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G. de SAINT-VALRY
La Patrie, 8 mai 1877

REALISME IDEAL
Trois Contes : Un cœur simple. - La légende de Saint Julien l'Hospitalier. - Hérodias
par Gustave Flaubert. (1 vol., Charpentier)

Réalisme idéal… voilà deux mots dont la réunion a l'air d'une dispute. Rien cependant ne peut mieux rendre, à mon gré, l'impression que laisse le récent volume de M. Flaubert, cette admirable combinaison d'exactitude et de poésie, cette compréhension étonnante du vrai extérieur jointe à une pénétration exquise du sens intime et idéal des choses.

Je ne suis pas tenté, on le voit, d'atténuer le plaisir que m'a procuré la lecture de ce petit volume de deux cent cinquante pages. Parmi les productions de l'imagination contemporaine, vouées pour la plupart à un prochain et légitime oubli ; celle-ci survivra sur le rayon de choix où sont rangés Salammbô, Madame Bovary, même la Tentation de saint Antoine, livre d'une composition pénible et bizarre, dans lequel pourtant éclate une invention si riche, superposée, pour ainsi dire, à une érudition d'une prodigieuse variété.

Je ne place pas l'Education sentimentale au même niveau que les ouvrages précédents ; le roman est trop confus, l'action multiple et dispersée. Cependant, que de tableaux d'une incomparable vérité ! la plupart des perspectives de Paris entre 1848 et 1852, les types de l'époque, les mœurs intellectuelles et morales de cette phase bouleversée y sont rendus avec un relief, une intensité d'exactitude dont je ne connais nulle part d'échantillon aussi saisissant.

A côté des tableaux strictement parisiens, certains épisodes, dans lesquels la saveur de la nature se mêle à l'analyse des sentiments les plus spéciaux : la description de la forêt de Fontainebleau pendant les journées de juin, par exemple, sont de véritables chefs-d'œuvre d'observation profonde.

Je viens d'énumérer l'œuvre complète de M. Flaubert, d'abord parce qu'après avoir achevé ses trois contes, je me suis donné le plaisir de repasser dans son entier le produit de cette belle existence d'écrivain. Voilà donc le résultat de vingt-cinq ans du travail le plus assidu, de la concentration la plus consciencieuse dans laquelle un esprit original, volontaire, agrégat singulier de faculté poétique et de perception réaliste, a su se renfermer exclusivement !

Mais je ne cherche pas seulement à faire valoir l'unité et la rectitude de cette vie littéraire, je voudrais faire voir aussi comment, dans ce dernier volume, le plus bref de tous ceux que M. Flaubert a jusqu'ici donnés au public, les idées, le talent, le procédé artistique de l'écrivain se sont en quelque sorte condensés et résumés dans une synthèse finale.

Supposez que par une série de cataclysmes qui semblent désormais impossibles avec la diffusion illimitée des écrits modernes, l'œuvre de M. Flaubert disparaisse tout entière, comme il est advenu de celle de quelques écrivains de l'antiquité et qu'il ne surnage de lui dans l'histoire littéraire des siècles à venir que son nom, quelques fragments d'articles de Sainte-Beuve et ce petit volume, ces trois contes. Ces trois cent cinquante pages suffiraient aux critiques futurs pour se former une idée exacte de la portion perdue.

On y saisirait à merveille la méthode de ce réalisme idéal, ce don de rendre en quelques traits non-seulement la réalité extérieure des personnages mais la vie intérieure de leur âme, l'association et les contrecoups de leurs sensations. On y retrouverait également l'admirable faculté de paysagiste que possède l'auteur, cette perception de la nature vraie et sentie dont il est doué. Ce n'est pas tout, on y retrouverait encore cette puissance de reconstruction des civilisations ensevelies, cette sorte de divination poétique et savante qui a produit Salammbô et la Tentation de saint Antoine, et dont la Légende de saint Julien et Hérodias présentent l'élixir ; pour ainsi parler, la cristallisation, de même que Un cœur simple offre un résumé épuré de l'art qui a produit Madame Bovary et l'Education sentimentale.

On doit insister sur la réunion dans un même esprit de ces deux facultés si diverses. Leur juxtaposition, leur pénétration réciproque est tout simplement l'un des curieux phénomènes de la littérature actuelle. Qu'un observateur attentif de la réalité et de la vie réussisse à rendre les caractères et les tableaux que le spectacle de la société ambiante lui apporte, qu'il joigne à l'exactitude de ses peintures un sens profond de la nature et une remarquable intelligence des influences que les milieux exercent sur les individus, c'est là déjà sans doute une réunion de qualités rares, à laquelle peu de romanciers peuvent se flatter d'atteindre ; mais que le même esprit soit également susceptible d'entreprendre la restitution d'un monde disparu, qu'il reconstruise avec une étonnante vigueur d'imagination une civilisation tout entière qui n'a laissé que des vestiges, des fragments imperceptibles, pas même des ruines, tant sa défaite a été irrémédiable ! voilà, il faut le reconnaître, la marque d'une extraordinaire personnalité. Qu'on y ajoute tout ce qu'on voudra de savoir, d'acharnement dans le travail, de temps, d'indépendance ; la juxtaposition de ces deux facultés n'en demeure pas moins un véritable sujet d'étonnement.

Et notez que ces deux facultés restent jointes, qu'elles s'aident mutuellement dans les sujets qui nous semblent les plus éloignés ; le peintre réaliste de Madame Bovary ne disparaît pas dans Salammbô. L'auteur, en faisant vivre le monde carthaginois applique exactement la même méthode que celle dont il use pour mettre en scène un canton normand : son réalisme devient simplement rétrospectif. Mais vous pouvez constater qu'il n'abandonne jamais sa recherche des détails significatifs, son goût extrême de choisir les traits qui font relief, de recueillir les attitudes pittoresques par lesquelles des caractères se révèlent. Comme procédé artistique, il n'y a aucun abîme entre le comice agricole de Madame Bovary et le festin des mercenaires de Salammbô.

Remarquez toutefois que si le procédé réaliste s'applique avec tant de bonheur à ces étonnants efforts d'imagination qui ont produit les restitutions poétiques de M. Flaubert, ce réalisme, quand il s'emploie à la peinture de la vie moderne, garde de sa cohabitation avec la poésie et l'imagination une saveur, une élévation de sentiment que les derniers venus de l'école - gens de grands talent pourtant - ont l'air de repousser comme une faiblesse.

C'est là, je l'ai mainte fois expliqué, mon unique querelle avec eux. Sont-ils persuadés que la platitude, la vulgarité, la laideur sont les seules expressions de la réalité ? Le premier conte de M. Flaubert suffit pour démontrer l'étroitesse de cette théorie; rien de plus profondément réaliste, si vous entendez par réalisme la peinture fidèle et minutieuse de la vie. Croyez-vous que l'étude des petits, des simples, des humbles soit la matière préférée du réalisme ? Sur ce point encore aucune objection.

L'héroïne de M. Flaubert est une pauvre servante attachée à une modeste bourgeoise de Pont-l'Evêque, Mme Aubain, qu'elle sert cinquante ans. Nul incident extraordinaire, aucun événement dramatique dans cette existence uniforme et effacée ; la maîtresse et la servante traversent le monde sans y faire aucun bruit, sans avoir jamais dépassé même en pensée le cercle extraordinairement borné des habitudes de la petit ville somnolente ; les années suivent les années, apportant aux deux femmes l'inévitable contingent des chagrins terrestres; mais les chagrins eux-mêmes sont ordinaires et sans éclat. La vie poursuit son cours monotone. Mme Aubain meurt, Félicité reste dans la maison vide qui ne trouve pas d'acquéreur; elle meurt à son tour pendant que la procession de la Fête-Dieu, grand événement annuel dans Pont-l'Evêque, s'arrête au reposoir adossé à la maison et que la bénédiction du curé monte à sa mansarde ouverte.

Et puis c'est tout ! voilà le romanesque de ce simple récit. Avec cela, avec cette donnée d'une si correcte banalité, M. Flaubert a fait un chef-d'œuvre de vie, d'émotion, et j'ajoute d'élévation morale.

Non ! certes, il n'est pas besoin pour captiver l'intérêt de mettre en scène des seigneurs et des reines, de faire passer sous nos yeux les tableaux d'un monde éblouissant. J'accepte sans m'en plaindre l'inclination des réalistes pour les humbles et pour les simples mais pour que l'intérêt s'attache à ces existences absolument intérieures, dans lesquelles le train vulgaire des choses n'apporte aucune variété, il est indispensable que le peintre soit doué d'une pénétration profonde et qu'il démêle avec un tact raffiné la psychologie de ces âmes naïves.

C'est là surtout ce qui me semble au niveau des plus grands éloges dans le récit de M. Flaubert; il explique avec une perspicacité admirable le jeu des pensées et des sentiments de son modèle, il montre de la façon la plus délicate l'association de ses idées, phénomène aussi attrayant, aussi difficile à saisir dans l'âme d'une paysanne que dans le cerveau du philosophe le plus cultivé. Je citerai un seul exemple de cet art consommé : l'auteur dépeint la naissance et le développement des sentiments religieux dans le cœur simple de Félicité, accompagnant au catéchisme la fille de sa maîtresse. 

"Le prêtre fit d'abord un abrégé de l'Histoire sainte. Elle croyait voir le paradis, le déluge, la tour de Babel, des villes tout en flammes, des peuples qui mouraient, des idoles renversées, et elle garda de cet éblouissement le respect du Très-Haut et la crainte de sa colère. Puis elle pleura en écoutant la Passion. Pourquoi l'avaient-ils crucifié, lui qui chérissait les enfants, nourrissait les foules, guérissait les aveugles et avait voulu, par douceur, naître au milieu des pauvres, sur le fumier d'une étable ? Les semailles, les moissons, les pressoirs, toutes les choses familières dont parle l'Evangile se trouvaient dans sa vie : le passage de Dieu les avait sanctifiées, et elle aima plus tendrement les agneaux par amour de l'Agneau, les colombes à cause du Saint-Esprit."

Ô réaliste ! ô poète !

Cette même pénétration dans laquelle se combinent l'exactitude et la poésie, M. Flaubert l'applique à la nature. Est-il possible d'en reproduire avec plus de précision les aspects et en même temps d'en mieux deviner la saveur secrète, la grâce fuyante, l'ondoiement ? Réaliste tant qu'on voudra, mais réaliste de la famille d'Hobema, le peintre, et de Burus, le poète.

Je l'avouerai pourtant, il est possible que ces peintures de la nature normande aient pour moi un charme que ne sentiront pas au même degré ceux qui n'ont pas, dès l'enfance, respiré l'air humide de nos campagnes vertes et senti sur leur front la fraîcheur un peu lourde de notre ciel varié, tous les personnages, tous les aspects de ce conte délicieux, je crois les retrouver : ce sont des connaissances de première jeunesse ; honnêtes petites villes endormies dont Pont-l'Evêque est un échantillon, et qui retentissent seulement dans la semaine du cliquetis de sabots des bonnes femmes et des petits gars, correctes veuves tricotant à la fenêtre des maisons immuables, admirables servantes si dévouées et si bonnes cuisinières, le progrès moderne, le chemin de fer et le Paris des bains de mer ne vous ont pas encore absolument supprimées ; rendons grâce au poète précis qui vient de fixer avant qu'elles disparaissent sans retour, vos grâces discrètes, vos humbles mérites et vos silencieuses vertus !

Ce que j'ai dit plus haut de la puissance imaginative de M. Flaubert, du don qu'il possède de reconstruire les mondes disparus, s'applique aux deux récits qui complètent le présent volume : la Légende de saint Julien, Hérodias. Au point de vue de l'exécution artistique, la Légende de saint Julien est certainement une œuvre plus achevée ; mais Hérodias, dans un cadre trop étroit, est une tentative aussi originale que Salammbô.

L'auteur s'est proposé en effet de mettre en scène l'épisode de la décollation de saint Jean-Baptiste, en reconstituant cette cour singulière, ce monde composite groupé autour du tétrarque de Judée, Hérode. Cette phase obscure de l'histoire juive a laissé, s'il se peut, encore moins de renseignements positifs que celle de Carthage. Le tableau de M. Flaubert dans lequel il a rassemblé les éléments israélites, orientaux et romains qui s'agitent dans la forteresse du tétrarque, est une merveille de divination. Il est possible que l'archéologie en soit discutable ; l'animation et le coloris du tableau frapperont néanmoins tous les yeux.

Je ne suis pas, tant s'en faut, on s'en aperçoit, un adversaire absolu de la théorie réaliste ; aussi, j'espère que cette œuvre, où tout ce qu'il y a de plus élevé dans la doctrine se trouve mis en œuvre par un talent de premier ordre, rencontrera à meilleur escient, auprès de la masse du public quelque chose de l'empressement qu'ont excité l'Assommoir et la Fille Elisa.

[Document saisi par Odile Naudin, secrétaire du CEREDI, 2003.]


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