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Théophile GAUTIER fils
L'Ordre, 15 mai 1877

Trois contes, par Gustave Flaubert. - Un volume chez Carpentier, éditeur.

Sous ce titre modeste, Gustave Flaubert vient de publier un petit volume qui tiendra une grande place dans son œuvre littéraire, déjà si bien remplie ; l'auteur s'y résume tout entier en moins de trois cents pages et y a enfermé les impressions diverses que contiennent les précédents travaux ; on y retrouve et les senteurs de Mme Bovary, et les férocités de Salammbô, et l'étrange mysticisme de la Tentation de Saint-Antoine.

Nous ne savons par suite de quel secret parallélisme d'esprit, en lisant ce titre : Trois Contes, nous pensons involontairement à ces recueils que Beethoven intitule, modestement aussi, Trois Sonates, et où son inspiration éclate avec autant de puissance que dans ses plus grandioses symphonies : multipliant par son génie les ressources si restreintes du piano, il développe son thème ; l'amplifie, l'enrichit si bien que l'oreille, au bout de quelques instants, croit percevoir l'impression d'un orchestre. Le nouveau volume de Gustave Flaubert a éveillé en nous une sensation analogue et montre que l'auteur, absolument maître de son talent, peut l'adapter à toutes les dimensions.

Le premier conte, intitulé un Cœur simple, est un véritable tour de force littéraire et psychologique. C'est l'existence obscure d'une pauvre fille normande, servante d'une bourgeoisie égoïste ; elle naît, elle vit, elle meurt dans une sorte de demi-jour brumeux entrecoupé de pluie ; jamais un coin de ciel bleu, jamais un vrai orage, jamais une vraie tempête ; les malheurs lui arrivent naturellement, simplement, et elle les reçoit sans paraître se douter qu'il puisse exister une autre manière d'être que de souffrir et de subir. Pauvre Fécilité ! Ton âme déborde d'amour, de fidélité, de tendresse, de poésie même ; mais personne ne t'a comprise ; toi-même, hébétée par le travail et le malheur, tu ne sais coordonner tes sentiments et tu n'as pas conscience de ce qui se passe ; le flambeau de l'intelligence n'a pu s'allumer en toi ; le poète seul peut lire dans ton cœur de traduire les mystères qu'il renferme, hiéroglyphes dont toi-même n'as pas la clef !

Des paysages bornés de la campagne normande et des mesquineries de la vie de province, nous passons, avec la Légende de saint Julien l'hospitalier, à un moyen âge éclatant et farouche. C'est un personnage " truculent " que ce chevalier qui ne se repaît que dans les chasses à outrance, les massacres et les hécatombes. Deux prédictions l'ont accueilli à son berceau : l'une annonçait à son père qu'il y aurait dans la vie de Julien " beaucoup de sang et beaucoup de gloire " ; l'autre disait à sa mère que " son fils serait un saint ".

Cette fatalité sanguinaire fournissait, comme on peut le penser, matière à de terribles descriptions : suivant une horrible gradation, l'enfant, qui commence par tuer sur les toits du château les colombes familières, finit, après nombre de meurtres et de carnages intermédiaires, par égorger son père et sa mère. Après ce dernier forfait, Julien s'enfuit et va mendier sa vie de par le monde. Il ne songe plus qu'à racheter ses fautes en soulageant l'humanité. Il se fait passeur d'un fleuve sombre, tumultueux et innommé : une nuit, un lépreux, couvert de pustules et de squammosités frappe à sa misérable cabane. Julien l'accueille, lui donne à manger, le couche dans son lit, le réchauffe de son corps : le lépreux l'étreint, l'embrasse…. puis la cabane se transforme, le firmament se déploie et Julien monte vers les espaces bleus, face à face avec Jésus-Christ, qui l'emporte dans le ciel. Ainsi s'accomplissent les deux prédictions.

Hérodias nous transporte dans le monde antique. Cela se passe dans un milieu de corruption, de lascivité et de cruauté, où s'agitent confusément Romains et Orientaux ; des noms étranges, des personnages inattendus se heurtent et s'entrecroisent, et à travers ce fourmillement, on voit se dégager, séduisante et cruelle, Hérodias apportant à Hérode la tête de saint Jean. Nous aimons moins ce dernier " conte ". La parfaite proportion qui fait le charme et l'intérêt des deux premiers morceaux manque un peu à celui-ci ; les choses et les gens qu'on y voit sont trop singuliers pour que le lecteur n'ait pas besoin d'une préparation : l'auteur, au contraire, le jette, sans précaution, dans une fournaise ardente, où il n'a pas le temps de s'acclimater.

Tel est ce volume, que, pour sa valeur propre et pour la célébrité de celui qui l'a écrit, nous devions signaler aux lecteurs de l'Ordre. Il montre qu'après une carrière déjà longue, Gustave Flaubert n'a point faibli dans son art et qu'il a su conserver intactes les hautes traditions puisées à l'école de 1830.

[Document saisi par Odile Naudin, secrétaire du CEREDI, 2003.]


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