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Théodore de BANVILLE
Le National, 4 mai 1874

Gustave Flaubert : La Tentation de saint Antoine

Voici un chef-d’œuvre ; et après avoir lu ce beau livre, nous nous sentons pénétré d’une admiration sans bornes et d’une reconnaissance infinie pour le poëte [poète] qui, par un si grand élan d’aile, nous emporte avec lui loin de la hideuse vulgarité dans laquelle nous nous débattons. M. Gustave Flaubert est un de ces génies, un de ces rares artistes qui vivent uniquement pour l’adoration du beau, absolument dédaigneux du succès passager, et ne s’inquiétant de rien, si ce n’est d’égaler autant que cela est possible les divins modèles et de donner à la subtile pensée une forme durable. Comme Hugo, comme Théophile Gautier, comme les Goncourt, il unit dans ses puissantes créations la poésie et la science, et d’un œil que n’éblouit aucune lumière, regarde fixement la vérité. De tels hommes sont la gloire, l’honneur, le rachat précieux de l’époque à laquelle ils appartiennent, et n’eussions-nous possédé qu’un seul d’entre eux, nous pourrions encore affronter la comparaison avec les âges les plus illustres. L’auteur de Madame Bovary, de Salammbô, de L’Éducation sentimentale s’est élevé si haut dans l’œuvre nouvelle dont je veux parler aujourd’hui, qu’on doit le louer avec le respect dû à un maître désormais affranchi de l’oubli. Pour assigner à M. Gustave Flaubert sa vraie place dans la littérature et dans l’art moderne, il faudrait recourir à des comparaisons dont sa modestie s’offenserait sans doute, et qui ne seraient pas exagérées cependant pour donner l’idée de ce grand ouvrier, qui, dans une matière plus rebelle et moins obéissante que le marbre, crée des colosses déchirés par la passion, par la douleur humaine et par l’insatiable appétit des vérités divines.

Bien que le livre intitulé La Tentation de saint Antoine soit écrit en prose, comme le Pantagruel, et dans la forme dramatique comme le Faust, il mérite, lui aussi, le nom d’Épopée, pris dans le seul sens moderne où ce mot puisse être entendu. En effet, l’Épopée purement héroïque, racontant les conquêtes primitives, est possible seulement chez les peuples qui, encore très rapprochés de leurs origines, tiennent par de puissantes racines à la terre récemment conquise ; au temps d’Homère, tout Hellène est uniquement un Hellène, et pour lui tout le reste du monde est composé de Barbares. Nous, au contraire, hommes modernes, quelles que soient la race et la nation spéciale dont nous faisons partie, nous sentons que nous appartenons avant tout à cette grande famille qui se nomme : l’Humanité. Aussi pour qu’une épopée soit historique relativement à nous, pour que nous nous y reconnaissions intéressés, il faut qu’elle contienne l’histoire matérielle et spirituelle de l’humanité tout entière, avec tout ce qui est la soif et le pressentiment de ses destinées futures. Cependant, comme un genre en grandissant et en se transfigurant ne saurait se passer de ce qui est son essence même, l’Épopée moderne doit, problème inouï ! développer comme l’a fait l’Épopée antique et primitive, un sujet simple, connu de tous, et qui soit né et qui ait grandi dans la conscience populaire ; car en dehors de ces conditions, elle n’est rien que singerie et pastiche littéraire plus ou moins ingénieux.

Il faut aussi qu’une Épopée moderne embrasse et renferme en elle toute la science actuelle, puisque le poëme [poème] qui veut résumer notre existence morale ne peut feindre d’ignorer ce que nous savons, et cependant il faut qu’elle garde à travers cette omniscience, à travers cette assimilation de toutes les connaissances et de toutes les aspirations humaines, la naïveté de sa conception primordiale. Mieux encore que le poëte [poète] du Faust, il me semble que M. Gustave Flaubert a, par le choix même de son sujet, réuni ces conditions si difficiles à concilier. Car de même que l’histoire de Faust, celle de saint Antoine est si connue et si familière à la pensée du peuple, qu’elle est devenue le thème d’une comédie de marionnettes, et c’est chez les marionnettes que l’un et l’autre poëte [poète] a trouvé l’idée première de son épopée ; mais si ce point de départ leur est commun, quelle différence dans la qualité des deux héros que leur ont fournis les comédiens de bois ! Qu’il soit Faust l’inventeur de l’imprimerie ou simplement l’enchanteur Faustus, le compagnon de Méphistophélès n’appartient qu’à la légende, tandis que le saint du quatrième siècle, l’ami d’Athanase, le dominateur du Concile de Nicée est une des grandes figures de l’histoire.

L’incontestable science de ce patriarche au souffle inspiré, n’ignorant rien de ce qui était su aux premiers siècles de l’Église, permet au poëte [poète] de faire passer dans l’esprit du saint, comme sur un vaste théâtre orné des décors de paysages et de villes que la mémoire évoque et ressuscite, toutes les religions, toutes les hérésies, toutes les formes de la fausse sagesse, tous les sacrifices stériles, tous les miracles illusoires, jusqu’à l’heure saine et vivifiante du matin où le soleil, apparaissant dans sa gloire faite de clarté, chasse de ses invincibles rayons toutes ces visions qui ont eu des corps, tous ces fantômes qui ont existé. Et, d’autre part, ce qu’il y a de général, d’absolu dans l’idée de tentation, lui permet de montrer, sous la figure d’Antoine, l’homme éternel, l’homme de tous les temps, triste jouet de sa propre chair et de son propre esprit, brûlé par les désirs, déchiré par les appétits, opprimé par les dogmes, égaré par la science incomplète, tourmenté par l’idéal qui l’attire, sollicité par la matière qui l’enveloppe, l’embrasse et le réclame, et n’ayant pas d’autre recours que de se tourner vers le flambeau divin, vacillant, mais toujours brillant dans sa conscience.

Edgar Poe nomme esprit de perversité ce sentiment inséparable de l’homme qui le pousse à faire une chose uniquement parce qu’il ne devrait pas la faire ; à ce titre, le Diable, d’un bout à l’autre de l’épopée, ne quitte pas saint Antoine, soit que prenant la figure de son disciple Hilarion, tantôt devenu un nain rabougri, tantôt grandi à la taille d’un ermite géant, il raisonne avec lui, épilogue, lui montre les contradictions des Écritures, et faisant défiler devant lui toutes les familles et toutes les races des dieux, il lui en montre de si adorables que saint Antoine n’ose plus les regarder, ayant peur de leur trouver une ressemblance avec quelqu’un ; soit que faisant son vrai personnage de Diable, il emporte à travers les espaces le saint effaré dans un océan de constellations et d’astres, où resplendissent « toutes les planètes que les hommes plus tard découvriront », le Lynx, le Centaure, la nébuleuse de la Dorade, les six soleils d’Orion, tous ces mondes de flamme et de lumière dont les noms seuls sont des magies et des éblouissements et qu’en lui faisant voir la création infinie sans commencement ni fin et les étoiles plus inépuisables que les grains de sable d’un rivage, il veuille le faire conclure à l’existence d’un Dieu impersonnel, indifférent au bien et au mal et non distinct de la création !

Le Diable, on le sait, est un grand logicien ; on pourrait dire aussi qu’il est un grand auteur dramatique, un carcassier de premier ordre, et c’est avec un art infini qu’il a combiné la tentation du patriarche des solitaires, ou mieux de l’homme quel qu’il soit, car qui peut dire avec sincérité : « Je n’ai pas subi ces assauts, ressenti ces fureurs, écouté ces suggestions, recherché ces voluptés de l’anéantissement ! » Le raisonneur par excellence, qui sait de première main comment les impressions se forment, s’enchaînent et se succèdent dans notre organisme, dans notre pensée et dans notre âme, attaque d’abord notre foi pour commencer, comme tout bon intrigant, par jeter le trouble ; puis il arrive en personne, ayant sous ses ailes les Sept Péchés Capitaux, et il s’adresse directement à la chair, sachant que plus nous l’avons matée et en apparence endormie par les austérités et les abstinences, plus elle est bien préparée à se laisser rendre par le Rêve les jouissances effrénées de la Gourmandise, de la Luxure, de la Paresse, de l’Orgueil, de la Colère, de l’Envie, de l’Avarice. Précisément parce que la cruche du solitaire est cassée et ne contient plus une goutte d’eau, précisément parce qu’il n’a plus une croûte de pain à manger, parce qu’il vit chaste, parce que sa pauvre vie ne peut être conservée que par un incessant travail, parce qu’il a pardonné toutes les injures, refusé tous les honneurs offerts et renoncé à tout ce qu’il possédait, il n’en est que plus apte, déchiré par la faim et par la soif, manquant du nécessaire, sachant que les mauvais triomphent, à devenir la proie du Rêve qui devant lui dressera des tables somptueuses chargées de viandes, de poissons et de fruits, « d’une coloration presque humaine », qui lui amènera une amante de roi vêtue d’une robe d’or sur laquelle sont représentés en couleur les signes du Zodiaque, qui l’emmènera dans les villes où il plongera son bras dans le sang de ses ennemis, qui fera de lui, dans le palais orné de rideaux d’hyacinthe, le ministre de l’empereur, tandis que les Pères du Concile, humiliés et abjects, seront réduits à un infâme esclavage ; et qui enfin fera de lui Nabuchodonosor repu de débordements et d’exterminations, et pour outrager les hommes, se montrant, lui objet de leur épouvante, vautré à quatre pattes et beuglant comme un taureau.

La matière satisfaite, affreusement assouvie, c’est le tour de l’esprit, et Hilarion, qui depuis le quatrième siècle n’a pas renoncé à ce rôle de conducteur et de guide qu’il remplit si bien, emmène le saint, ou le premier venu dans la basilique où sont les Sages. Manès proscrivant la génération comme impure, Saturnin reléguant Jéhovah parmi les Anges, Marcion niant la divinité du créateur, saint Clément d’Alexandrie proclamant l’éternité de la matière, Bardesanes la déclarant formée par les sept esprits planétaires, les Herniens et les Priscillaniens affirmant : ceux-ci que les anges ont fait les âmes, ceux-là que c’est le Diable qui a fait le monde, Valentin s’écriant : « Le monde est l’œuvre d’un Dieu en délire ! », Origène, Basilide, les Elkhésaïtes, les Carpocratiens, les Nicolaïtes, les Marcosiens, les Helvidiens, les Messaliens, les Paterniens, les Arcontiques, les Tatianiens, Tertullien, Montanus, Sabellius, Arius, Eusèbe de Césarée mêlant les théories, les théogonies, les systèmes, les évangiles, les prophéties, exaltant ceux-ci Sophia et Acharamoth, ceux-là le python sacré qu’ils couvrent de baisers, et, dans les plaines, les femmes en pleurs amoureuses du martyre et de la mort, et le gymnosophiste arrivé à force d’austérité à la négation de tout et dont la pensée dessèche et recroqueville autour de lui les feuilles d’arbre, tous ces savants, tous ces voyants, tous ces inspirés livrés aux démences de la chair ou de l’idéal, jettent le vague, la confusion, l’inexorable lassitude dans la pensée d’Antoine ; car ils ont tous une apparence de raison et de sagesse, et, comme des feuilles mêlées à d’autres feuilles, les vérités se confondent dans cet amas de mensonges et de folies qui ont eu leur réalité dans des milliers de consciences. Le saint est alors dans l’état où il faut qu’il soit pour se prendre aux paroles des sauveurs chimériques, des faux Christs, et pour croire à la divinité de leurs miracles. C’est Simon le magicien, traînant avec lui celle qu’on nomme Sigeh, Ennoca, Barbelo, Prounikos, la lune femme, celle qui fut Hélène, Dalila et Lucrèce, et qui à Tyr était la maîtresse des voleurs et des assassins ; c’est Apollonius de Tyane, déroulant avec son acolyte Damis, dans une sorte de vague ivresse, les récits de ses prodiges, proposant à Antoine d’arracher devant lui les armures des dieux et de l’emmener forcer les sanctuaires, et quand le saint appelle Jésus à son aide, s’écriant effrontément : « Veux-tu que je le fasse apparaître, Jésus ? Ce sera lui, pas un autre et nous causerons face à face ! » Puis, comme celui-là même dont il profane le nom, il s’enlève dans l’air doucement, suivi de son disciple, et alors dans l’âme d’Antoine il n’y a plus que doute, incertitude et douleur, car tout cela est faux évidemment ; et pourtant tout ce qu’a fait le Maître ceux-là le font aussi, en apparence doués d’un pouvoir surhumain et parlant comme des êtres affolés et frappés de vertige.

Où commencent, où finissent le mensonge, la fiction, l’illusion ; à quoi faut-il croire et ne pas croire ? L’esprit du saint est comme un champ de bataille qui reste vide après avoir été piétiné par des milliers de combattants furieux, et c’est le moment que le Diable choisit pour faire défiler devant lui tous les Dieux de tous les pays et de tous les âges. Les idoles en bois, en métal, en granit, en peaux cousues, les Dieux armés de griffes et avec des mâchoires de requin, le Dieu en fer rougi et à cornes de taureau, qui dévore des enfants, la dualité primordiale des Brakhmanes, le lotus d’où naît le Dieu à trois visages et sa race, les Dieux aux mille bras à cheval sur des oiseaux, bercés sur des palanquins, trônant sur des sièges d’or, le Dieu solaire à la trompe d’éléphant, le Feu dévorateur aux quatorze bras armés de javelots, le vieillard chevauchant sur un crocodile, le maître du soleil monté sur un chariot tiré par des cavales rouges, la déesse de la Beauté à genoux sur le dos d’un perroquet, le Buddha qui après avoir accompli toutes les austérités, tous les sacrifices, et après avoir, dans sa dernière existence, prêché la loi, rend au néant les hommes, les animaux, les bambous, les océans, les grains de sable des Ganges, les myriades de myriades d’étoiles et les Dieux pris de vertige ; Oannès à tête de poisson, Bélus, la Déesse à laquelle se prostituent les vierges de Babylone, Ormuz vaincu par Ahriman, la grande Diane d’Éphèse, noire, aux trois rangées de mamelles, couronnée d’un disque d’argent et prise dans une gaine, d’où s’élancent à mi-corps des taureaux, des cerfs, des griffons et des abeilles ; la bonne Déesse aux pieds de laquelle on égorge l’agneau, Cybèle et Atys mutilé, Isis cherchant Osiris par tous les canaux et tous les lacs, et sur le corps d’Harpocrate mort poussant des cris funèbres ; tous ces êtres puissants et mystérieux, comme se déroule une théorie sur une frise sans fin, passent et se succèdent dans l’esprit d’Antoine, comme ils se sont succédé dans l’adoration des hommes, et lui, haletant, éperdu, il succombe sous l’accumulation de ces énergies démesurées, de ces fureurs sublimes et de ces beautés monstrueuses.

Mais, n’est-ce-pas le repos, l’apaisement divin, l’harmonie du rhythme [rythme] créateur, et quelque chose de pareil à la splendeur de la vérité ? Sur la grande montagne verte, devant le palais de bronze, à tuiles d’or, aux chapiteaux d’ivoire, voici les Dieux de la poésie, qui ne doivent pas mourir, Jupiter assis sur l’aile, tenant la foudre et la victoire, Junon aux yeux de génisse, laissant flotter son voile de vapeur, Minerve appuyée sur sa lance, ayant pour cuirasse la peau de la gorgone, Neptune voguant sur une mer qui continue l’éther bleu, Pluton farouche, coiffé de la tiare de diamants, Mars vêtu d’airain, Hercule appuyé sur sa massue, Apollon, Cérès, Bacchus menant leurs chars, Diane à la tête de ses nymphes, Vulcain battant le fer entre les Cabires ; ça et là les Fleuves, les Muses, les Heures, Mercure à demi couché sur l’arc-en-ciel, et dans la splendeur de sa beauté, les cheveux dénoués, teignant le ciel d’une rougeur d’aurore, Vénus Anadyomène ! « Ah ! s’écrie Antoine, ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend jusqu’au fond de l’âme ! Comme c’est beau ! comme c’est beau ! »

Le Diable a trouvé cette fois d’irrésistibles auxiliaires ; sans doute, Antoine va céder, s’incliner devant ces Dieux qui sont la force, la joie, la règle, la lumière, et dont l’adoration fut faite de vertu et d’héroïsme ; cependant, par une inspiration suprême, il répète, en l’entrecoupant de longs soupirs, le symbole de Jérusalem… comme il s’en souvient : « Je crois en un seul Dieu, le Père, et en un seul Seigneur, Jésus-Christ, fils premier-né de Dieu, qui s’est incarné et fait homme, qui a été crucifié et enseveli, qui est monté au ciel… » Et sur le dernier mot du Credo : « A la vie éternelle », la croix placée devant la cabane de l’ermite grandit, projette son ombre effroyable sur le ciel des Dieux et sur l’Olympe, à la base duquel se tordent, perdus dans les cavernes noires, les Titans et les Hécatonchires. Alors, sous l’imprécation menaçante des choses déliées et affranchies du silence, Jupiter dont la foudre s’éteint, dont l’aigle ramasse ses plumes qui tombent, et qui en vain penche sur l’ongle de son doigt sa coupe vide d’ambroisie ; Junon mêlée et confondue à l’air inférieur dont elle est le symbole ; Minerve désarmée, et dont le casque est mordu par les corbeaux qui nichaient dans les sculptures de la frise ; Hercule, écrasé sous le poids de l’Olympe, trop lourd pour ses immenses épaules ; Pluton, que l’ombre dévore ; Neptune, qui s’évanouit dans l’azur ; Diane, habillée de noir et qu’un nuage emporte au milieu de ses chiens devenus des loups ; Mars, tête nue et ensanglanté ; Vulcain se lamentant sur les volcans refroidis ; Cérès, pâle de ses mystères dévoilés et penchée avec épouvante vers l’abîme qui déjà l’engouffre ; Bacchus hurlant, pris de frénésie, déchiré par les Mimallonéides, les Évantes et les Thyades ; Apollon, dont les cheveux blanchis s’envolent, dont les coursiers se cabrent, et qui, horreur ! perd le sentiment de la forme et du rhythme [rythme] ; Vénus, en un chant de cygne suave et désespéré pleurant les rivages de l’Hellénie découpés d’après la forme de ses lèvres, les montagnes blanches comme ses colombes, les citadelles de la maritime Cypre, disparaissent épouvantés dans un tourbillon de nuit et d’infini, et derrière eux les trois grands Dieux de la Samothrace, puis Esculape, Sosipolis, Doespœné, les Nymphes, les divinités infernales, Stymphalia à la cuisse d’oiseau et Triopas aux trois prunelles, et les Dieux des Cimmériens et ceux de l’Étrurie et les Dieux les plus abjects de Rome avilie, puis enfin l’implacable Seigneur d’Israël, le Dieu des armées ; et lorsqu’Antoine, brisé d’avoir assisté à tant d’engloutissements dans le néant, ne sent plus que chocs et tumultes dans sa tête vide, c’est alors qu’Hilarion transfiguré, ou le Diable, l’emportant à travers l’éblouissement des astres, assiège de nouveau son esprit par le raisonnement, lui montre la Mort et la Luxure travaillant comme les deux seules infatigables ouvrières, l’éternelle Chimère essayant en vain de s’unir au Sphinx dévorant, et enfin les fantômes, les bêtes effroyables, toute l’ivresse, toute la palpitation de la Nature confondant ses plantes, ses animaux, ses pierres, et inspirant au saint le désir effréné de devenir matière lui-même et de se diviser dans l’universelle matière.

Le jour, enfin, paraît ; et comme les rideaux d’un tabernacle qu’on relève, des nuages d’or en s’enroulant à larges volutes découvrent le ciel.
Tout au milieu, et dans le disque même du soleil rayonne la face de Jésus-Christ.
Antoine fait le signe de la croix et se remet en prières.

Ainsi le poëme [poème] s’arrête, mais ne finit pas ; et comment aurait-il pu accepter l’absurdité d’un dénouement, comment pouvait-il finir, plus que la tentation qu’il décrit et qui durera, recommencera autant que le monde et les créatures ? Et certes, le Diable a dû en varier mille fois les combinaisons et les surprises, mais sans doute il n’y changera plus rien, à présent que, pour écrire un poëme [poème] sur son dernier scénario, il a trouvé ce profond penseur, ce grand écrivain, cet inimitable artiste, Gustave Flaubert, qui ressuscitant les villes mortes, animant d’une réalité grandiose les paysages du désert et de la mer, évoquant comme il veut les figures des géants, des dieux et des hommes, et comme les grands inventeurs du seizième siècle, se montrant créateur aussi bien dans les fantaisies des arabesques et des ornements que dans la représentation des personnages épiques, a façonné une prose claire, rhythmée [rythmée], superbe, au grand vol, aussi habile à exprimer, sans cesser d’être elle-même, les aspects matériels des choses que les nuances les plus subtiles et les plus fugitives de la pensée ! Chez tout peintre d’histoire, chez tout grand poëte [poète] représentant et résumant les évolutions et les destinées finales de l’humanité, il y a en même temps que le vates et au même degré, un paysagiste, un décorateur, un costumier, un joaillier de premier ordre, et c’est ce que leur reproche le vulgaire, qui sans doute s’imagine que les cèdres sur la montagne et les boutons d’or dans la prairie n’ont pas été faits par le même ouvrier. Mais au contraire, le Benvenuto qui sous sa main fait sortir du moule fumant les Jupiters et les Persées colosses, s’entend mieux que personne à sertir dans l’or un diamant tremblant comme une goutte de rosée, et nul mieux que lui n’entrelacera sur une étoffe les dessins de jais blanc et les arabesques des perles ; car il n’y a pas de si petit ouvrage qu’un bon artiste trouve indigne de lui.

Si c’est un crime pour celui dont les paroles voleront sur les bouches des hommes de savoir inventer les broderies d’un péplos et les caprices d’une orfèvrerie, et si les conditions de la poésie ont changé à ce point depuis Homère, qui si complaisamment décrivait la cuirasse d’Agamemnon avec ses dix cannelures en émail noir, ses douze cannelures en or, ses vingt cannelures en étain et avec les trois dragons azurés qui s’y enroulaient jusqu’au col, certes l’auteur de La Tentation de saint Antoine est coupable au premier chef. Il ne saurait en aucune façon prouver qu’il se contente de mots abstraits et de vagues adjectifs ; Rubens ou Paul Véronèse n’auraient pas, mieux qu’il ne l’a fait, costumé la Reine de Saba avec une galanterie fastueuse et triomphale, et il n’est pas exempt de la condamnable préciosité d’un Shakespeare ou d’un Pétrarque, ce langage insinuant, pompeux, exalté, lyrique, puéril aussi parfois et délicieusement frivole, comme il convient à une créature du Diable, avec lequel elle séduira non seulement saint Antoine, mais bien tous les amants du beau style et toutes les générations futures.

[Document saisi par Camille Clément-Le Roux, 2017.]


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