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Henry HOUSSAYE
Journal des débats , 21 juillet 1877

Trois Contes, par M. Gustave Flaubert, 1 vol. in-12 Charpentier

On ne s'est jamais avisé de discuter le talent de M. Gustave Flaubert ; mais on a maintes fois, et avec passion, critiqué ses livres. C'est que son talent est indiscutable ; c'est aussi que ses œuvres sont très loin d'avoir toutes, sinon le même mérite, du moins la même valeur. Quel abîme entre Mme Bovary et l'Education sentimentale ! Combien Salammbô l'emporte sur la Tentation de saint Antoine ! Et pourtant ne retrouve-t-on pas dans l'Education sentimentale l'observateur exact et profond, le tout-puissant analyste, le peintre consommé des objets et des sentiments, le créateur de tant de vivantes figures que Mme Bovary a révélé ? Dans la Tentation, M. Gustave Flaubert n'affirme-t-il pas, comme dans Salammbô, sa vaste et sérieuse érudition, sa singulière faculté d'évoquer les époques évanouies ? Mais il manque à l'Education et à la Tentation les conditions essentielles des œuvres d'imagination : l'action et la passion qui sont l'intérêt. L'Education sentimentale est moins un roman qu'un laborieux Mémoire sur la société parisienne pendant vingt années. La Tentation de saint Antoine n'est qu'une succession pittoresque de scènes et de tableaux qui vont, à l'aventure, du grandiose à l'extravagant, et du quintessencié au naïf. Esprit entier, impérieux jusqu'à l'absolutisme, M. Gustave Flaubert veut conduire en maître, où il lui plaît d'aller, le public et la critique. Souvent, public et critique se révoltent et refusent de suivre l'écrivain. Nous croyons, au reste que M. Flaubert s'embarrasse peu d'être suivi ou non. Il va son chemin, disant volontiers comme Antisthène : "Il y a plaisir à entendre médire de soi quand on fait bien". Il semble que M. Gustave Flaubert se grise parfois de ce qu'il écrit. Au moins, le vin est généreux et de haut cru.

I

Dans le premier de ces Trois Contes, M. Gustave Flaubert paraît vouloir prouver qu'un artiste habile peut faire quelque chose de rien. Le limon devient marbre sous l'ébauchoir du sculpteur. Quoi de moins intéressant, de plus banal, de plus atténué que ce Cœur simple, histoire d'une servante qui s'est, à dix-huit ans, mise au service d'une bourgeoise de Pont-l'Evêque et qui a vécu là une vie de cinquante années, s'incrustant dans la petite maison comme le mollusque au rocher ! Les heures pour Félicité, toujours semblables les unes aux autres, se passent dans les soins de la cuisine et du ménage. Si un instant elle est inoccupée, elle prendra son aiguille ou se mettra à son rouet. Tous les mois, elle coule la lessive, et chaque dimanche elle va aux offices. "Les années s'écoulaient, toutes pareilles et sans autres épisodes que le retour des grandes fêtes : Pâques, l'Assomption, la Toussaint. Des événements intérieurs faisaient une date où l'on se reportait plus tard. Ainsi, en 1825, deux vitriers badigeonnèrent le vestibule ; en 1827, une portion du toit, tombant dans la cour, faillit tuer un homme. L'été de 1828, ce fut à Madame d'offrir le pain bénit." Les seuls véritables événements de la vie de Félicité, c'est la mort de son neveu, un gamin qu'elle aime presque sans le connaître, et qui, embarqué comme mousse, succombe en Amérique à un accès de fièvre jaune ; c'est la mort de Virginie, la fille de sa maîtresse, une enfant de seize ans, qui s'étiole et meurt comme une fleur ; c'est le présent qu'on fait à la vieille servante d'un perroquet, avec qui "elle a des dialogues" : "lui, débitant à satiété les trois phrases de son répertoire ; elle, y répondant par des mots sans plus de suite" ; c'est la mort de ce perroquet qu'elle donne à empailler et qu'elle place dans sa chambre ainsi qu'une idole ; c'est enfin la mort de Mme Aubin [sic]. "Félicité la pleura, comme on ne pleure pas les maîtres. Que Madame mourût avant elle, cela troublait ses idées ; lui semblait contraire à l'ordre des choses, inadmissible et monstrueux." Et voilà toutes les aventures de la vie de la pauvre servante.

Et pourtant, à force d'art et de talent, M. Gustave Flaubert a fait de cela un touchant récit, qui inspire une triste et profonde impression. Quand on a lu quelques pages, on s'incarne dans cette simple d'esprit. On vit sa vie de dévouement et d'abnégation. On se plaît à suivre cette monotone existence. On partage les chagrins et les petites joies de la servante. On la voit au travail ; on va avec elle renouveler les fleurs de la tombe où repose Virginie ; on a, comme Félicité, "des dialogues avec le perroquet." Cet épisode du perroquet est presque attendrissant. Comme on comprend que pour cette pauvre fille abandonnée à dix-huit ans par son fiancé, ayant perdu tour à tour tous les êtres sur lesquels elle avait reporté ses besoins d'affection, méconnue par sa maîtresse, personne dure, froide et hautaine, ce perroquet "qui escalade ses doigts, mordille ses lèvres, se cramponne à son fichu et, comme pour la distraire, reproduit le tic-tac du tournebroche, l'appel aigu du vendeur de poissons, la scie du menuisier", soit devenu tout ! "Dans son isolement, Loulou était presque un fils, un amoureux." Quand l'oiseau s'envole un beau jour, on souffre du désespoir de Félicité et l'on est tenté de faire afficher 100 frs de récompense à qui le rapportera. Quand il meurt, on le pleure avec elle, et quand elle-même meurt de la mort chrétienne, le jour de la Fête-Dieu, on est consolé, comme elle, en voyant que le vœu suprême de la moribonde est accompli : au sommet du reposoir, le perroquet empaillé est caché sous des roses, ne montrant "que son front bleu, pareil à une plaque de lapis". Dans Un Cœur simple, M. Gustave Flaubert a créé un type bien vivant et bien personnel. Sa Félicité peut entrer au Panthéon des êtres fictifs qui ont reçu la vie de l'imagination des poètes et des romanciers. Peut-être Félicité qui, nature objective par excellence, ne reçoit jamais que le contrecoup des événements, tiendrait-elle mieux sa place comme comparse d'un roman que comme héroïne d'une Nouvelle. Le critique, d'ailleurs, ne doit pas se substituer à l'auteur, ni juger les œuvres sur ce qu'elles auraient pu être, au lieu de les juger sur ce qu'elles sont.

Le style de M. Gustave Flaubert est mâle, vigoureux, précis, coloré, plein de traits lumineux et de délicates nuances, tour à tour sonore ou harmonieux, marchant ou volant, calme ou véhément. Mais parfois M. Flaubert traite la langue en pays conquis ; sa domination est quelque peu tyrannique. Ainsi la langue française passe avec raison pour la plus claire, la plus ennemie de l'équivoque, la plus hostile à l'ambiguïté. Or, ayant une répugnance égale pour les répétitions de noms et pour les périphrases, M. Flaubert tombe souvent dans l'amphibologie. En employant sans cesse le pronom, il en arrive à écrire des phrases comme celles-ci :     "Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-l'Evêque envièrent à Mme Aubin sa servante Félicité.     "Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine et le ménage… et resta fidèle à sa maîtresse, qui cependant n'était pas une personne agréable."     "Elle avait épousé un garçon sans fortune, mort au commencement de 1809…"

Nous ne voulons pas jouer au maître d'école, et nous n'avons pas l'outrecuidance de penser à donner des leçons à un écrivain tel que M. Flaubert ; mais lisant cela à la première page du livre, nous nous sommes demandé, comme tout le monde a dû le faire, si le "garçon sans fortune" était le mari de Félicité ou de Mme Aubin. La répétition du nom répugne à M. Flaubert dans une succession de phrases : la répétition du pronom ne lui est pas moins odieuse dans une même phrase. Aussi donne-t-il souvent un seul sujet à toute une série de verbes, sans même s'inquiéter des changements de temps. "Elle grelottait sous des haillons, buvait à plat ventre l'eau des mares, à propos de rien était battue, et finalement fut chassée pour un vol." ? "Trois fois la semaine, elle en recevait une lettre, les autres jours lui écrivait, se promenait dans son jardin, lisait un peu, et de cette façon comblait le vide des heures." Il serait facile de multiplier ces citations, car ces locutions "économiques", comme on dit, abondent dans les œuvres de M. Gustave Flaubert.

II

La scène change dans Hérodias. Des gras herbages et des bois verdissants de la Normandie, M. Flaubert nous conduit dans les plaines arides de la Galilée. L'horizon s'élargit, les types se multiplient et s'agrandissent. Nous sommes à la plus grande époque de l'humanité. Rome, en conquérant toutes les nations, a été conquise par les nations. Les races, en se mêlant, se sont détruites ; les croyances, en se combattant, se sont anéanties. Le Panthéon n'est plus assez vaste pour recevoir les nouveaux dieux, et il s'écroule ; la cité n'est plus assez vaste pour recevoir les nouveaux citoyens, et elle se perd dans sa conquête. La patrie est morte, les dieux s'en vont. Le monde ancien agonise. C'est l'heure du nascitur ordo rerum prédit par le poète : Jésus est né, Jésus a parlé, Jésus va mourir. Pour décor, la citadelle de Macheron, qui, construite sur une montagne rocailleuse, "avait, dit Josèphe, des tours de soixante coudées" ; pour personnages Jean le Baptiste, l'anachorète du désert, le précurseur, l'homme à la peau de bête qui se nourrit de sauterelles ; Hérode Antipas, le puissant tétrarque qui tremble de sa puissance, esprit toujours hésitant, plus faible que cruel, comme le fut Ponce-Pilate ; l'altière et violente Hérodias, femme adultère d'Hérode, épouse incestueuse d'Antipas, mère proxénète de Salomé ; l'irrésistible Salomé, la danseuse impie dont chaque pas sera payé d'une goutte de sang. Pour comparses, des Esséniens, des Pharisiens, des Sadducéens, des légionnaires romains, des esclaves nègres, des Arabes nomades, des marins de la côte, toute la population hybride de la Galilée. Enfin, dominant personnages et comparses, la grande figure de Tibère, qui de l'île de Caprée gouverne le monde, et la divine figure de Jésus, qui des bords du lac de Tibériade va renouveler la face du monde.

Sujet épique et mystérieux, bien digne de tenter l'érudition et la puissance évocatrice de l'auteur de Salammbô. Mais si d'Un Cœur simple, M. Flaubert a fait un merveilleux tableau de genre, traité avec la largeur et la fermeté d'un tableau d'histoire, d'Hérodias, grande page d'histoire s'il en fut, il n'a fait qu'une toile de genre. Le drame se réduit à la longue description d'un festin où l'on mange des merles roses et des courges au miel et où l'on boit des vins de palmes et de tamaris. Des personnages secondaires, comme le consul Vitellius et son fils Aulus, comme le bourreau Mannaei et l'Essénien Phanuel usurpent les premiers rôles, rejettent presque au second plan Hérode et Hérodias, Salomé n'est là qu'une fugitive apparition, et pour saint Jean-Baptiste, auquel M. Flaubert, sans doute, au grand effarement des lecteurs, restitue son nom hébreu de Iaokanann, il reste toujours, si l'on peut dire, à la cantonade. Il faut louer d'ailleurs, dans cette Nouvelle, la splendeur des descriptions, l'art avec lequel est esquissée la silhouette du jeune Vitellius, "cette fleur des fanges de Caprée", comme l'appelle M. Flaubert, l'éloquence véhémente, inspirée des paroles prophétiques que l'auteur prête à saint Jean-Baptiste, enfin mille autres beautés de détail. Il faut reconnaître aussi le caractère de grandeur de ce conte ; mais c'est la grandeur d'une vision de l'Apocalypse. C'est obscur, confus, diffus. Quand on a lu cela, on n'en sait pas plus qu'auparavant sur Hérodias, Salomé, saint Jean-Baptiste et le tétrarque de Galilée. M. Gustave Flaubert, il est vrai, fait du roman et non de l'histoire. Il n'a pas charge d'instruire, soit ! mais pourquoi ne mettrait-il pas en scène les personnages.historiques d'Hérodias, comme il met en scène les personnages imaginaires d'Un Cœur simple ? Voyez Félicité, l'héroïne du premier de ces trois contes. M. Flaubert nous dit exactement ce qu'elle est, ce qu'elle fait, d'où elle vient. Il nous découvre ses plus secrètes pensées, il nous révèle le mobile de ses moindres actions ; un peu plus, il compterait le linge qu'elle passe à la lessive, et il énumérerait les divers légumes qu'elle met dans le pot-au-feu. Si, au contraire, il s'agit d'Hérodias ou de Salomé, personnages bien autrement curieux et intéressants, il semble que tout soit à dessein laissé dans l'incertain, noyé dans l'ombre. M. Flaubert s'en remet alors à l'imagination, à la sagacité, à l'érudition du lecteur. Cette érudition, M. Flaubert la suppose trop étendue chez le public, car il la suppose ou plutôt il feint de la supposer égale à la sienne. Il nous fait là beaucoup d'honneur, s'il ne nous marque beaucoup de dédain. Procéder ainsi, n'est-ce pas à peu près dire : J'écris pour un petit nombre de gens très savants ; les autres, je m'en soucie peu ? Or, l'histoire du tétrarque Antipas peut être moins familière que celle de Napoléon 1er, sans qu'on soit pour cela tout à fait un âne. Si on relit les Evangiles, et Flavius Josèphe, et le Livre des Nombres, et les Actes des Apôtres, et Tacite, et Suétone, on se retrouve dans l'Hérodias de M. Flaubert ; on est apte à en saisir toutes les allusions, à comprendre tous les détails. On constate aussi que l'auteur a très sérieusement étudié à son sujet, et que chaque page pourrait être accompagnée d'une multitude de citations, de gloses et de commentaires. Ces notes, ce "livre d'en bas", comme disait Victor Le Clerc, serait nécessaire, car cela éviterait à chacun de recourir à sa bibliothèque pour voir clair dans le récit de M. Flaubert. On peut en toute certitude faire gloire à l'éminent et érudit écrivain de n'avoir rien inventé dans cette Nouvelle d'Hérodias. Personnellement, nous n'aurions garde de ne pas l'en féliciter. Et pourtant, un peu d'invention eût peut-être de ce chaos fait jaillir la lumière.

III

Ces deux contes montrent le même défaut d'harmonie, la même disproportion entre le sujet et l'exécution. Dans Un Cœur simple, le talent de l'écrivain est bien supérieur au sujet : l'art transfigure la matière. Dans Hérodias, le sujet l'emporte sur l'exécution. La Salomé de la légende est bien autrement séduisante et tragique que la jeune acrobate de M. Flaubert, laquelle, vêtue de caleçons noirs semés de mandragores, danse sur les mains, les talons en l'air, "comme un grand scarabée." Au contraire, dans le troisième conte, qui est le meilleur, et qui s'appelle Saint Julien l'Hospitalier, le sujet est digne de l'écrivain, l'auteur est bien maître du sujet : tout va à l'unisson. Cette légende du Moyen-Age est racontée non point dans le style du temps - nous ne sommes plus en 1830, alors que Balzac écrivait ses Contes drôlatiques en langue pseudo-rabelaisienne, et que les collégiens marotisaient en rhétorique, - mais avec la couleur, le caractère, le sentiment de l'époque. C'est éblouissant comme une miniature de missel, curieux comme une châsse gothique, naïf comme une vieille complainte, religieux comme une prière.

La mère de Julien était très blanche, un peu fière et sérieuse. Les cornes de son hennin frôlaient le linteau des portes. La queue de sa robe de drap traînait de trois pas derrière elle. Son domestique était réglé comme l'intérieur d'un monastère. Chaque matin, elle distribuait la besogne à ses servantes, surveillait les confitures et les onguents, filait à la quenouille ou brodait des nappes d'autel. A force de prier Dieu, il lui vint un fils." Ce fils, un ermite dit qu'il sera un saint, un Bohême annonce qu' "il versera beaucoup de sang et qu'il aura beaucoup de gloire." Le châtelain ne doute pas que Julien ne devienne un conquérant fameux ; la noble dame compte bien, dans la suite, le voir archevêque. Un jour, Julien tue dans la chapelle une petite souris blanche et jouit cruellement de son agonie. Il prend le goût du sang, il tue les oisillons du jardin, les pigeons de la basse-cour, puis, devenant plus grand, les lièvres, les renards, les ours à coups de couteau, des taureaux avec la hache, des sangliers avec l'épieu. Une fois qu'il revenait d'une chasse, qui avait été un massacre, il rencontra un grand cerf, une biche et son faon. "La biche, blonde comme les feuilles mortes, broutait le gazon ; et le faon tacheté, sans l'interrompre dans sa marche, lui tétait la mamelle." En deux coups de son arbalète, Julien étendit morts le faon et la biche. Le cerf bondit sur le chasseur. Julien lui planta sa dernière flèche au milieu du front. Mais l'animal, sans avoir l'air de sentir le trait, continua à avancer vers Julien et lui brama d'une voix déchirante : "Maudit ! maudit ! maudit ! Un jour, cœur féroce, tu tueras ton père et ta mère." Pour échapper à la prédiction, Julien s'enfuit. Il s'engage dans une troupe d'aventuriers qui bientôt le prennent pour chef. C'est un capitaine renommé ; sa bande, grossie de tous les gens sans fortune et sans aveu, devient une armée. "Tour à tour, il secourut le dauphin de France et le roi d'Angleterre, les Templiers de Jérusalem, le suréna des Parthes, le négus d'Abyssinie et l'empereur de Calicut. Il combattit des Scandinaves recouverts d'écailles de poisson, des nègres munis de rondaches en cuir d'hippopotame et montés sur des ânes rouges, des Indiens couleur d'or et brandissant, par-dessus leurs diadèmes, de larges sabres plus clairs que des miroirs. Il vainquit les troglodytes et les anthropophages. Il traversa des régions si torrides, que, sous l'ardeur du soleil, les chevelures s'allumaient d'elles-mêmes comme des flambeaux, et d'autres, qui étaient si glaciales que les bras, se détachant du corps, tombaient par terre, et des pays où il y avait tant de brouillard, que l'on marchait environné de fantômes. Des républiques en embarras le consultèrent. Aux entrevues d'ambassadeurs, il obtenait des conditions inespérées. Si un monarque se conduisait trop mal, il arrivait tout à coup, et lui faisait des remontrances. Il affranchit des peuples. Il délivra des reines enfermées dans des tours. C'est lui, et pas un autre, qui assomma la guivre de Milan et le dragon d'Oberbirbach." On pense bien qu'à ce métier de chevalier errant, Julien finit par obtenir la main de la fille de l'empereur d'Occitanie.

Julien ne faisait plus la guerre et se reposait au milieu d'un peuple tranquille lorsque, rentrant une nuit et s'approchant, dans l'obscurité, du lit de sa femme, il sentit deux têtes sur l'oreiller. A coups de poignard, il tua le séducteur et la femme coupable. C'étaient son père et sa mère qui en son absence s'étaient présentés au palais, et auxquels, pour leur faire plus d'honneur, la princesse avait donné son propre lit. Julien abandonna son palais et ses vassaux, et s'en alla mendiant par les chemins. "Son visage était si triste, que jamais on ne lui refusait l'aumône" ; mais, par esprit d'humilité, il racontait son histoire, et les passants s'enfuyaient en faisant des signes de croix. Dans les villages où on le reconnaissait, on fermait les portes à son approche, on lui criait des injures, on le menaçait, on lui jetait des pierres. Les plus charitables posaient une écuelle sur le bord de leur fenêtre, puis fermaient l'auvent pour ne pas voir le maudit. Il arriva près d'un fleuve dont la traversée était dangereuse à cause de la violence du courant ; personne depuis longtemps ne s'aventurait plus à le passer. Julien répara avec des épaves une vieille barque qui était échouée là, et il se construisit une cahute de troncs d'arbres et de terre glaise. De longues années, par tous les temps, il passa des voyageurs dans sa barque. Il ne demandait rien pour sa peine. Quelques-uns lui donnaient des restes de victuailles, et il les remerciait ; d'autres le maltraitaient, et il les bénissait. Une nuit, il entendit, au milieu des mugissements des eaux soulevées par la tempête, une voix qui l'appelait. Il monta dans sa barque et, malgré la fureur de l'ouragan, il aborda la berge opposée. Un homme l'y attendait, le corps couvert d'une lèpre hideuse, la face rongée, un trou à la place du nez. Quand ils furent parvenus à la cabane de l'ermite, le lépreux dit : J'ai faim, et Julien lui donna son écuelle. Il dit : J'ai soif, et Julien lui donna sa cruche. Sur l'écuelle et sur la cruche, le ladre laissa des taches pareilles à celles qui marbraient son corps. Alors le lépreux dit : Ton lit, et Julien l'aida à s'y traîner. Le lépreux dit encore : Déshabille-toi et couche-toi près de moi afin que j'aie la chaleur de ton corps. Julien obéit, et il sentit contre sa chair la peau du lépreux, froide et visqueuse comme celle d'un serpent. "Le lépreux l'étreignit, et ses yeux tout à coup prirent des clartés d'étoiles ; ses cheveux s'allongèrent comme des rais du soleil ; le souffle de ses narines avait la douceur des roses ; un nuage d'encens s'éleva du foyer, les flots chantaient. Le toit s'envola, le firmament se déployait ; et Julien monta vers les espaces bleus, face à face avec Notre Seigneur Jésus-Christ qui l'emportait dans le ciel.

"Et voilà, dit M. Gustave Flaubert, l'histoire de saint Julien l'Hospitalier, telle à peu près qu'on la trouve, sur un vitrail d'église, dans mon pays."

On n'a plus désormais à craindre, pour la verrière de la vieille église normande, le brisement ou l'incendie. La Nouvelle de M. Gustave Flaubert la remplacerait. Cette Nouvelle suffit à la renommée de saint Julien l'Hospitalier. Le Cabinet des Fées n'a pas de contes plus intéressants, la Fleur de la Vie des Saints n'a pas de plus belles légendes.

[Document saisi par Odile Naudin, secrétaire du CEREDI, 2003.]


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