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Anonyme,
Le Moniteur universel, 28 avril 1877
[Compte rendu de la conférence de Sarcey]

Le jour et la nuit

M. Francisque Sarcey y a consacré hier sa conférence hebdomadaire aux trois nouvelles que M. Gustave Flaubert publie demain chez l'éditeur Charpentier et dont les principales, - Un Cœur simple et Hérodias - ont paru dans les colonnes du Moniteur universel.

L'autorité de l'orateur en matière de critique et le sujet qu'il devait traiter avaient attiré un auditoire nombreux dans la salle du boulevard des Capucines. Nos lecteurs ne connaissent peut-être pas le local où sept conférenciers viennent successivement, pendant les sept jours de la semaines, initier un petit groupe d'amateurs aux questions de théâtre, de sciences, de littérature. C'est une vaste pièce de forme carrée, dont le plafond très bas est soutenu par des colonnes de fonte entre lesquelles pendent des lustres dont la flamme est entourée d'un globe dépoli.

La tribune est à droite en entrant. Elle se compose d'une table, recouverte d'un tapis rouge à ramages noirs, d'où l'orateur domine un peu ses auditeurs assis sur des chaises rangées en face, puis à droite et à gauche de lui. Le public est toujours à peu près le même : cent cinquante à deux cents personnes, parmi lesquelles beaucoup de dames, dont on aperçoit parfois la naissance du bas bien au-dessus de la bottine, quand leurs robes noires ne sont point trop longues. Quelques unes d'entre elles tiennent un carnet à la main et prennent des notes. On rencontre aussi au boulevard des Capucines plusieurs gens de lettres, et surtout des étrangers studieux, venus en France pour suivre le mouvement intellectuel. *

M. Sarcey fait son entrée à huit heures et demie précise. Il n'a ni serviette d'avocat, ni papier, rien que les bonnes feuilles - comme nous disons dans l'argot littéraire - du livre dont il doit s'occuper.

Le conférencier rappelle en débutant l'enthousiasme provoqué par l'apparition du premier roman de M. Gustave Flaubert. Ce fut un émerveillement. On disait qu'un nouveau Balzac venait de naître avec des qualités de style que ne possédait pas le premier.

M. Sarcey admire moins les œuvres qui suivirent la publication de Madame Bovary. La lecture de Salammbô lui a coûté un vaste ennui. - L'Education sentimentale est, selon lui une peinture de choses et de gens qui ne méritent pas la peine d'être étudiés. - Quant à La Tentation de saint Antoine, l'orateur, dans ces tableaux de vie des temps anciens, apprécie la recherche historique qui a présidé à la conception de l'ouvrage, il admire "le bric-à-brac pittoresque" répandu à profusion dans ce pays [lecture conjecturale] par M. Flaubert, mais il déclare ne pas avoir compris un seul instant la pensée de l'auteur.

C'est là d'ailleurs un reproche que M. Francisque Sarcey applique à l'œuvre tout entière de M. Gustave Flaubert. Il met ses personnages en scène sans les avoir même présentés, il raconte leur vie, telle qu'il l'a apprise, telle qu'elle s'est écoulée, sans événements parfois, et le lecteur tire de ces tableaux la conclusion qu'il lui plaît d'y trouver. Il est bien entendu que nous exprimons ici la pensée de M. Sarcey et non point notre opinion sur le talent si complet de M. Flaubert. *

L'orateur du boulevard des capucines assimile Hérodias à la Tentation de saint Antoine. Il n'a pas plus compris l'un que l'autre de ces ouvrages; il n'en distingue pas le but; il n'en reconnaît pas l'utilité; il se demande pourquoi ils ont été écrits.

En revanche, la Légende de saint Julien l'Hospitalier, et surtout le Cœur simple, ont séduit le critique.

La vie extraordinaire de saint Julien l'Hospitalier, a été recueillie par l'auteur dans une humble église de village normand sur un vitrail du temps où on écrivait l'histoire sur le verre. Elle lui a servi de prétexte à une fort belle étude de l'homme dominé par la passion du sang.

Cela commence par une souris que Julien voit courir dans le temple. Il la tue ; le sang coule sur les dalles et lui cause d'étranges sensations qui ressemblent à une jouissance.

Puis ce sont des animaux de toute sorte qui l'entourent, dans une forêt, et qu'il perce à coups d'épée. La voix mystérieuse du cerf lui prédit qu'il tuera son père et sa mère, et pour se soustraire à ce crime, il se réfugie dans de lointains pays, à la cour d'un empereur légendaire où il épouse une princesse.

Cependant, le père et la mère cherchent leur enfant. Après bien des voyages, ils découvrent sa retraite. Julien est absent du palais, il chasse, il poursuit les bêtes de ses flèches. La princesse reçoit dignement ses hôtes ; elle leur donne la couche conjugale, et quand son mari revient, il aperçoit, à la pâle clarté de l'aube, un homme, couché dans son propre lit, près d'une femme qu'il croit être sa propre femme. - La prédiction du cerf s'accomplit alors.

Le tableau de la chasse qui précède cet événement est une peinture fantastique que le conférencier compare aux compositions de Goya. Il se plaît à lire ces pages devant son auditoire, et il les proclame un chef-d'œuvre. Julien meurt dans une barque, couché sur un lépreux moribond qu'il réchauffe de la chaleur de son corps, et son âme monte vers les splendeurs azurées de l'éternité.

Voilà la nouvelle. Comme toutes les œuvres de M. Gustave Flaubert elle peut se résumer en quelques lignes. M. Sarcey n'a point résisté au désir de citer textuellement le dernier tableau, l'un des plus puissants que la plume du maître ait jamais tracés. *

Arrivons maintenant au Cœur Simple.

Nos lecteurs ont lu récemment dans ces colonnes cette nouvelle si touchante par sa simplicité même.

C'est, de toutes les productions de M. Flaubert, celle que le conférencier préfère, après Madame Bovary.

L'idée de l'auteur, dit-il, - nous citons à peu près textuellement, - a été de prendre l'âme la plus simple, la plus végétative, la plus médiocre, la plus naïve, dont les pensées tournent autour du boire et du manger, et de rechercher la poésie qui peut se dégager de tout cela. C'est un tour de force.

Les détails qui ont paru inutiles, on les voit se lever dans la mémoire et contribuer tous à mettre l'ensemble en relief. Il a fallu beaucoup de patience pour observer tout cela, pour peindre un personnage, M. Guyot, d'un mot : "Il repassait son canif sur sa botte." Pour accentuer un caractère d'une phrase : "Econome, elle mangeait avec lenteur et recueillait du doigt, sur la table, les miettes de son pain de douze livres, cuit exprès par elle; et qui durait vingt jours."

M. Sarcey cite du Cœur simple des passages qui pourraient être donnés comme modèle de style, tant la prose est cadencée, harmonieuse, imitative : "Ses sabots - c'est l'épisode des deux femmes, surprises, avec Virginie et Paul, par un taureau dans une prairie - ses sabots, comme des marteaux, battaient l'herbe dans une prairie." La critique admire la cadence de cette prose qu'il compare parfois au vers de Victor Hugo.

Le talent de Monsieur Flaubert ne se prête pas facilement à la publication en feuilleton. Il faut, selon nous, toute la puissance de sa plume, tout le charme de son coloris pour expliquer le succès que ses deux nouvelles ont obtenu dans le Moniteur. Nous les avons lues avec tout le soin, toute l'attention dont nous sommes capable, nous allons les relire en volume, sans les lacunes de vingt-quatre heures imposées par le journal et nous allons y découvrir des beautés qui nous ont sans doute échappé.

M. Gustave Flaubert est un maître qu'il faut étudier; tous les écrivains de l'école qu'il a créée ont bénéficié de sa méthode descriptive bien différente, quoi qu'on en ait dit, de celle de Balzac.

Le grand Balzac sculptait le cadre au milieu duquel l'action devait se dérouler, avant d'avoir fait entrer ses héros en scène. Les trente premières pages d'un grand nombre de ses œuvres sont consacrées à la peinture d'une ville, d'une rue, d'une maison.

Les romanciers qui ont pour maître Gustave Flaubert présentent au contraire les descriptions de lieux en même temps que les situations se produisent; parfois, au cours du dialogue, incidemment, afin que les personnages apparaissent éclairés par la lumière qui convient mieux à leur physionomie et entourés des choses qui contribuent à donner une idée plus puissante de leur caractère.

Tous les élèves de M. Flaubert ont en eux l'étoffe d'un peintre. Chacun des livres qu'ils ont écrits est, non pas une immense toile, mais comme une galerie de tableaux de genre, que l'on oublie d'autant moins, qu'ils sont traversés par un très petit nombre de figures.

De même - pour nous servir d'une comparaison puérile, - mais qui rend bien notre pensée, - de même on garde éternellement le souvenir de ces images d'Epinal, où le petit Chaperon Rouge et Compère le Loup sont représentés vingt fois sur un fond différent.

Le style de M. Gustave Flaubert donne aussi à tous les passages descriptifs une vigueur de touche qui ne se trouve dans aucune œuvre antérieure à la publication de Madame Bovary.

L'auteur ne se contente pas seulement d'être un peintre, il est aussi un musicien. Sa plume a trouvé, par des phrases incidentes, par une ponctuation qui lui est propre, par des adverbes sonores, le secret de rendre le son des voix, le bruit du vent, le galop des chevaux, le timbre des cloches, le cri d'un mourant.

N'entend-on pas hurler dans la souffrance ce malheureux pied-bot, opéré par Charles Bovary, à l'auberge du Lion d'or.

[Document saisi par Hacène Bouslimani, secrétaire du CEREDI, 2004.]


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