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Madame Bovary et Farenheit 451

Marie-Paule Dupuy (2015)

Farenheit 451 (qui est la température à laquelle le papier s'enflamme spontanément) est le titre d’un film de science-fiction de François Truffaut, réalisé en anglais en 1966 et adapté d'un roman de Ray Bradbury, de même titre, paru en 1953 aux états-Unis et en 1955 en France.

Il décrit un pays imaginaire où il est condamnable de lire. Les livres saisis chez les habitants sont brûlés par les pompiers, dont le corps est officiellement chargé de cette tâche.

Ceux-ci découvrent une bibliothèque imposante, dont ils soupçonnaient l’existence depuis longtemps, mais qu’ils n’avaient encore pu réussir à localiser.

Le capitaine des pompiers, au cours du monologue où il exprime sa satisfaction au protagoniste, dit :


Look, these are all novels. All that people have never existed. The people who read them make them unhappy with their own peace. It makes them want to live another ways that never really be.

Texte du sous-titrage (éditions MK2) : Tous ces romans. Ils parlent de gens qui n’ont jamais existé ! Ceux qui les lisent deviennent malheureux et se mettent à rêver des vies impossibles.

Texte de la version doublée en français : Ah, le rayon des romans. Ils ne parlent que de gens qui n’ont jamais existé. Ils donnent à ceux qui les lisent le dégoût de leur propre vie et la tentation de vivre une existence impossible.


Au même instant, illustrant ces propos, apparaissent à l’écran les titres suivants :


Othello the Moor of Venice

Thakeray Vanity Fair

G. Flaubert Mme Bovary t. II

GYP Le monde à côté

Alice’s adventures in Wonderland


L’édition de Madame Bovary est celle de la collection Les Petits classiques scolaires « Les Meilleurs Livres » créée par Arthaud vers 1895.

Cette collection est qualifiée, sur les volumes, de « Collection littéraire en vente dans les Librairies et Gares ». Madame Bovary en occupe les volumes 350 (tome I, 93 p.), 351 (tome II, 95 p.), et 352, (tome III, 64 p).

Dans un entretien accordé par François Truffaut au moment de la sortie du film (publié dans l’émission Les écrans de la ville, de Philippe Collin et Pierre-André Boutang), le réalisateur évoque encore Madame Bovary :

Parmi les livres que l’on voir brûler il était souvent nécessaire de choisir des livres avec des noms propres pour que… garder une espèce de valeur internationale, si vous voulez, pour que l’image soit lisible dans le monde entier, mais par contre, pour les hommes à la fin [1] c’était plus amusant de choisir des titres abstraits, de voir une jeune fille qui dit : je suis Réflexion sur la question juive, que si elle disait : je suis Madame Bovary, par exemple, mais si on voit un livre brûler il vaut mieux que ce soit Madame Bovary.

[1] « pour les hommes à la fin » : quelques «hommes libres » en effet ont réussi à fuir dans la forêt ; à la fin du film, on voit que chacun d'eux apprend un livre par cœur, qu'il cesse d’être une personne et devient ce livre.

Les propos tenus par le capitaine des pompiers au moment où l’on voit sur l’écran le volume de Madame Bovary correspondent aux effets que « les livres » sont supposés produire sur les protagonistes du roman.

Ainsi lit-on les espérances qu'ils font naître en Emma (reprises en écho par les propos de Léon qui, lui, voit les promesses de ses lectures incarnées dans la personne même d’Emma Bovary). Peu à peu ces espérances deviennent souvenirs d'espérances et souvenirs des moments passés avec Léon :

Et Emma cherchait à savoir ce que l’on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres (Première partie, ch. V ; elle lit en particulier Paul et Virginie).

Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois… Elle prêtait aux grandes, en cachette, quelque roman qu’elle avait toujours dans les poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même avalait de longs chapitres, dans les intervalles de sa besogne. Ce n’étaient qu’amours, amants, amantes, dames persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu’on tue à tous les relais, chevaux qu’on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard, elle s’éprit des choses historiques, rêva bahuts, salle des gardes et ménestrels (Première partie, ch. VI).

̶  Ma femme […] aime mieux, quoiqu’on lui recommande l’exercice, toujours rester dans sa chambre à lire.

̶  C’est comme moi, répliqua Léon ; quelle meilleure chose, en effet, que d’être le soir au coin du feu avec un livre, pendant que le vent bat les carreaux, que la lampe brûle ?...

̶  N’est-ce pas ? dit-elle, en fixant sur lui ses grands yeux noirs tout ouverts.

̶  On ne songe à rien, continuait-il, les heures passent. On se promène immobile dans des pays que l’on croit voir, et votre pensée, s’enlaçant à la fiction, se joue dans les détails ou poursuit le contour des aventures. Elle se mêle aux personnages ; il semble que c’est vous qui palpitez sous leurs costumes (Deuxième partie, ch. II).

Ainsi s’établit entre eux [Emma et Léon] une sorte d’association, un commerce continuel de livres et de romances ; M. Bovary, peu jaloux, ne s’en étonnait pas […] le livre d’un romancier ayant mis à la mode la manie des plantes grasses, Léon en achetait pour Madame […] (Deuxième partie, ch. IV).

Quels bons soleils ils [Emma et Léon] avaient eus ! Quelles bonnes après-midi, seuls, à l’ombre, dans le fond du jardin ! Il lisait tout haut, tête nue […] (Deuxième partie, ch. VII).

[Lors de la représentation de Lucie de Lammermoor]. Elle se retrouvait dans les lectures de sa jeunesse, en plein Walter Scott (Deuxième partie, ch. XV).

Un jour qu’ils s’étaient quittés de bonne heure, et qu’elle s’en revenait seule par le boulevard, elle aperçut les murs de son couvent ; alors elle s’assit sur un banc, à l’ombre des ormes. Quel calme dans ce temps-là, comme elle enviait les ineffables sentiments d’amour qu’elle tâchait, d’après des livres, de se figurer ! (Troisième partie, ch. VI).

Mais, en écrivant [à Léon], elle apercevait un autre homme, un fantôme fait de ses plus ardents souvenirs, de ses lectures les plus belles, de ses convoitises les plus fortes […] (Troisième partie, ch. VI).

Mais les livres ne sont pas seulement générateurs d'espérances, ils peuvent devenir des univers réels dont Emma est un personnage :

[Après le premier abandon, avec Rodolphe]. Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu’elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de sœurs qui la charmaient (Deuxième partie, ch. IX).

Par la diversité de son humeur, tour à tour mystique ou joyeuse, babillarde, taciturne, emportée, nonchalante, elle allait rappelant en lui [Léon] mille désirs, évoquant des instincts ou des réminiscences. Elle était l’amoureuse de tous les romans, l’héroïne de tous les drames, le vague elle de tous les volumes de vers (Troisième partie, ch. V).

Les livres sont aussi des accessoires nécessaires à une mise en scène, lorsqu'Emma se donne en représentation à elle-même :

[…] elle choisit chez Lheureux la plus belle de ses écharpes ; elle se la nouait à la taille par-dessus sa robe de chambre ; et, les volets fermés, avec un livre à la main, elle restait étendue sur un canapé, dans cet accoutrement (Deuxième partie, ch. VII).

Les livres l’aident à tenir contenance, en attendant autre chose :

Pour l’avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une poignée de sable. Elle se levait en sursaut ; mais quelquefois il lui fallait attendre, car Charles avait la manie de bavarder au coin du feu, et il n’en finissait plus.

Elle se dévorait d’impatience ; si ses yeux l’avaient pu, ils l’eussent fait sauter par les fenêtres. Enfin, elle commençait sa toilette de nuit ; puis elle prenait un livre et continuait à lire fort tranquillement, comme si la lecture l’eût amusée […] (Deuxième partie, ch. X).

Les livres sont enfin drogue et anéantissement :

Madame était dans sa chambre […] Pour ne pas avoir, la nuit, auprès d’elle, cet homme étendu qui dormait, elle finit, à force de grimaces, par le reléguer au second étage ; et elle lisait jusqu’au matin des livres extravagants où il y avait des tableaux orgiaques avec des situations sanglantes. Souvent une terreur la prenait, elle poussait un cri. (Troisième partie, ch. VI).

Le livre existe aussi pour d’autres personnages. Madame Bovary mère raisonne comme le capitaine des pompiers de Farenheit 451 :

[…] Alors il écrivit à sa mère pour la prier de venir, et ils eurent ensemble de longues conférences au sujet d’Emma […] « Ah ! elle s’occupe ! à quoi donc ? à lire des romans, de mauvais livres, des ouvrages qui sont contre la religion et dans lesquels on se moque des prêtres par des discours tirés de Voltaire. Mais tout cela va loin, mon pauvre enfant, et quelqu’un qui n’a pas de religion finit toujours par tourner mal. »

     Donc, il fut résolu que l’on empêcherait Emma de lire des romans. L’entreprise ne semblait point facile. La bonne dame s’en chargea : elle devait, quand elle passerait par Rouen, aller en personne chez le loueur de livres et lui représenter qu’Emma cessait ses abonnements. N’aurait-on pas le droit d’avertir la police, si le libraire persistait quand même dans son métier d’empoisonneur ? (Deuxième partie, ch. VII).

 […] et madame Bovary mère, qui, après une épouvantable scène avec son mari, était venue se réfugier chez son fils, ne fut pas la bourgeoise la moins scandalisée. Bien d’autres choses lui déplurent : d’abord Charles n’avait point écouté ses conseils pour l’interdiction des romans […] (Deuxième partie, ch. XII).

Avec l’abbé Bournisien est évoqué un type particulier de livres.

Le curé s’émerveillait de ces dispositions […] il écrivit à M. Boulard, libraire de Monseigneur, de lui envoyer quelque chose de fameux pour une personne du sexe, qui était pleine d’esprit. Le libraire… vous emballa pêle-mêle tout ce qui avait cours pour lors dans le négoce des livres pieux. C’étaient […] des espèces de romans à cartonnage rose et à style douceâtre, fabriqués par des séminaristes troubadours ou des bas-bleus repentis (Deuxième partie, ch. XIV).

Les livres sont l'objet d’un échange intellectuel entre Homais et l'abbé.

̶  Certainement ! continuait Homais, il y a la mauvaise littérature comme il y a la mauvaise pharmacie ; mais condamner en bloc le plus important des beaux-arts me paraît une balourdise, une idée gothique, digne de ces temps abominables où l’on enfermait Galilée.

̶  Je sais bien, objecta le curé, qu’il existe de bons ouvrages, de bons auteurs ; cependant, ne serait-ce que ces personnes de sexe différent réunies dans un appartement enchanteur, orné de pompes mondaines, et puis ces déguisements païens […](Deuxième partie, ch. XIV. Maître Sénard dans son plaidoyer cite un passage des Lettres persanes qui ressemble à cette description).


Le livre enfin est le roman lui-même, objet d’accusation…


La difficulté n’est pas dans notre prévention, elle est plutôt, elle est davantage dans l’étendue de l’œuvre que vous avez à juger. Il s’agit d’un roman tout entier (Réquisitoire de l’avocat impérial).



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