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Ernest RENAN
Lettre à Gustave Flaubert sur La Tentation de saint Antoine

Venise, 8 septembre 1874.

Mon cher ami,


Hier, au palais Labbia, les scènes de la vie de Cléopâtre, de Tiepolo, me firent penser à votre Tentation de Saint Antoine, si injustement appréciée. Il y a trois ans, mon cher et regretté beau-frère, Arnold Scheffer, me fit comprendre ce qu’il y a, dans ces fresques, d’éclat, de vie, de couleur, d’originalité individuelle. Tiepolo a-t-il voulu donner une leçon d’histoire ou une leçon de morale, une leçon d’archéologie ou une leçon de politique ? A-t-il prétendu relever ou rabaisser Antoine et Cléopâtre ? L’a-t-on accusé d’avoir manqué de respect envers la majesté royale compromise en un festin d’allure équivoque ? Non ; il a ouvert à l’imagination un rêve brillant. Cela suffit ; ni l’archéologue ni le moraliste ni l’historien ni le politique n’ont à réclamer. Il n’y a de mauvais en fait d’art que ce qui n’a ni style ni tournure.


                                   Pictoribus atque poetis

Quidlibet audendi semper fuit aequa potestas.


On ne l’entend plus de la sorte. L’affaiblissement de l’imagination tend à créer pour l’œuvre écrite, à l’égard du peintre, une inégalité de traitement que nous ne pouvons accepter. Callot et Téniers ont fait ce que vous avez fait ; ils n’ont reculé devant rien, et ils ne sont blâmés par personne. Les « Tentations » de Callot et de Téniers n’apprennent rien en fait d’histoire, ne prouvent rien en fait de morale, ne réfutent rien en fait de politique. Pas plus que vous, ces artistes n’ont voulu prêcher, améliorer, instruire. Leur but, non plus que le vôtre, n’a pas été de prouver que la foi profonde triomphe des assauts les plus violents. On ne leur a pas reproché d’avoir été de mauvais hagiographes, d’avoir déshonoré saint Antoine. Callot et Téniers sont badins ; vous êtes fantastiques ; l’un doit être aussi permis que l’autre. Le Songe d’une nuit d’été a ses droits à côté de la farce gauloise et du rire de Voltaire, qui ont leurs droits aussi.

Si j’avais encore écrit dans les journaux, j’aurais cherché à relever ces malentendus, quand a paru votre livre. Tel prétendait que vous aviez voulu écrire une histoire de gnosticisme, et pensait qu’un bon précis aurait mieux valu ; tel trouvait que vous aviez mal rendu la biographie de saint Antoine ; tel autre assurait que votre pensée secrète était d’inculquer un système de philosophie. Chez nous, on veut qu’un livre instruise, édifie ou amuse… amuse tout de bon, fasse rire. La chose amusante et philosophique par excellence, la contemplation de la réalité, la spectroscopie de l’univers, est peu comprise. On ne veut pas que le cauchemar ait son charme. On l’accorde en peinture ; on admet que la Salomé ou le Coupeur de Tête de Henri Regnault, œuvres qui, assurément, n’apprennent rien du tout et ne réveillent aucune image agréable. Que Boileau, si excellent appréciateur de la forme, avait raison !


Il n’est point de serpent ni de monstre odieux

Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux.


Cette grande consolatrice de la vie, l’imagination, a un privilège à part, qui en fait, tout bien compté, le plus précieux des biens ; c’est que ses souffrances sont des voluptés. Avec elle, tout est profit. Elle est à la base de la santé de l’âme, la condition essentielle de la gaieté. Elle nous fait jouir de la folie des fous et de la sagesse des sages. Les Grecs se plaisaient à l’antre de Trophonius, puisqu’ils y allaient. Si le sabbat était vrai, je ne dis pas que je voudrais y aller : cela est contraire aux règles de conduite que je me suis imposées ; mais je tiendrais à ce qu’il y eût des gens pour y aller, et je lirais avec plaisir les tableaux vivement colorés qu’ils en feraient.

On oublie qu’une moitié de la littérature grecque, cette merveille, cette règle du beau, quand on sait la comprendre, n’est que ciselure et imagination. Que prouve une idylle de Théocrite ? Que s’est proposé, les trois quarts du temps, ce poète charmant ? Ce que proposait notre ami Théophile Gautier : trouver un thème à de fines images, à des vers adorablement faits. Dans la première idylle, trente-cinq vers consacrés à décrire une écuelle avec un réalisme qui dépasse tout ce que l’école de notre temps a jamais osé. Est-ce que le Tombeau d’Adonis de Bion a un but quelconque, moral, historique ou politique ? Et les Métamorphoses d’Ovide, cette suite délicieuse de mobiles et ravissantes images, en rapport profond avec la nature, et dont chacune fait naître mille questions sans les résoudre… je crois vraiment que, si, de nos jours, un poète faisait un chef d’œuvre de ce genre, il y aurait des critiques pour lui dire : « Difficiles enfantillages, que nous voulez-vous ? » Hélas ! notre public est de ceux dont parle votre Apollonius : « Il croit comme une brute à la réalité des choses. » Quand on aura bâti un art sur cette donnée, je me rendrai ; jusque-là, ce sont là pour moi raisonnements de Blemmyes, de pygmées et de sciapodes. Savez-vous ce que pense M. Hugo de votre livre ? On dit qu’à côté de son génie il a un discernement remarquable en fait de goût. Il est vrai qu’il n’aime pas l’histoire, ce qui crée une énorme lacune dans ses jugements.

Parce que la procession des rêves de l’humanité ressemble par moments à une mascarade, ce n’est pas une raison pour s’en interdire la représentation. Pauvre humanité ! Oh ! plus je vais, plus je l’aime et la prends en estime. Comme elle a travaillé ! Partie de si bas, que de choses grandes ou charmantes elle a tirées de son sein ! « Oh ! le bon animal que l’homme ! » Parmi ses folies saintes il n’en est pas une qui n’ait son côté touchant, ne relève notre race et les esprits qu’elle porte. Même l’ironie est inculte ; la comédie est un acte d’aristocrate que Louis XIV, les grands siècles, les grands peuples seuls peuvent se permettre. Quoi ! il plaît à ce noble si éprouvé par le sort, à ce pauvre battu de l’orage, de se divertir à un moment de sa destinée, de s’amuser du défilé de ses chimères, de vivre une heure avant de se reprendre à pleurer, et on le trouve mauvais ! Je persiste à croire que ce martyr souffre pour quelque chose, qu’il aura un jour sa récompense. Mais tout le monde traverse ses heures de doute ; en ces heures-là, il n’y a que la couleur et l’image qui consolent. Et ce n’est pas là une vaine débauche. L’imagination a sa philosophie. Demandez-le à Goethe, à Darwin. La morphologie est tout, et tout y sera ramené.

Que n’avons-nous Sainte-Beuve ? Celui-là critiquait, mais comprenait. Vous rappelez-vous nos dîners avec ce grand ami, dont la perte me laisse le même vide littéraire que s’il avait entraîné dans la tombe la moitié du public avec lui ? Je soutenais toujours, vous savez, que la couleur n’est que l’accessoire, qu’elle sert à relever un fait principal, qui, d’ordinaire, doit être d’ordre moral. Mais il n’y a pas de règle absolue. Lucien, Apulée, et même ce farceur de Philostrate, le Méry de l’antiquité, ne sauraient être éconduits. Tout ce qui n’est pas commun doit être accueilli avec bienveillance. En fait d’art, la platitude bourgeoise présente seule quelque chose d’immoral.

Quelle erreur d’appeler maladie l’exercice vigoureux de nos facultés naturelles ! C’est la médiocrité qui est scrofuleuse et maladive. Avez-vous remarqué que les esprits outrecuidants et bornés qui ont perdu notre patrie n’ont pas acquis depuis quatre ans une idée nouvelle ? Le travail de l’imagination est sain, comme il est sain pour un pays d’avoir de bons militaires, de bons peintres, de bons philologues, de bons ouvriers en tout genre. On comprenait cela il y a quarante ans. Mais vous êtes mal tombé. À l’heure qu’il est, les partis nous apprécient en proportion de l’aide que nous leur apportons. Vous présentez à un tel public une œuvre longuement étudiée ; chacun se demande en quoi vous servez sa politique. Pauvre pays ! Il lui est arrivé comme à votre Catoblépas, qui un jour s’est dévoré les pattes sans s’en douter.

On vous suppose des intentions de propagande, tandis que vous ne voulez qu’une seule chose, charmer, frapper, toucher, émouvoir. Vous offriez aux délicats un parfum à sentir ; aux lourdauds l’ont bu à pleines gorgées. Ce n’est pas votre faute.

On n’a pas compris votre conclusion admirable, le rôle profondément conçu d’Hilarion (la science développant lentement ses batteries mortelles), vos ébionites adorables, votre Bouddha, votre Oannès, le discours d’Isis, le dialogue philosophique d’Antoine sur les épaules de Satan. Cela me plaît extrêmement, et je ne suis pas le seul de mon avis, des professeurs de la Faculté de théologie protestante de Strasbourg, maintenant à Paris, à qui j’ai prêté votre livre, en ont été ravis. On peut sans doute nous récuser, nous autres qui nous occupons de l’histoire des dogmes ; nous sommes un peu à votre égard comme un chimiste ou un physicien, à qui une femme jeune et charmante parle de ses travaux. Nos idées revenant à nous, parées de votre riche fantaisie, nous font un véritable effet d’enchantement.

On vous trouve exagéré dans beaucoup de cas où vous n’êtes que vrai. Votre impression du désert de Libye est juste. Qui a seulement été au Caire et a vu les tombeaux des califes, presque enterrés dans le sable, comprend ce genre de beauté. Ce n’est pas le seul que notre globe possède, et il n’y faudrait pas enfermer le public. Je vous avoue timidement que, plus d’une fois, en Syrie, en Égypte, je rêvais d’une jolie maison de la vallée d’Auge, tapissée de roses du Bengale, d’une prairie des bords de l’Oise, d’un village de Bretagne à l’heure où sonne l’Angélus du soir. Mais il ne faut arracher à la lyre esthétique aucune de ses cordes. C’est en vibrant toutes ensemble qu’elles font ce plein accord qu’on appelle une belle œuvre, un beau siècle.

Et, sûrement, ce qu’on a le moins compris, cher ami, c’est votre indifférence au succès vulgaire. Combien d’autres, après Madame Bovary, auraient fait des répétitions sans fin de l’œuvre que la foule avait acceptée ! Vous avez fui à l’autre pôle, de la Normandie en Thébaïde. Aristocrate comme vous l’êtes, vous avez eu peur d’avoir fait quelque sottise en voyant que vous aviez amusé le public. La colère vous a saisi ; héroïque en tout, vous avez pris un assommoir pour mettre en fuite vos admirateurs bourgeois. Je comprends cela ; mais, maintenant, il faut une revanche. Faites volte-face ; revenez à ce qui intéresse tout le monde. Vous avez peint en maître supérieur le repoussant et l’étrange. Sat prata biberunt. Une personne qui vous aime beaucoup me disait, il y a quelques mois, combien elle désirait vous voir faire un livre qui fût vous tout entier, qui excitât les hommes à la noblesse et à la vertu. Gardez vos fonds de tableau, ils sont parfaits ; mais faites-les servir à quelque chose. Ajoutez-y un rien, mettez, comme dans Madame Bovary, une fleur sur ces fumiers. Le bien et le beau existent comme le mal et le laid. Vous saurez les peindre admirablement quand vous voudrez.

Nous partons dans quelques jours pour Bologne et Parme. Croyez à ma vive amitié.



[Cette lettre n’a pas paru dans le Journal des débats contrairement à l’indication donnée par Flaubert, Correspondance, 7e série, p. 225, éd. Conard. (N. de l’éd.)]

[Document saisi par Julie Quéré, 2017.]


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