cinq sens de l'artiste et se rue à son Ame. Il y a en lui du poëte épique, et peut-être est-ce là son fond primitif. Replié sur soi, il a besoin d'évoquer des Carthages monstrueuses, des Thèbes aux cent et aux mille portes, des capitales prodigieuses à travers lesquelles se meuvent en grouillant des populations inouïes. Les géants ne lui suffisant pas, il lâche par les déserts peuplés de sphinx les aigles de sa contemplation, arrache leurs secrets aux ruines des temples, gravit les Olympes et les fait s'écrouler sous leurs dieux.

Mais, si poëte que l'on soit, on ne peut vivre replié sur soi toujours. Le temps où l'on vit vous enveloppe de ses souffles, et il faut bien, bon gré, mal gré, que l'artiste abaisse ses regards sur ce qui est. Flaubert savant, Flaubert, adorant l'art comme les Perses antiques adoraient le soleil, a dû abaisser les siens sur le monde contemporain.

Il en a vu les petitesses, les lâchetés, les hypocrisies, et cette sensation lui est venue d'un homme lancé tout à coup du sommet ensoleillé d'une montagne au milieu d'un marais fétide. De là ce pessimisme mélancolique, ce secret dégoût des hommes, qui est le caractère de ses romans.

Et cette rage amère de trouver confite en mesquineries et en platitudes, se rapetissant comme à plaisir, notre pauvre humanité qu'il rêvait grande et quasi divine, a déteint bientôt sur ses visions mêmes. Le scepticisme a envahi son imagination; la science lui a fourni des armes contre l'homme; les religions lui ont paru menteuses. Rois, peuples, héros, dieux, il a tout souffleté d'un immense mépris, ouvrant barbarement la plaie de chacun et se réfugiant lui, son œuvre faite, dans les immensités de la nature, cette rayonnante patrie des rêveurs

Voilà quel est Flaubert, tel du moins que je le vois, et le livre qu'il publie aujourd'hui ne modifie point mon sentiment. Les trois légendes, fort remarquables, dont ce nouveau volume se compose constitueront, plus tard, une sorte d'intermède calme entre des travaux de plus d'haleine. Elles résument les aspirations et les tendances du romancier. Elles donnent, dans leur variété, l'impression exacte, la note originale, de son talent. Celui qui aura lu d'un trait Madame Bovary, Salammbô, L'Education sentimentale et La Tentation de saint Antoine, y ressaisira sa propre pensée, un peu étourdie dans le tourbillonnement d'idées et d'images de ces quatre ouvrages. Gustave Flaubert offre ici à ses lecteurs comme un temps de repos et un point de repère pour le bien connaître. Il faut lui en être reconnaissant.

On fait assez généralement son chef-d'œuvre de Madame Bovary : c'est au moins son œuvre la plus vibrante. Qui ne connaît quelque part une Mme Bovary, une incomprise, une dépravée d'idéal, dont une éducation incomplète, sans rapport avec sa position, a, dès l'enfance, pourri l'âme ? Le monde est plein de ce type abominable et désolant, fruit très démocratique de nos vanités bourgeoises. Les Emma Bovary pullulent dans les conservatoires, dans les loges de concierge où l'on joue du piano, dans les pensions de demoiselles, dans les chambres garnies, à la ville, à la compagne, partout. Le bovarysme, engraissé de la bêtise de parvenue, qui est le signe actuel de notre société, est une plaie courante. Il est donc tout naturel que le roman de Flaubert, où elle est étalée et refouillée de maîtresse main, cette plaie odieuse, s'enfonce dans la mémoire de tous ceux qui, plus ou moins, en ont à souffrir. Ajoutez à cela le bonheur d'un sujet où l'héroïne est tout, une langue d'une intimité précieuse et typique, moulant les formes des objets, s'empreignant [sic] de leur couleur réelle et, par-dessus tout, d'inappréciables bouffées d'air poétique révélant l'homme personnel sous l'impersonnel conteur, et vous comprendrez les raisons persistantes du succès de ce beau livre.

A mon avis, pourtant, le talent est bien plus grand et la veine bien autrement féconde dans L'Education sentimentale, livre mal nommé et méconnu. L'auteur avait un moment pensé à lui donner ce titre : les Fruits secs. Il ferait bien de le rétablir à la prochaine édition. Pauvre question d'ailleurs. Ce qui est riche, c'est la veine ouverte. Gustave Flaubert, considérant les avortements successifs qui marquent notre histoire en ce siècle, eut l'idée de les expliquer en les mettant face à face avec nos défaillances morales. Il choisit ses personnages dans sa propre génération, celle de 1830. A dessein, il les prit médiocres, plats, gris, avec des pensées qui n'étaient que des ombres de pensées et des sentiments qui avaient à peine des vigueurs de sensation. En ces grenouilles humaines, il voulait incarner tout le marais social dont les fanges nous débordent. Et lorsque les tristes héros du livre, désabusés de tout, revenus de toutes leurs espérances, se demandaient au dénouement le jour le plus beau de leur vie, ils ne trouvaient de vrai dans leur vie entière que leur premier soir de débauche.

Une belle indignation fut soulevée, ma foi ! par ce dénouement ! Il me souvient encore des accusations d'immoralité qui plurent sur l'auteur. Dame critique ne fut point tendre, et le public, amplifiant le dire de la critique, pensa que Flaubert devait être comme ses héros. L'admirable tapage que ce fut là! On ne comprit pas qu'implacablement logique le romancier flétrissait ses personnages par le cri même de leur bestialité. Que peuvent être des hommes qui, de toute leur carrière, ne regrettent qu'un moment ignoble? Ce dénouement n'est pas la trouvaille d'un impassible; c'est le mot d'un honnête esprit qui voit le mal et qui le montre en sa conséquence la plus criante. C'est bien le droit du psychologue de battre un homme avec les propres verges qu'il lui fournit.

Cet essai d'interprétation de l'histoire par le roman, tentative très neuve, a frayé une voie dans laquelle plusieurs littérateurs se sont précipités. Le plus ingénieux, et de beaucoup le plus robuste est M. Zola, dont le dévoiement littéraire ne me fait point méconnaître le grand talent.

Avec Salammbô, vision carthaginoise fixée à l'aide d'une inexorable érudition, une face nouvelle du talent de notre auteur s'était révélée. Je dis nouvelle ; je crois en réalité, que la tendance aux reconstitutions et restitutions énormes de l'antiquité avait, chez lui, précédé toute autre tendance. Il avait déjà commencé à cette époque cette Tentation de saint Antoine qui ne devait paraître que bien longtemps après, gorgée du suc de milliers de volumes Le poëte, en Flaubert, s'était éveillé le premier : le conteur n'a paru que plus tard. Un tableau de la civilisation et de la vie carthaginoise le séduisit. Mais que sait-on sur la ville punique? Rien ou à peu près. Les savants en sont encore à discuter sur la place où elle dut s'élever. Quelques ruines, de maigres débris, rencontrés dans des fouilles, n'ont pu éclaircir le mystère carthaginois. Où Flaubert trouverait-il les éléments de son œuvre ?

Aussitôt, il se met à étudier les langues sémitiques : il compulse les inscriptions phéniciennes et syriennes, lit la Bible, les commentateurs de la Bible, les historiens de l'Orient, des géographes et les annalistes de Rome et de la Grèce, cherche les traditions, établit des analogies, part pour l'Afrique, voit de ces yeux tout ce qui est à voir, revient en France, riche d'impressions, de souvenirs, de notes, d'hypothèses vraisemblables. Alors, il s'enferme dans son cabinet, place ses inventions dans leur cadre définitif, bâtit sa Carthage immense, grandiose, sémitique et tellement possible, qu'il est difficile de ne pas la croire vraie. Les détails spécifiques y surabondent; l'érudition est parfois si touffue qu'elle embarrasse le récit, mais le style, chargé en couleur, s'approprie au sujet. Il a des cadences majestueuses et des sonorités ailées. Si Flaubert est lent à produire, c'est qu'il a la passion du style propre et du mot propre, je veux dire le style qui convient exclusivement à ce qu'il écrit et le mot qui désigne et peint entre tous ce qu'il veut désigner et peindre. A tous ces titres, ce grand poëme archéologique de Salammbô est une des œuvres les plus curieuses de notre temps.

J'ai le regret d'aimer beaucoup moins  La Tentation de saint Antoine, livre bizarre, obstrué de science, où trop de choses s'agitent et où une cinquantaine des plus resplendissante pages qui aient jamais été écrites m'éblouissent vainement. Gustave Flaubert a voulu consigner dans ce gros livre les croyances du monde entier au quatrième siècle de l'ère du Christ. Les hérésiarques chrétiens, les gymnosophistes du Gange, les adorateurs du Mythra persan, les prêtres de l'impure Mylitta de Babylone, tous les philosophes de la Grèce et de Rome, tous les doctes bavards d'Alexandrie, défilent tour à tour devant l'anachorète de la Thébaïde. Voilà une tentation bien pédante, et peu tentante, d'abord ! A quoi tend ce fourmillement d'idées ébauchées et laissées en germe, pareilles aux larves immondes qui rasent la terre du ventre dans les compositions de Callot? L'écrivain veut indiquer par là que toute doctrine n'a qu'un temps, que chaque culte tombe à son tour. Saint Antoine, dégrisé de Dieu même, finit par adorer la science, et par se vautrer dans la Matière, qui a son culte maintenant. C'est donc l'Apostasie du bon ermite que Flaubert a écrite, non sa tentation.

Mais il n'importe! De hautes et magnifiques beautés sont dans ce livre et je n'appuierai pas sur ses partis pris.

Si je me suis bien fait comprendre, on a vu trois signes caractériser l'écrivain : l'exactitude typique, le sens poétique et le goût - excessif quelquefois - de l'archéologie. Et les qualités qui en dérivent, répandues sur son œuvre entier, se rencontrent ensemble et concentrées dans les Trois Contes nouveaux dont il est bruit. Qui connaît Flaubert l'y retrouve entier, et qui ne le connaît pas l'y apprend.

Le premier est un petit roman de mœurs : Un Cœur simple, l'histoire d'une humble servante à qui rien ne réussit. Jeune, son amoureux l'abandonne : ses maîtres la battent et la chassent ; plus âgée, un neveu qu'elle aime comme un fils meurt loin d'elle. Elle entre chez une maîtresse dont la fille expire quand elle s'est bien attachée à cette enfant. Un perroquet qu'on lui donne est empoisonné. Tout pour elle se change en chagrin, jusqu'à sa mort. Les détails vivants affluent dans cette étude touchante. On y reconnaît l'auteur de Madame Bovary à de certaines touches et à l'exagération après coup de ces touches. Par exemple, quand la vieille fille a perdu son perroquet, elle le fait empailler et, chaque soir, elle ressasse devant lui ses prières. A l'église, elle a vu la colombe mystique de l'Esprit Saint se balancer au-dessus de l'autel : ces deux oiseaux lui semblent avoir une vague ressemblance. Le trait est charmant. Pourquoi M. Flaubert l'affaiblit-il en prêtant à son héroïne des raisonnements comme celui-ci : Le Père n'a pu exprimer ses volontés par le moyen d'une colombe : les colombes ne parlent pas. Il a dû se servir d'un perroquet. Le perroquet du Saint-Esprit est d'une déduction par trop subtile.

Le conte suivant : La légende de saint Julien l'Hospitalier, conçu dans la manière des légendes du moyen âge, est de tout point une admirable page. Des messagers de Dieu ont prédit au père de Julien que son fils serait un guerrier ; à sa mère, qu'il serait un grand saint. On lui donne une éducation raffinée; mais un vieux cerf, à longs poils blancs, qu'il tue à la chasse, lui brame ces mots, en mourant, avec une voix humaine : "Maudit, tu tueras tes parents !" En quelles circonstances mystérieuses cette prédiction terrible s'accomplit, c'est ce qui est développé dans la suite du livre. Si on a reconnu dans Un Cœur simple la patte et l'œil de l'observateur réaliste, l'aile et la main du poëte seront trouvées ici.

Dans Hérodias, au contraire, c'est surtout l'archéologue qui s'affiche. La mort de Saint Jean le Précurseur y est savamment et curieusement mise en scène. Les noms orientaux n'y sont pas épargnés. Saint Jean Baptiste y est nommé Iaokanann. Je n'apprécie pas plus qu'il ne faut cette érudition qui s'attaque même aux noms. Je dois dire cependant que l'auteur y a beaucoup moins sacrifié dans ce conte qu'à l'ordinaire, et qu'il a fait effort pour être intelligible à tout le monde.

Tel qu'il est, ce volume, d'une lecture sérieuse, est frappé au bon coin de M. Flaubert avec ses qualités et ses défauts. Le style est superbe, quoique, à mon gré, trop tendu et trop ennemi des répétitions de mots, ce qui l'obscurcit maintes fois. Les grandes images saisissantes sont prodiguées et les descriptions étincellent d'une vie singulière. Les détails y fourmillent, obscurément souvent, et coupent court à l'intérêt. L'écrivain, très sobre dans le jeu de sa phrase est essentiellement prolixe en fait d'explications. Il a le tort de tous les romanciers dits naturalistes, il veut trop dire et trop écrire. Il faut pourtant bien laisser quelque chose à faire à l'imagination des lecteurs !  

[Document saisi par Hacène Bouslimani, secrétaire du CEREDI, 2004.]


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